BEYONCÉ, SOUS L’EMPRISE DE LA BALL CULTURE

Loft, clubs très prisés en centre des métropoles, entrepôts abandonnés ou juice bar. Ce sont autant de lieux qui ont pu accueillir une musique encore confinée à une sphère underground et qui ne tardera pas à investir le monde de la musique “grand public”. Le disco, connu comme un genre à part entière ancré dans la conscience de chacun, a souvent été conté sous des fables distordues, parfois venu le dénigrer car “impure” ou n’ayant fait que donner une musique formatée pour les stations de radio FM. Son esthétique kitch représentée de manière grossière par des boules à facettes et du cuire en veux-tu en voilà porté par des films comme Saturday Night Fever a donné du grain à moudre pour une ribambelle de conservateurs réfractaires à un tel changement de paradigme venu couper l’herbe sous le pied au rock à la fin des années 70. Le match de baseball se déroulant en juillet 1979 baptisé par la suite la Disco Demolition Night en est un exemple édifiant, des vinyles de disco jetés sur la pelouse du stade par des rockeurs fébriles face à l’évolution sociétale, dont le slogan “Disco sucks” restera gravé dans l’imaginaire collectif. Ce méfait perpétré par Steve Dahl, host d’une radio rock impactée par la montée grandissante du disco, marquera cette rivalité entre “traditionalisme” et “modernisme”. Pourtant, toute une identité, une histoire et un symbolisme caractérise le genre grâce à des figures telles que Giorgio Moroder, Cerrone ou encore Bobby O’. Il se prolongera à travers la house venue cisailler les éléments musicaux du disco et du funk en continuant d’incorporer des outils technologiques dans le processus de création. Et maintenant que nous sommes en 2022 où les instruments analogiques mais aussi numériques n’ont jamais pris autant de place dans la modélisation de nouveaux morceaux, quel que soit le genre, quoi de plus logique de revenir vers une partie des racines qui ont popularisées l’utilisation de claviers Moog et autres boîtes à rythme Roland. Voici le pari fait par la pop star Beyoncé avec son dernier album au nom bien choisi de RENAISSANCE.

En 2016, la reine du rnb sortait son sixième album Lemonade, un réceptacle de ses maux suite aux remous dans sa relation avec Jay-Z sous un son vaporeux, dépourvu d’artifices aux couleurs éclatantes mais plutôt assisté par des accords lancinants et dénudés. Il faut dire qu’un message d’émancipation de la femm noire dans un cadre capitaliste et occidental a toujours planer dans sa discographie. Que ce soit à l’époque où elle exerçait chez les Destiny Child ou lors de ses premiers pas en soliste, Beyoncé a toujours fait allusion à une élévation économique et sentimentale, miroir parfait pour toute adolescente désireuse de s’extirper un temps soi peu du monde masculinisme qu’on lui impose. Cependant, RENAISSANCE place cette thématique au centre de son propos. L’intitulé laisse déjà entendre qu’une certaine forme de résurrection s’opère. D’une part dans sa démonstration de prise de pouvoir qu’elle clame tout du long dans ses paroles –  dès l’introduction I’m that girl, les propos sont plus que clair; ‘It’s not my man (Ooh)/It’s not my stance (Ooh)/I’m that girl (I’m that girl)/It’s just that I’m that girl” – mais également dans la forme musicale qui emprunte donc à la house et le disco pour une majorité du disque. C’est alors par l’étude de la genèse du disco et sa culture qu’il l’entoure qu’il faut commencer pour s’accaparer les propos de l’œuvre.

Dans les années 70, alors que le disco se démocratise dans les clubs en même temps que les synthétiseurs bon marché, c’est aussi tout une culture gay qui se plaît à jouer avec le genre – les émeutes de Stonewall du 28 juin 1969 font office de point de démarage. Ici, le disco met en exergue le pouvoir du sexe, celui qui se veut impersonel, où chaque visage dans la pénombre des warehouses sont identiques. Plus encore, une plastique se dégage à travers des objets fétiches comme le latex, les habits haut en couleur et le décor futuriste inspiré d’un récit de science-fiction bionique. Cette esthétique glamour arrive à son pinacle avec le Hi-NRG qui offre un disco sous extasy, une bassline venue frapper le sol de la piste de danse pour ne laisser aucun répit aux acrobates de la nuit. Autour se développe une communauté queer et des artistes pionniers comme Bobby O’, Patrick Cowley ou encore Divine. De San Francisco à New-York, le Hi-NRG rend le disco plus que jamais électronique, et crée la frontière entre le disco et la house de Chicago. Il est question d’évoquer la libération des gays dans le paysage social américain par la sursexualisation. Cela passe par des morceaux chargés en allusions érotiques que ce soit dans les intonations vocales ou dans les rythmiques hypnotisantes. Plus qu’une musique sur laquelle on va se défouler le week-end après des séances de musculations, c’est aussi une démarche qui devient politique. Les émeutes de Stonewall en juin 1969 avaient déjà emboîté le pas vers cette direction mais désormais ce sont des lieux d’émancipation hors du temps et de l’oppression contre les homosexuels qui prennent vie. Si le message dénonciateur n’est pas explicite par les paroles, il l’est dans sa forme. La défiance de l’instrument de musique dit “authentique” hérité du blues ainsi que l’expression du corps de manière « obscène » est un moyen de lutter et provoquer une tranche conservatrice de la population. Bien sûr, le discours se noie peu à peu dans un disco aseptisé destiné directement au large public. Pourtant il continue à véhiculer cette image bionique des patterns musicales et des couleurs nocturnes mélangées aux néons tricolores. S’ajoute à cela la house qui, parce qu’elle fut inventé par les afro-américains comme Frankie Knuckles implique une thématique afrocentriste déjà perceptible dans le disco sous l’appellation de ballroom scene où se côtoient gay, trans et drag queen noirs ou latino. Ainsi, Beyoncé s’immerge dans cette idée de ballroom scene tout au long du disque, que ce soit par les propos ou les sonorités. 

(Crédit photo : Dustin Thierry)

Beyoncé entretient une image de diva, impliquant le pouvoir et l’indépendance aussi bien sous le paradigme du capital que de la pensée propre. Déjà à l’époque de Destiny’s Child, un titre comme Free offrait un message de libération pour la femme, certes limité par un imaginaire d’émanciaption restreint mais qui voulait dénouer certaines idées patriarcales. Dorénavant, elle est son propre chef et s’élève seule – I wanna go higher, can I sit on top of you? clame-t-elle dans Cuff It –  tout en incluant les femmes ou tous ceux opprimés voulant regagner leur intégrité – “Might I suggest you don’t fuck with my sis” peut-on entendre dans Cozy. Mais cette fois-ci s’ajoute la culture dite de bitch track née dans les années 90 réunissant la communauté noir et latino lgbtq+ sous la banière de la house music tacheté de paroles à l’humour sarcastique et decomplexé pour commenter leur marginalité et leur exclusion sociétale. Cette idée germe en réponse à la communauté gay souvent stigmatisée et montrée comme “blanche”. Un contre-pouvoir en somme incarné par les noirs et les latinos désireux de donner forme à leur propre terrain. Ce mouvement est porté par les statures comme Candice Jordan ou Franklin Fuentes et se démocratise dans un club comme le Sound Factory. En guise de passerelle vers l’album RENAISSANCE, Beyoncé utilise par exemple un sample de Moi Rene et son titre Miss Honey dans Pure/Honey. Alors, l’addition de l’attitude désinvolte et assurée de la queen B et des productions house ne peut résulter qu’à un hommage criard à la culture ballroom et bitch track.

L’attestation hégémonique de Beyoncé sur le monde se montre aussi à travers une prosodie. Cela passe par le remplissage de chaque recoin de la pièce – ou du club – métaphorique en empilant les bandes vocales. Lorsque les paroles situées au premier plan s’estompent, l’arrière-plan prend le relais – I’m That Girl, premier titre du projet, est un exemple parmi tant d’autres. Plus encore, les ad libs se manifestent sous une variété de formes. On passe de simples onomatopées dans Cozy pour se diriger vers des chœurs sensuels dans Virgo’s Groove et Heated, le titre se conclut par une voix saturée remplie d’agressivité venue transpercer l’atmosphère. Comme une majorité des clubs, chaque parcelle de terrain doit être épileptique, ne pouvant jamais laisser de repos aux danseurs. Et RENAISSANCE est en enchevêtrement de variations aussi bien dans les voix que les productions. Jamais Beyoncé n’a autant cumulé de tonalités vocales pouvant chacune se greffer à un genre musical. Si elle maîtrise toujours son chant porteur et feutré post-RnB 2000 sur une balade cristalline tel que Plastic Off the Sofa, elle peut déposer un phrasé brutal comme dans la deuxième moitié de Energy pour finalement laisser liquéfier son timbre dans Cuff It. Et si la figures queer qu’est Grace Jones apparaît dans Move, ce sont aussi dans les samples où l’on déniche des apparitions vocales pour donner hommage à la scène ballroom. Pour exemple, Big Freedia, rappeuse transgenre, vient faire les back de Break My Soul à la manière d’une soirée hip hop avec Kool Herc et Coke la Rock. Ainsi, pullule ici et là des easter eggs en référence au disco et au ballroom sur le plan oral. Mais cela est aussi transcrit dans les productions comme évoqué plus tôt. 

Lors que le single Break My Soul est paru en juin dernier, Beyoncé utilisait un procédé grossier pour faire comprendre quelle serait la texture de son prochain disque. En effet, le sample du hit international Show Me Love interprété par Robin S. remixé par Stonebridge à la sonorité house galvaudée qui donnera au titre la place de numéro 1 dans le billboard des sons dance. Samplé à l’infini par une plâtrée d’artistes, Be ne joue pas la carte du raffinement. L’entretien du rédacteur en dance music Shawn Reynaldo donné pour Vox souligne cette méthode aux grossières ficelles “It’s funny that “Break My Soul” generated so much talk about house music because it sampled “Show Me Love” — a song that people’s grandmas know. That song is a crossover big hit that’s been ubiquitous for decades. It’s not like she was digging deep into house music to find it.”. Comme pour faire retomber l’engouement porté par le titre, donnant lieu à une floraison d’article sur “Beyoncé la sauveuse de la house”, Reynaldo nous demande d’être mesuré face au titre certes produit avec audace mais qui ne fait renaître aucunement la house – ou bien même le disco par extension. Cependant, RENAISSANCE dans son entièreté réussit à offrir un produit bien plus complexe et fournit que son single de lancement. On l’a vu avec la partie vocale, mais les instruments numériques qui s’entremêlent offrent une tout autre dimension aux inspirations plurielles. Car si des titres comme Cozy ou Pure/Honey rendent hommage à la deep house et la house en général, l’album ne se centre que très peu sur ces sonorités. Que ce soit l’afrobeats sous acide de Move ou Energy, les inspirations gospels de la Great Migration de Chicago dans Church Girl, les synthétiseurs gras du disco qui parcourent Virgo’s Groove ou, toujours dans ce disco grand public, la basse de Nile Rodgers qui rend Cuff It instable et irrésistible. Les samples permettent aussi d’aborder d’autres genres comme la bounce de la Nouvelle Orléans – ville de naissance de Beyoncé – sur America Have a Problem où les lignes de percussions digitalisées sont empruntées à Kilo Ali et son titre Cocaïne. L’hommage le plus criard reste celui de Donna Summer, la reine du disco qui a enflammé les postes radio de madame et monsieur tout le monde dans les années 80 notamment avec le hit I Feel Love produit par Giorgio Moroder soutiré par Be pour la conclusion du disque dans Summer Renaissance

Malgré toutes ces influences, RENAISSANCE parvient à être un tout cohérent où l’album serait un artefact déposé au milieu du club, animant les danseurs jusqu’à l’aube. Ici, l’afrobeats devient acidulé, les chœurs gospels se dynamisent par les percussions secs et les claviers moog se veulent aiguisés. L’atout majeur qui permet de garder le spectateur en haleine reste cet enchaînement jusqu’au-boutiste de chaque piste. On pourrait bien sûr reprocher au disque de s’acclimater au format “pop”, que ce soit dans la durée des morceaux qui n’ont rien à voir avec la house traditionnelle aimant prendre son temps pour démarrer un titre en déposant les éléments musicaux au compte goutte puis les laisser s’évaporer peu à peu en fin de track, ou dans la forme couplet/refrain qui, même si mis à l’épreuve dans de nombreux titres de part des changements osés, reste globalement stable. Mais il est évident qu’une chanteuse aussi populaire n’a de choix que de respecter des codes propres à l’industrie musicale, bercée par des décennies de structures verticales. Cependant, il est tout aussi intéressant de jouer avec cette frontière en brisant quelques briques du mur qui séparent forme commerciale et expérimentation héritée de la musique concrète. On pourrait également émettre des doutes quant à sa légitimité à investir le terrain du disco ou d’emprunter le style qui a accompagné un panel de personnes dont la sexualité a bien trop longtemps vu comme “déviantes” par les mœurs de la bien-pensance. Si elle-même à toujours affronté une institution post-chrétienne à travers une musique anti-conservatrice, elle ne reste pas moins un produit du marché de la musique parallèle au milieu ballroom. Mais son rattachement à cette culture de par son oncle Johnny dont elle rend hommage dans ce disque lui ouvre une porte d’entrée vers cet univers. Qui plus est, elle le traite avec respect et n’hésite pas à citer les figures de proues du mouvement – le remix Queen de Break My Soul en est un exemple édifiant.

RENAISSANCE est un disque qualifié par beaucoup comme étant une réussite. Cependant, nombreux sont ceux à désigner le disque comme le “sauveur de la house music”. De toute évidence, rien n’a besoin d’être sauvé tant que le genre persiste à exister dans les soirées du monde entier. Le genre n’a pas pour vocation à être diffusé sur les grandes ondes mais cela ne signifie en aucun cas qu’il ne trouve pas son essor sur d’autres terrains de jeux. Là n’a jamais été l’envie de Beyoncé que de faire renaître un mouvement ou un genre. Elle ne prétend pas s’insérer dans une démarche usurpatrice et on comprend rapidement que l’intitulé de l’album traduit sa renaissance personnelle plutôt que celle de n’importe quelle mouvance ou genre. On peut toutefois s’imaginer que d’autres artistes mainstream seront désireux de copier le modèle que propose la chanteuse et donc créer une house aseptisée, ou du moins enfermée dans les codes de la musique pop. La house, l’acid house ou la deep house resteront quant à eux à leur place, c’est-à-dire loin des majors et des radios, continuant leur vie dans des lieux adéquats pour leur diffusion. 

Malgré le format mainstream, Beyoncé met en lumière tout un pan de la culture des clubs gays des années 70-80 par le biais de codes qu’elle insère dans ce septième album. Elle crée un tout, un disque devant être pris dans son entièreté avec les références qui le parcourent. Une parole individuelle peut paraître simpliste lorsque l’on se penche sur un titre parmi les autres, mais lorsque que le disque est observé dans son entièreté avec sa dimension empirique en rapport au disco et à la house, il recèle de cette libération musicale des années 70-80. C’est d’ailleurs ce qui le distingue de l’album Honestly Nevermind de Drake parut quelques jours avec la sortie du single Break My Soul. La star canadienne ne se dirige pas dans une esthétique electronica similaire à beyoncé. Tandis qu’il effleure une pluralité de genre entre deep house, baltimore club ou jersey club sans se plonger dans les origines des genres, Be se concentre sur une esthétique et un monde bien précis des instruments analogiques. Une seconde grille de lecture permet de découvrir l’idéologie politique et culturelle que défend Beyoncé, ainsi qu’une histoire personnelle quant à sa relation avec le milieu ballroom. Et nous, auditeurs, ne pouvons que s’introduire dans ce club excentrique, recouvert d’une couche de vernis qui se reflète aux quatre coins de la piste de danse, les corps se déplacent de manière différente à chaque fois qu’un bmp change, et pourtant jamais ils ne sont déconcerté, étant guidé pour filer d’un mouvement à l’autre. Cette invitation auditive reprend certes des codes précédents mais parvient à offrir une expérience globale nouvelle par le croisement d’influences inédites et une exécution en termes de production travaillé aux petits oignons. Si l’on ne peut parler de renaissance du genre par cet album, il est une porte d’entrée idéale pour s’immerger dans cette période glamour bien trop négligée par les néophytes de l’histoire de la musique contemporaine qu’est le disco. 

(Crédit photo bannière : Backgrid UK/ Bestimage)

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