SLIMESITO, LE FILM DE SA VIE

Que relieraient Tony Montana, Paul Cicero ou encore Tony Soprano ? Une position hiérarchique ultime à la tête d’une organisation criminelle ultra-influente, un goût sans doute trop régressif pour la vengeance et le pouvoir ou encore la sollicitation du fameux rêve américain grâce à un empire funeste fondé sur l’illégalité. Représenté comme des magnats immoraux, égocentriques voire parfois tyranniques, il en découle une forme de sacralisation presque hypnotisante de leur personne et leur réussite. 

« Mafioso man this shit like no other »Good Fellas

C’est en tout cas un phénomène auquel Eric Claros, jeune homme de Clayton County, originaire du Panama, semble avoir prit part. Soumis à un système oppressif et discriminatoire, celui que l’on connaît désormais sous le pseudonyme de Slimesito s’est nourri et a puisé dans sa marginalisation et celle de ses héros pour y apercevoir la possibilité d’accéder à une forme de réussite, allégorique de « la faim justifie les moyens ». En 2018, il reprenait  par exemple l’affiche de Scarface sur « Scarface Sito » pour ce qui peut encore être vu comme son meilleur album et en 2019 il nommait son album « Mafioso ».  En bref une pléiade de références aux cinéma mafieux parsemés sur l’ensemble de sa discographie. Toute sa vie il frôle d’ailleurs avec l’illégalité voir la côtoie complètement, toujours dans une quête d’émancipation de la misère, comme ont pu le faire les protagonistes qu’il exalte. Une vie dédiée éternellement à la glorification du hustle, que ce soit dès son intégration dans l’engrenage des gangs  lorsqu’il est adolescent jusqu’au à ses premiers pas dans la musique.

« Know I’m tied in now they tryin be Rich Slime / When I was thirteen I was tryin be brick squad » – South paw

Sa relation ambiguë avec l’iniquité lui vaut une esthétique et un propos très brut et authentique de la rue. En somme, le rappeur d’Atlanta incarne l’essence primitive du rap sudiste à l’image de ce qu’était par exemple 21 Savage en 2015 lorsqu’il sortait consécutivement Slaughter king et Slaughter Tape, c’est à dire une image presque trop cru vis à vis des codes disciplinés de l’industrie et des labels. Slimesito, qui jusque-là n’a pas cédé à signer dans un label, conserve une forme de sincérité et d’impétuosité qu’on peut reprocher d’avoir disparu partiellement chez 21 Savage depuis sa signature chez Epic records. Son implusivité lui a néanmoins valu un long éloignement liés à de nombreux déboires judiciaires qui ont en réalité un frein à son affranchissement des méandres de l’underground ce qui lui a forgé un statut d’OVNI dans la scène actuelle. Pour compenser cette douloureuse absence, Slimesito a fait le choix d’une surexposition et d’un run particulièrement effréné, auquel s’ajoute Vida Brazy, dernier projet en date, pour renouer avec la visibilité quelque peu atrophiée. C’est aussi sans compter sur un entourage solide que le rappeur de Clayton County n’est pas tomber dans les abysses de l’obsolescence, puisque tous les membres du Rich Slime Gang, Big Smoke Chapo, Black Gwaluh, Beezy B, pour ne citer qu’eux par leur productivité durant l’incarcération de Slimesito, ont perdurer un intérêt immuable pour le collectif et inexorablement pour le CEO. Slimesito, dès son surnom El Jefe, qui voit le rap comme une affaire d’entreprenariat est donc parvenu à faire tourner la machine malgré une absence qui aurait pu s’avérer fatale.

« All of my shooters they told my they’d die for this shit, man I’m living like Pablo » Apollo

Galvanisé par sa réinsertion en liberté, le rappeur a fait le choix d’une productivité débridée presque stakhanoviste mais en perdurant l’idéal artistique qu’il s’est toujours assigné. Vida Brazy met en exergue cette constance mais laisse émerger une face ombragée que le rappeur tendait déjà à dévoiler. Fondamentalement les thématiques du rappeur reste assez classiques en les fondant sur une triptyque sexe, drogue et armes, sans tomber dans une description péjorative et réductrice de son propos « Love the gun sound I’m feelin’ like Waka ». On constate néanmoins une brèche qui laisse entrevoir un discours centré sur l’entreprenariat et le business que représente Rich Slime Gang. Sa position de CEO lui invoque d’ailleurs un retrait de ses activités prohibées et le responsabilise en quelque sorte à rester sur le droit chemin incarné par sa musique « Got a hundred scooters i aint going like tony ».  Le rappeur feint aussi des thématiques plus introspectives. Le morceau Tears of Slime, malgré son intitulé pourtant évocateur et une production teintée d’une mélancolie certaine, n’échappe pas à l’attraction sans équivoque du rappeur de Clayton County pour les armes et son attrait pernicieux pour les menaces envers ses détracteurs. Tears of Slime se lit plutôt entre les lignes car en quelque sorte El Jefe évoque le fatalisme qui frappe son existence « Too deep in this shit, you know it’s no out ». Toutefois, le rappeur y conserve globalement cette pudeur protectrice, l’obligeant à ne pas trop se délivrer, à l’image d’un Tony Soprano qui ne souhaite pas divulguer ses problèmes psychologiques à ses proches. Encore une fois, les parallèles entre les films mafieux et la vie du rappeur géorgien prennent toute leur légitimité. C’est d’ailleurs à travers une multitude de références aux oeuvres cinématographiques et leurs protagonistes, que Slimesito érige sa propre conception du hustle. Sa vie est un film mafieux, avec une pointe de blaxploitation, dans lequel il est l’acteur principal.

«My life a movie man this shit like Casino » – Good Fellas 

Slimesito désigne sa musique comme étant « hardcore ». Elle peut l’être dans le discours de fond mais aussi dans la forme qu’elle embrasse. Porte étendard du mouvement Dark Plug, le rappeur d’Atlanta dans sa nonchalance emblématique et son son phrasé flegmatique comble cette apparente apathie par des productions sombres, ponctuées de basses grésillantes qui viennent s’écraser sur les mélodies de manière oppressive. L’accent est mis sur des sonorités très peu organiques à coup de sons crissants et distordues dressant les contours à la craie de productions nihilistes dignes de films d’horreur. Une esthétique sombre, quasi apocalyptique que le rappeur prend soin de développer jusque dans le visuel, en témoigne les clips d’Apollo ou Not a Façade. On doit cette atmosphère obscure en particulier à Casok, véritable pionnier de la Dark Plug, avec qui Slimesito a longtemps collaboré sur ces précédents projets et également sur Vida Brazy. C’est d’ailleurs lui qui introduit le projet avec Jefe Business grâce auquel il teinte, dès les premières notes, l’album d’une couleur froide offrant une balistique parfaite pour Slimesito. Absent sur le projet, Brodinsky, adepte de ces mêmes sonorités très mécaniques, aurait pu amplement renouveler une collaboration du panache de Fly, qui n’aurait pas eu une place absurde dans ce projet. Mon chauvinisme latent m’obligeait à faire cette aparté d’autant plus que le producteur français a dernièrement produit en intégralité World At War, le projet commun explosif avec Big Smoke Chapo, membre viscéralement crucial du Rich Slime Gang ces derniers mois. 

« Pouring drop you know I like when it’s darker » – Darker

Vida Brazy effleure constamment avec un brouillard apocalyptique mais des sursauts de lumière parviennent à traverser cette bruine morne en la présence de productions sample drill bienvenue. On juge un artiste à sa capacité à perfectionner ses acquis mais aussi à se réinventer, et c’est chose faite sur Vida Brazy. Slimesito avait certes déjà réalisé un projet entièrement composé de ce style avec Dedication sorti en janvier dernier, mais il semble ici l’avoir parfait. KLK et le morceau éponyme détonnent par leurs samples hispaniques ardents et leur pattern de drums cadencé et donnent un vrai second souffle pour éviter une éventuelle longueur sur l’album. On a là un choc de culture entre l’ancrage que représente Clayton County et ses origines maternelles que constitue le Panama. Une ascendance que le rappeur choisit de mettre en avant lorsqu’il pose sur des samples de musique latine où quand il choisit une photo avec sa mère, candide et fier devant le drapeau panaméen, en tant que cover. Le rappeur qui voue un amour indéfectible pour ses origines n’oublie pas que le rap reste une histoire d’attaches sociales et surtout géographiques. On pourrait néanmoins reprocher à Slimesito de ne pas avoir explorer plus en profondeur ce pan de l’album et d’être en quelque sorte passer à coter d’ une direction artistique cohérente avec laquelle il frôle pourtant.

« Welcome to Clayton County aka Jurassic Park » – Good Fellas

Au final Vida Brazy, dans la continuité du rythme hystérique de son année 2022, bascule incessamment entre le jour et la nuit où seule la perpétuelle humeur atrabilaire du rappeur est immuable. Il y ajoute toutefois une dimension sous-jacente bienvenue ,maniant parfaitement ce qu’il savait déjà et ce qu’il sait désormais. Il exhorte l’ambivalence de ses multiples facettes en oscillant entre elles avec dexterité. À la fois calculateur stratège, soucieux de son business et inlassablement en proie à des sursaut de folies vicieuses, il en même temps Tony Soprano et Tony Montana.

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