LA FORCE TRANQUILLE DE TONY SHHNOW

 

Arrivé un certain âge, on a généralement un emploi stable qui nous draine le cerveau et l’énergie, ainsi que le temps disponible, pour la curiosité avec une telle discipline qu’on abandonne petit à petit l’idée de continuer à suivre/comprendre ce qu’il se passe, y compris dans les domaines qui nous passionnent pourtant. On voit des pages Twitter faire les mêmes sempiternels débats sur ce qui est de l’hyperpop ou non en étant toujours à côté de la plaque, on essaie de comprendre qui est cette new gen et pourquoi ils ne rappent pas dans les temps et parlent si vite, un coup sur deux on se dit qu’on va laisser ça aux autres, que ce n’est plus de notre âge et qu’on parlera encore une fois de Pusha T ou du 15ème album de Nas, au moins on comprendra le texte et on pourra ainsi avoir l’air de sortir du lot. Quand le débat est arrivé sur la plugg ou le flow DMV, autant vous dire que les livres sont redevenus mon hobby préféré. Tout va trop vite, “on vit dans une sociéter”, vous connaissez la chanson. Ces gens ont une date de naissance qui commence par un 2 et la vérité c’est que parfois, effectivement, un siècle nous sépare. Fort heureusement, l’homme trouve toujours le moyen de créer le remède aux maux dont il est l’auteur. Internet est donc en cure de jouvence alors que lui-même est à l’origine de notre obsolescence programmée.  Mais face à l’immensité d’internet, l’aléatoire des clics et l’affûtage des algorithmes devient par manque de temps la seule curation possible. Dieu nous garde d’être omniscients, surtout dans le rap. A cette période aussi, parfois on a l’impression d’avoir déjà entendu presque tous les récits, et de réussir assez rapidement à décerner ceux qui se lancent en vain dans l’invention pour tenter de se donner une contenance. La forme tend alors à prendre le dessus sur le fond, blasé comme un millénial alors qu’au final on n’est pas si vieux. Peut-être que son patronyme vous dit vaguement quelque chose, il est directement inspiré d’un des alias de Pimp C, Tony Snow, et finalement ce détournement est celui qu’il applique à sa musique. Le jeune homme n’a pas un récit hors du commun, il a pourtant trouvé une façon de le raconter qui arrive à enfin capter notre attention. 

Tony Shhnow à grandi à Cobb County, en Géorgie. Un quartier résidentiel dans lequel être afro- américain demeure un signe d’appartenance à une communauté minoritaire, relativement tranquille en surface. Sa mère a elle grandi à Compton, avec tout l’héritage musical que cela implique. Une mère célibataire qui, comme beaucoup, travaille plus qu’elle ne vit et malgré tout, l’introduit aux sonorités West Coast de Ice Cube et autres Dj Quik tandis que son beau père se charge de l’initier aux piliers d’Atlanta, T.I et Jeezy. En foyer de qualité, les voix d’Alicia Keys, Prince ou encore Sade résonnent aussi, de quoi fournir un solide attirail de références pour se lancer à posteriori. Il grandit avec des modèles de l’âge d’or du rap d’internet, avant la seconde moitié des années 2010, cette époque déjà lointaine où les rappeurs sortaient des mixtapes par dizaines (Gucci Mane, Waka Flocka Flame ou encore Lil B), d’une qualité dont ils n’ont, avec le recul, pas vraiment à rougir. Une époque de la blog era où certes Iinternet sacrait les nouveaux rois, mais par leur musique et non leur présence sur les réseaux sociaux. Il cite volontiers Lil Wayne quand il faut se référer à une éthique de travail. Produire en masse, avec l’exigence tout de même de se dire que cette productivité reflète une certaine qualité. L’année passée, il sort pas moins de 6 mixtapes, enchaînant à côté d’indénombrables singles et achevant de faire de son patronyme un de ceux qui ressort de l’univers plus que concurrentiel d’Atlanta. Pourtant c’est ce même Tony Shhnow qui se plaint d’une surproduction dans le rap, une surproduction factice et pleine d’artefacts beaucoup trop colorés ou féminins (on ne va pas se mentir c’est le fond du propos) qui nuiraient à l’essence même du hip hop, l’éloignerait de sa réalité charnière, glauque et violente qu’il tente de retranscrire même si la forme prend des aspects plus doux pour ce faire. De toute façon, il ne fait pas du rap pour vous, ou pour moi, il en fait pour ceux qui sont dans la même situation dans laquelle il a un jour été. Ce serait mentir que de dire que Shhnow continue à galèrer, il a été un hustler couronné de succès relativement rapidement et ses poches n’ont pas connu une réelle disette depuis un certain moment. En indépendant avec son producteur/binôme préféré 10Kdunkin, sa situation est pourtant plutôt confortable et une certaine reconnaissance d’abord locale, qui commence à prendre de l’ampleur, lui a permis de se concentrer sur le récit plutôt que le vécu. Ce confort lui permet d’aligner des thématiques qui, envahies de fumée de weed, se parent d’une légèreté parfois étonnante pour l’environnement qu’il dépeint. 

Passionné de jeux vidéos et de snacks, l’homme n’a pas vocation à éduquer les masses ou changer les mentalités, il voit parfois sa seule mission seulement comme fournisseur de motivation talk pour ceux qui sont toujours dans cette chasse de l’argent. De ce statut ressort une nonchalance salvatrice qui s’explique aussi par le fait que la plupart de ses morceaux sont en fait plus ou moins des freestyles. Il se réserve le luxe de changer de beatmaker comme bon lui semble, conscient que les superstars font le travail inverse et que venant de la très en vogue scène plugg, les contacts pullulent. Ceci étant dit, c’est aux côtés de 10k et CacheCash, avec qui il collabore depuis qu’il prend sa carrière au sérieux (deux bonnes années en soit), qu’il atteint ses sommets. Là où il tendait à se concentrer sur un style par projet, Réflexions se distingue par l’éventail des univers auxquels il se rallie, n’hésitant pas à pousser la chansonnette et les mélodies qui peuvent paraître plus chaotiques sur des projets plugg. Last Chance avec Zelooperz représente bien cette dualité intrinsèque, un refrain entraînant parsemé de couplets incisifs qui s’enchaine sur un interlude radio sorti des jeux vidéos susmentionnés. Rien de chaotique mais des richesses intempestives quoique cohérentes parsemées sans précautions particulières pour des auditeurs avertis. Tout va vite et les titres dépassent rarement les 2 minutes, caractéristiques de son genre d’origine. Le morceau d’ouverture Summer Off Relaxx prouve qu’il peut aussi exécuter un exercice plus traditionnel dans son approche des 808 bien rondes de FwThis1Will’s. De façon assez cocasse, un sentiment rétro d’une époque qu’il n’a même pas vécu émane de cet album, s’adonnant même à l’exercice d’un album skit, Rick Rap Radio Skit au milieu de ces 18 titres. Il faut dire qu’à son échelle, à force de travail et de surproductivité, Tony Shhnow peut s’autoriser ce qu’il veut. Il a construit une base d’auditeurs qui atteint presque les 150 000 auditeurs et une solide fanbase Soundcloud qui continue à le porter vers des horizons plus mainstream, et on le retrouve  chez des rappeurs plus installés comme sur le dernier projet de Father, aux côtés de Cousin Stizz dans une petite série de dates new yorkaises ou encore le titre My Very Best sur l’album de D Savage qui attend maintenant le million d’écoute. On remarquera cependant que ses invités, que ce soit Bear1Boss ou Zelooperz s’apparentent eux exclusivement à ces rappeurs Soundcloud qui ont profité d’un léger revival de la plugg ces dernières années pour se forger un nom solidement ancré et respecté dans l’underground. 

A ce stade, nous sommes presque tous les enfants de l’internet, et la viralité se fabrique avec des codes que nous avons plus ou moins tous appris à appréhender. Le visuel bien sûr, et les vidéos au grain amateur qui retranscrivent le désir premier : parler à ses « fans » ou du moins simplement « entertain ». L’entertainment est sans aucun doute un des ressentis les plus palpables à l’écoute de Reflexions comme au reste de sa discographie. La vidéo et l’absurdité de ses punchlines finement pensées ont l’ironie d’un Chris Crack parfois avec la pertinence de basses virales, le titre TikTok en étant sans doute le plus bel exemple dans les deux domaines en question. Ainsi quand il déclare sur TikTok « All of my n***** won’t chill, boy, you know that we pre-cook beef », « I walk in the bank, « Honey, I’m home » » sur un Show U aux basses assassines, on ne peut s’empêcher d’afficher un rictus conquis face à l’aisance du garçon. Il y a quelque chose d’insouciant qui rend l’écoute divertissante sans perdre sa capacité à assener sa qualité toute particulière. Des leçons de vie qui ne vous seront pas d’une grande utilité. Comme des révélations de stonehead ou simplement des errances d’un homme de son âge qui passe l’été en ville, l’essence même du chill imprègne la musique de Shhnow. « I just rap my friends » résume-t-il dans une interview. Le choix des productions donne une idée de l’étendue de son cercle et de ses préoccupations. La présence de OJ Da Juiceman vient entériner la tradition purement trap qui habite le rappeur comme un terrain d’où part toute son éducation musicale et donc une des ses plus grandes inspirations/réalités. Fye Da Kush Up est une superbe conclusion à cet exercice d’équilibriste trop à l’aise qu’est Reflexions, donnant toute sa place à une production trap de la grande époque, reprenant aussi cette utilisation de vocals/choeur qui infusait sur Kill Streak 2.

Rares sont les albums qui s’écoutent d’une traite sans effrayer ou ennuyer ou s’affaisser de leur long. 18 titres est un long format, un grand pari qui s’équilibre certes avec une durée moyenne des titres courtes, mais demande tout de même une aptitude à la diversité cruciale. Ce pari-là et sa capacité à le relever est sans aucun doute le plus gros atout de Tony Shhnow. S’inspirer et détourner la réalité et les références bien ancrées pour les tourner en quelque chose libre d’être parfois ridicule mais toujours exécuté de manière irréprochable. Le jeune homme n’en a pas l’air mais tout ceci est pris très au sérieux. Il passe un temps certain à étudier son terrain d’exécution, les dynamiques en jeu dans le monde du rap, les erreurs de ceux qui veulent percer sur un titre et ne passeront pas la seconde semaine, ceux qui se perdent dans leur image plutôt que leur musique, ceux qui s’enferment avec leur producteur dans leur zone de confort et, fort de toutes ces observations, il tente de se créer son chemin, peut être plus long mais sans aucun doute plus stable que ceux qui ont accéder à l’argent mais n’arrivent plus à parler que de celle-ci en la comptant. L’argent est le nerf de la guerre, une guerre que Tony Shhnow a décidé de jouer tout en « finessing ». Que ce soit avec les femmes et les homies, qui sont là en personnage secondaire après ces satanés billets, Tony Shhnow semble se délecter de pouvoir se pavaner nonchalamment dans ce Reflexions, dans le rap, comme dans la vie, en pleine confiance de ses capacités, à attendre que les autres s’alignent à ce constat pour pouvoir faire des grandes choses.

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