KNUCKS, LA LUMIÈRE DERRIÈRE LES BRIQUES ROUGES

« Drill ; tous les rappeurs veulent s’y mettre » rappait Ashe 22. Depuis cinq ans, la vague venue d’Angleterre a déferlé sur le monde entier. Au point qu’il devient compliqué de surnager dans le flot de productions qui sortent chaque mois en reprenant les codes du genre. Quoi de plus logique qu’un des drillers les plus intéressants nous vienne de la perfide Albion, particulièrement de North London ?

Knucks, rappeur natif de Kilburn d’origine nigériane, y fait des émules depuis quelques années déjà, proposant une version de la drill UK qui diffère de celle de la plupart de ses collègues. Certes, on y retrouve les rythmiques, les placements, l’argot et l’ambiance sentant bon les briques rouges des villes anglaises et leurs faits divers. Mais le Londonien a été bercé au jazz, à la soul et au boom-bap, et n’a jamais caché son amour pour le légendaire Nas et son talent pour le storytelling. Des influences qui transparaissaient déjà dans chacun de ses précédents projets, et qui sont encore plus présentes sur son premier album Alpha Place. 

Knucks s’est allié à des artistes capables de donner un réel sens à sa musique et à l’histoire qu’il raconte tout au long du projet. Outre le rappeur lui-même, on retrouve ainsi d’autres sommités en matière de productions drill comme M1OnTheBeat, Ragz Originale ou TobyShyBoy. Mais Venna est sans doute le plus important des contributeurs à l’album. Jeune saxophoniste issu de la scène néo-jazz londonienne, qu’on a pu voir placer pour Snoh Alagrea, 6lack ou Stormzy, il apporte une ambiance jazz, voire lounge, aux rythmiques drill caractéristiques. En résulte une direction musicale parfois proche de celle d’un film noir, qui contribue à l’aspect cinématographique d’Alpha House, renforcé par les visuels qui illustrent l’album. 

Le natif de North London revendique fièrement sa jeunesse et son vécu. Raised by the wolves from young, but still in the jungle like Mowgli, rappe t-il sur Alpha House, l’ouverture de l’album.  Le rappeur se mue en Père Castor de la “Route”, et à la manière de Nas, conte avec moults détails et subtilité la réalité qui est la sienne. Les bruits de cour de récréation et de cloches que l’on entend dans le morceau, ce sont ceux de celle qui se situait derrière chez lui quand il était jeune. Knucks, c’est pour “Knuckles”, le belliqueux ami -et rival- de Sonic. Ligne après ligne, le rappeur laisse parler ses souvenirs, se montrant d’une désarmante honnêteté. 

Coach said « Come down to trials »

‘Cause I could have got scouted, but I was at home

Or I was outside with the homies

If only I could’ve advised me now

SL, natif de Peckham à qui l’on doit le street anthem Gentleman, vient donner la réplique à Knucks sur Nice & Good, banger s’il en est sur l’album. Portés par des samples de trompettes, qui donnent un aspect flamboyant au morceau, les deux emcees  racontent la vie de roadman, entre planques, recherche de l’argent et lames tranchantes.  

They ain’t hoes if you count on them

Only count on my accountant

Run the amount, split it out then send (Send that)

When I get rowdy, allow me

Really bring smoke to your house like blem (Blem)

Notons d’ailleurs à quel point les pistes de l’album se répondent; Hide & Seek choisit d’aborder le thème du banditisme avec plus de subtilités. Le morceau s’inspire directement de la relation entre les personnages de Bodie et Mcnulty dans The Wire. L’un est criminel, l’autre policier, mais ils partagent tous deux une sorte de respect mutuel, car chacun sait qu’il a besoin de l’autre pour vivre. Sans criminels, pas de policiers, mais c’est la loi prohibant la drogue qui rend le business si juteux.  Une interdépendance mise en clip dans l’un des plus beaux visuels tirés de l’album. 

Si l’environnement dans lequel il a grandi est sombre, Knucks revendique en être un pur produit. Sur Bible, il déclare fièrement “If you ask one of ours you’ll find what we do’s religion”. S’en sortir est un mantra pour lui, une nécessité. Sur la production d’M1OnTheBeat, qui sample Michael Jackson, le londonien livre l’une des plus belles performances de l’album, accompagné par Youngs Teflon, rappeur de South London en place depuis 14 ans, et grande inspiration pour lui.  

A mic and a glove and the judge tryna do me like Michael

System’s despiteful

But they tell me keep fightin’ for the title

‘Cause they ain’t got no soul, they ain’t like you

Bars from the heart, I recite you

Alpha House trace d’ailleurs un pont entre les générations de la scène anglaise. Les invités de l’album, qu’ils soient des tauliers ou de nouvelles têtes, ne déméritent pas. Shaé Universe et M1llionz s’allient à Knucks sur Decisions, la chanteuse amenant une touche RNB presque langoureuse. Sainté, le prodige de Leicester, est également invité sur l’album, de même que Stormzy, poids lourd de l’industrie. Preuve de la dimension qu’a acquise Knucks au fil de sa carrière, et qui lui permet de réunir sur Alpha Place une bonne partie de ce qui se fait de mieux sur la scène anglaise . 

Knucks n’en est pas moins brillant seul, que ce soit par ses flows ou par son écriture. Ses influences cinématographiques et musicales transpirent dans Alpha House, et ses références à des films et séries présentent souvent des similarités avec ce qu’il a vécu.  Leon The Professionnal en est un parfait exemple. Sur une production qui relève presque de la bande son de film noir, le londonien se livre au plus pur storytelling. Le morceau raconte l’histoire de “Leon”, nom fictif que Knucks donne à une de ses connaissances bien réelle et sorte de légende dans son quartier. La référence au film de Luc Besson, qui raconte l’histoire d’un tueur à gage solitaire, n’est pas là par hasard, et le nom d’emprunt non plus. C’est un rappel cru de la réalité des rues, avec son lot de violences et de décès. 

A scar on his arm and the nape of the neck

And a big one goin’ along the torso

From when the boys tried snake him in west

That calass got repaid in flesh

A de nombreuses reprises dans l’album, Knucks mentionne la vigilance et la violence avec lesquelles il a dû composer durant sa jeunesse, amenant avec elles leur lots de traumas et d’angoisses. Sur Chekmate, autre moment fort de l’album, Knucks aborde l’une des conséquences de cet environnement : le poids qu’il fait peser sur la santé mentale de chacun. Dotinc, qui a déjà collaboré avec Knucks sur Thames, signe pour l’occasion une superbe prod très typée UK Dubstep. Accompagné par Lex Amor, rappeuse de North London, Knucks  donne une voix au “chek mate” : l’ami qui prend soin de s’enquérir de l’état des autres, mais pour qui personne ne s’inquiète.

Yo, when I don’t text, would you check for me?

Dealin’ with stress, would you check for me?

Is everyting bless? Let me check and see

It really wouldn’t hurt to check

Three Muskeeters est une conclusion douce amère à l’histoire de Knucks. Knucks dédie le morceau à T et Lz deux de ses amis d’enfance, et fait de leur histoire un témoignage des affres de son environnement. L’amitié qu’il partage avec eux, au point de se comparer au trio “Sonic, Knuckes & Tails”, a tout traversé. Alors même que leurs blocs s’affrontaient, ils ont su garder des relations proches, que même la prison, un voyage forcé au Nigeria ou des décès n’ont pas pu briser. Pourtant, et Knucks en est conscient, il s’en est fallu de peu, et le refrain du morceau est là pour le rappeler. 

Who would’ve knew these two in my crew

Would’ve still be my Gs since school

I would’ve never have up and left if there wasn’t a reason to

Knucks livre avec Alpha Place son meilleur projet. Le londonien retranscrit sa réalité, les souvenirs qu’il en a et l’analyse qu’il a pu en faire avec justesse, se livrant tout aussi bien à l’exercice du storytelling qu’à l’egotrip. Alpha Place bénéficie aussi et surtout d’une production impeccable, qui distingue le projet parmi les autres sorties de drill UK. Les samples utilisés ainsi que les travaux réalisés par Venna tout au long de l’album lui donnent une ambiance nostalgique, qui s’accorde parfaitement avec le propos de Knucks. Donnant à ses souvenirs une voix, Knucks montre une fois de plus qu’il est une exception dans la drill UK. Il ne semble pas exagéré de le présenter en “conteur” de rue, tant il parvient à plonger l’auditeur dans ses histoires. Alpha Place, ce sont les chroniques d’une vie, la sienne, avec leurs lots de moments sombres, de gloires, de danger et d’espoir. 

Illustration d’article : ©femstah

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