VINCE STAPLES, CURE À BASE DE VIOLENCE ET D’ARGENT

Au sud-ouest de la ville de Los Angeles, le quartier de Long Beach longe le Pacifique. Là-bas, l’étendue de sable qui s’y trouve n’est qu’un artifice de plus pour dissimuler la misère sociale qui règne dans la ville. Là où se concentre un quartier comme Compton, aussi bien connu pour ses rappeurs emblématiques que ses émeutes raciales de 1965 et 1992. Plus en bas, à quelques avenues symétriques, se dessine Ramona Park, un pâté de maisons à l’ampleur géographique dérisoire qui pour autant n’échappe pas à la pauvreté ambiante. Des bâtisses insalubres, des grillages de piètre qualité pour les enclaver et une population majoritairement afro-américaine qui y réside par la force des politiques locales. Et si Long Beach a su être mis à l’honneur par des rappeurs comme P-Nice, l’homme qui aura su mettre cette nomenclature le plus en avant reste Vince Staples. L’intégralité de sa carrière, qui a commencé au début de la décennie 2010, paraît dédiée à l’environnement dans lequel il a grandi. Par un empirisme certain, Vince déverse une introspection globale, qui définit toute sa carrière. Pourtant, l’artiste n’a pas toujours suivi un parcours aussi linéaire qu’il n’y paraît, entre expérimentations électroniques et court essai musical sous forme de programme radio. A chaque projet, il offre une forme nouvelle de son apprentissage au sein de Long Beach. Alors quand, seulement huit mois après la sortie de son dernier album, il annonce qu’un nouvel opus sera dévoilé dans les jours à venir, l’auditeur ne peut savoir à quoi s’attendre hormis un concept unique comme il a toujours su proposer. 

Rosana Park broke my heart”. Cet intitulé choisi pour désigner cet album intrigue, laissant sous-entendre un constat propre à Vince Staples que l’auditeur devra déchiffrer en s’armant de références. Plus encore, il faut effectuer un retour en arrière dans sa carrière pour comprendre les intentions du rappeur qui parcourt cette oeuvre. Car dès ses premières mixtapes en 2011 – le volume 1 et 2 de Shyne Coldchain -, Vince ne pouvait se définir et, par extension, définir sa musique autrement que par son vécu au sein de Long Beach, unique paysage qui a croisé sa rétine. Ces pièces musicales serviront de cobaye pour mener à un produit final, sacralisé sous le nom de Summer ‘06

Des mouettes rugissent agrippées aux cryptes dressées autour de la plage de Long Beach tandis que des vagues s’échouent sur le sable humide. Voici l’ambiance sonore qui introduit l’album Summer ‘06,, annonciatrice d’une chaleur insoutenable qui pèsera tout au long des 20 pistes. Vince Staples réussit à transmettre la poisse environnante qui s’est imprégnée dans la ville. Chaque production s’imbrique entre elles pour donner un ensemble homogène, appuyée par des vers reflets d’une réalité sous écrin fait de proses allégoriques. Et sept ans plus tard, ce projet semble indissociable de Ramona Park broke my heart tant les deux œuvres font office d’autobiographie pour le rappeur. Une autobiographie qui empreinte un regard à la fois omniscient et homodiégétique lorsqu’il conte l’histoire de sa ville. Pourtant, si les mantras qui défilent dans la matière grise du rappeur restent identiques à celles de Summer ‘06, celles-ci se matérialisent sous de nouveaux symboles lors de ce nouvel acte qu’est RPBMH. 

Comme un retour en arrière brutal ou bien une suspension du temps, Summer ‘06 et Ramona Park sont complémentaires, ou du moins l’un est l’évolution de l’autre. Mais ici les cadavres qui jonchaient les sols du district ont été balayés puis rangés dans un grenier. A présent, Vince Staples ne désire plus exposer avec dramatisme l’état de son quartier, comme s’il avait digéré la misère sociale pour la rendre banale car inévitable. Tout est question d’être le produit de son environnement. Plus qu’une théorie, elle est une réalité cinglante. Un tel carcan social ne peut finir que par endiguer la pensée des personnes qui subissent ces conditions créant un effet ricochet où, parce que la violence et l’argent sale semblaient la solution la plus viable, chacun reproduit les comportements de ses prédécesseurs; le tout appuyé par des politiques de ségrégation et de verticalité et vous voilà face à un piège à taille humaine. Pourtant, on aime croire qu’il existe des échappatoires. Sur le plan matériel, cela se traduit par l’argent qui s’érige comme guide de toutes les passions et permet de s’ériger au-dessus de son biotope. Mais lorsque l’on est enfermé dans cette microsociété en forme de boîte rectangulaire, il faut se démener à lui trouver une fenêtre donnant sur le monde extérieur pour ainsi prendre le recul nécessaire sur sa situation sociale. Cet état de « self-awareness », recherche constante de la déconstruction du soi en repensant ses fondements, est atteint pour Vince Staples depuis le début de sa carrière. Et Ramona Park break my heart est le réceptacle matériel le plus évident dans cette prise de conscience. 

Peut-être que ce sont les années écoulées face à la désillusion qui ont rendu la prosodie de Vince Staples si monotone car le rappeur n’aurait jamais autant traîné la patte dans l’enchaînement de ses mots. Avec un débit de parole comparable au “sleepy flow”, il aura toujours abordé un ruissellement de vers lent, quasiment léthargique. Ce ton chloroforme n’est toutefois pas monocorde pour autant. Telle est la force de Staple, à savoir aborder une voix trainarde qui n’endort pas l’auditeur pour autant. Mais plus encore, ce flow retranscrit le dépit face aux calamités qui régissent ce monde. Et dans ce nouvel opus, il n’a jamais parut autant désillusionné. Comme si chaque minute qui s’écoulait lui paraît être un poids de plus en plus important pour lui. On en revient donc à la violence directe et indirecte qui opère aux recoins des rues et que Vince canalise dans chaque aspect de sa musique. 

Cette conscience d’être un produit de son environnement, et donc d’être victime des facteurs socio-économiques, sont évoquées sans détour dans Magic lors du discours de Dj Mustard, producteur emblématique de la scène californienne. “See when you come from nothing, make it into something, I call that luck/But when you come from where we come from, I call that magic” rétorque-t-il sur les derniers flottements de synthétiseurs. Long Beach prend des allures de lieu insulaire dispensé de règles fédérales mais aussi d’espoir d’une vie meilleure. Alors réussir à s’en extirper en devient plus qu’une simple chance mais bien un tour de magie où l’on aurait réussi à rebattre les cartes et tromper l’adversaire. La configuration instaurée par le gouvernement fédéral pour diviser les classes pourrait donc être déjouée par une ruse hors-norme que Mustard prénome “magic”. Cependant, tout le monde n’aura pas cette opportunité tellement celle-ci est difficile à aggraper. Dans l’introduction The Beach, il raconte une réalité sans couche de vernis et se débarrasse de l’esthétique propre au rap à base de fraternité qui parfois omet les réalités du capitalisme où seul une infime partie des appelés réussissent à s’extirper. En l’occurrence, Vince nous dit qu’il ne pourra pas emporter tout son entourage avec lui en haut des skyscrapers flamboyants. 

Pourtant, le décryptage des intentions de Vince Staples serait grossièrement souillé si l’on ne s’attarde pas sur deux notions bien spécifiques, court-circuitant les pensées finales du rappeur qui étend son discours vers un symbolisme guidé par deux paradigmes : l’argent et la violence déjà brièvement évoqués plus haut. En effet, même par une prise de conscience certaine, un plafond de verre sous forme de dôme se dresse, ne permettant pas réellement de s’extirper de l’espace. Alors on trouve des subterfuges qui sont matériels. L’argent a toujours été représenté comme le moyen adéquat pour un avenir meilleur tandis que la violence devient la cause logique d’une bataille sans fin pour s’enquérir de bloody money. Ainsi, dans une lecture en surface des écrits de Vince, ce dernier offre un discours galvaudé ne reprenant que des artefacts stéréotypés du gangsta rap. Cependant, la majorité des lignes à propos de l’argent et la violence disposent d’un double sens. Parfois, cela est dans une métaphore qui prend le pas dans une formule – à première vue – banale, lorsque, par exemple, dans le titre Papercuts produit par DJ Dahi, le rappeur scande “Papercuts, papercuts, out here tryna run it up”. Alors que papercuts se traduit par “petites coupures” à propos d’un amas de billets, on peut séparer le suffixe “cut” – le verbe couper en anglais – et paper – billet en français – pour en déduire que les dollars qui lui passent entre les doigts laisse apparaître de grossières blessures sur ses mains. Dans le titre Dj Quick, hommage direct au pionnier californien du g-funk, Vince Staples utilise le sample non choisi par hasard qu’est Dollaz and Sense du même artiste. Par l’évidence de l’intitulé, les termes dollar et sense forme un tout pour donner naissance à un refrain attrapeur; “If it don’t make dollars, then it don’t make sense”; calqué par Vince lors du morceau. Mais le constat reste à l’identique : on peut conserver l’analogie du poisson qui grossit sans pouvoir s’échapper de son bocal, et cela malgré les sommes engrangées, 

Cette idée de se donner une raison de vivre à travers les bienfaits matériels revient par effet de vagues tout au long du disque. Encore une fois dans Papercuts, Staples retrace de manière didactique son schéma de pensées lors du second vers : si l’argent ne coule pas à flot, l’amour et la paix n’ont aucune raison de pénétrer ses entrailles. Un point de vue fataliste qui s’explique toutefois par une logique empirique, un quasi-héritage oral et mimétique qui traverse les générations d’habitants vivant dans un écosystème qui tend à les éloigner de la vie économique et légale du pays. Ainsi se reproduit en boucle ce schéma de quête monétaire pour résulter vers un échappatoire physique de l’environnement natal. Et à travers le disque, ces références au champ lexical de l’argent ne font que s’étendre à mesure que les titres défilent. Mais pour arriver à l’argent, cela demande de nombreuses attitudes, et notamment la violence, résultat inévitable par cause à effet.

Ici, cette brutalité est abordée en deux temps. Vince vacille avec flegme entre violence comme support de vantardise suivi d’une remise en cause de cette dernière en vu des désastres qu’elle répand. When Sparks Fly illustre parfaitement cette dichotomie par le biais d’une métaphore où le pistolet devient la moitié de Vince dans une relation à la fois passionnelle et destructrice. Alors que le premier couplet entretient un état fusionnel entre l’arme et notre rappeur, – “I can feel your fear, can this love be true? Come on, lift me up, love, I keep falling” -, le second bascule vers une séparation brutale – “I’m ashamed to say I think I hate you now” – où l’on présume que le protagoniste s’est retrouvé en prison suite à un meurtre, son arme réquisitionnée par la police fédérale. En plus de ce storytelling, Vince ne se prive pas d’afficher un discours pessimiste sur les conséquences d’une violence aussi systématique, notamment à travers des interludes comme lorsqu’il fait revivre l’esprit de Monster Koby, ancien membre de gang rédempté, qui explique la limite de la dynamique de gangreneuse entre gangs tout en ne reniant pas son “thug spirit”, à la manière de Vince Staples. 

Cela donne lieu à un écran de fumée qui camoufle l’amour et toutes émotions positives sur l’esprit et le corps de la personne atteinte. Ainsi, Vince dénie l’amour dans son sens le plus large de manière récurrente titre après titre comme sur Rose Street lors des prémices du morceau disant. “I don’t sing no love songs, no I never sang no love songs, no” rétorque-t-il en guise de proclamation. Cette recherche inachevée vers l’exaltation émotionnelle se traduit par deux anaphores dans le titre final, The Blues. Dans un premier temps, notre rappeur montre à quel point il réalise que l’argent fait sur lui effet d’anesthésiant permanent en répétant “Money makes me numb” dans une monotonie inquiétante puis, toujours sur la même corde vocale, il laisse entrevoir une porte de secours propre à son environnement, un nouveau remède prophétique qu’il espère pouvoir utiliser à bon escient. Ainsi, il attend patiemment que le seigneur lui vienne en aide – “Waiting ’til the Lord allows it” – dans un fatalisme toutefois affligeant. Son hypothétique état de paix éternelle ne peut arriver que si Dieu le décide, et cela même s’il doit sagement patienter jusqu’à ce que la mort frappe à sa porte. Dans un dernier appel à l’aide, Vince demande une prière en son honneur, et si cet album est bel et bien le point final qu’il met à sa carrière et que celle-ci n’a pas suffit à le guérir, alors il ne faut qu’espérer que sa consolation se manifestera sur une autre terre fertile. 

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