L’INDOMPTABLE DABOII

La carrière de DaBoii peut s’apprécier en deux temps. Au cœur de l’effervescence qu’a connu la scène californienne en 2017, avec son groupe SOB x RBE, il a dans un premier temps marqué de son empreinte une époque précise du rap de sa région. S’il prétend avec un surplus d’arrogance que SOB x RBE était le « Bay Area’s NWA », c’est parce que leur énergie contagieuse s’est propagée dans toutes les villes constituantes de son état, et même au-delà. Il n’aura échappé à aucune oreille affûtée que DaBoii était le meilleur rappeur du groupe. Néanmoins, envisager une carrière solo ne sonnait pas encore comme une évidence selon lui. Il restait inhibé par une atmosphère propre à ce que les rappeurs évoluant au sein d’un collectif connaissent, y compris à travers ses premiers projets solos – comme le très bon YWN, sorti en 2017. Au sein de SOB x RBE, les qualités des membres se complétaient, et servaient au récit d’une bande de jeunes gangbangers décomplexés venus donner un coup de jeune à une scène à l’héritage immense : « We were just talking shit and put that shit on the beat » dit simplement DaBoii. Cette définition caricaturale peut également s’appliquer à d’autres acteurs majeurs de cette ère, notamment la Shoreline Mafia, le groupe basé à Los Angeles. Dans l’intérêt qui a pu être porté à cette scène régionale, les collaborations multiples et variées entre tous ces rappeurs jouent un rôle clé. Avec le recul dont on dispose aujourd’hui et après les séparations respectives, on observe – sans grande surprise – que les membres de ces groupes rencontrent des difficultés dans leur carrière solo, faisant face à un manque criant de consistance et d’autonomie. Bien que ces attributs faisaient sens dans le processus créatif de groupe, l’agressivité viscérale de Slimmy B ou encore les mélodies sucrées de Yhung T.O. ne se suffisent à elles-mêmes pour susciter un grand intérêt, contrairement au flow si addictif et spécifique de DaBoii.

Alors vient le temps de l’après-SOB, le second temps de la carrière de DaBoii. Si on fait preuve d’impatience, on peut considérer qu’il tarde à pleinement satisfaire les attentes portées à son égard, du simple fait qu’il a dû appréhender une carrière d’artiste solo, chose à quoi il n’était pas préparé. De son propre aveu, il se complaisait dans les bienfaits du fonctionnement d’un collectif dont la marque est plus forte que le nom des rappeurs, qu’une partie du grand public ne connaissait pas forcément. Il explique lui-même avoir compris ce qu’impliquait cette nouvelle direction, notamment la nécessité d’élargir sa palette et d’apporter des variantes à son flow certes particulier, mais sans doute trop répétitif pour s’en contenter. Yhung T.O. souvent en charge des refrains avec SOB x RBE, voilà un exercice plutôt nouveau dans lequel DaBoii a été contraint de s’employer, jusqu’à devenir plutôt à l’aise. Son disque Remotivated fut perçu comme un pivot par son auteur, puisqu’il marquait une prise de conscience de la nouvelle page qui se tournait dans sa carrière. L’album, faisant office de laboratoire aux essais plus ou moins fructueux, lui permettra de faire le plein de confiance avant YWN 2 – sortit début 2021, qui fut la confirmation que DaBoii avait les épaules pour répondre à l’enjeu suivant : devenir un rappeur phare indépendamment de la popularité acquise sous l’égide de son ancien groupe (ce qui ne l’empêche pas de continuer de sortir des projets collaboratifs, notamment avec Slimmy B en 2021). 

Il vole donc aujourd’hui de ses propres ailes, et ses disques solos sont bien souvent gages de qualité. Can’t Tame Us ne déroge pas à la règle. En effet, on ne peut toujours pas dompter l’homme qui ne supportait plus de rentrer chez lui avec une odeur de poulet frit lorsqu’il travaillait chez KFC, et qui s’est éclipsé dès lors qu’il s’est senti appartenir aux « real working man ». Chez DaBoii, l’instabilité est motrice. En éternel adolescent qui balaye la discipline qu’on voudrait lui imposer, il semble ne pas avoir totalement terminé sa mue, et son interprétation si atypique lui permet de transmettre des émotions en phase avec ses états d’âme. Ce dernier disque nous permet de retrouver ce qu’il y a d’appréciable chez lui, de son flow haché aux boucles de funk qui caractérise le gangsta rap de ses prédécesseurs. Si on regrette l’absence de l’excellent single Bananas sorti en début d’année, KickDoe est une énième preuve de sa capacité à produire des hits rayonnants sous un soleil de plomb. Étant coutumier du fait, il parvient au cours de chacune de ses sorties à distiller des morceaux d’excellente facture, au point de ne plus en être surpris. Bien qu’on retrouve toujours certaines inégalités, la progression que ce dernier disque vient confirmer est l’homogénéité de l’ensemble des morceaux à travers un format d’album compact. L’ambition que le rappeur originaire de Vallejo affiche publiquement est celle d’être à la pointe de son art, d’être celui que les autres suivent et imitent. Jusqu’à présent, on ne peut lui ôter cette compétence. Malgré quelques fautes de goût, le casting de Can’t Tame Us illustre plutôt bien le statut dont il jouit en réunissant la crème du rap californien, de Young Slo-Be à G Perico, mais surtout le regretté Drakeo the Ruler. Le plaisir est immense lorsqu’on découvre le clip de The Deal avec ce dernier, sans doute l’un des derniers dans lesquels il apparaîtra, ce qui en fait l’un des moments marquants de l’album. 

La continuité dont DaBoii fait preuve au fil de ses sorties frôle le fan service, notamment sur ce dernier disque, répondant parfaitement à des attentes des plus classiques s’agissant de rap nord californien. On peut même se permettre d’avancer le théorème douteux que plus la chaleur est lourde, plus on apprécie sa musique. L’excentricité du personnage, dit indomptable, est mise en valeur de par le respect de certains codes régionaux bien précis. C’est de cette manière qu’il cultive un ancrage local dans sa musique, tout en étant devenu un artiste solo à part entière.

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