GAIKA ET LES SYMPHONIES DU DÉCLINISME

Crédit photo : inconnu

S’il y a un mot parmi tant d’autres dans le domaine culturel dont l’exécution peut contenir à la fois une immensité de sens et son équivalent de vacuité, c’est bien celui de performance. Celui d « expérimentations » pourrait souffrir de la même contradiction intrinsèque. Imaginez donc la réticence qui peut apparaitre comme un projet est présenté tel quel, avec en plus la particularité d’être un original soundtrack. C’est à peu près le Pitch de War Island de GAIKA sorti à la fin du mois d’avril. Souvent ce genre d’oeuvre revendique sa genèse dans une démarche critique de l’environnement de l’artiste, la société tout ça. Souvent aussi, les constats peuvent paraitre poncifs tant ils sont partagés de tous, leur exécution artistique demeurant alors le seul critère de légitimité de cette critique. Nombreux ont été les musiciens, les cinéastes, les créateurs de NFT lol à s’inspirer ces derniers mois des deux années qui viennent de s’écouler. Ce n’est pas tous les jours après tout qu’on isole un monde, que la réalité nous fait subir un plot twist réellement imprévisible. Les sentiments et les expériences vécues prennent alors un aspect de mine d’or pour quiconque a les capacités pour les retranscrire sous quelque forme d’art que ce soit. En artiste complet, GAIKA a pensé la chose en 360. War Island OST n’est qu’une des facettes de l’oeuvre. Un film est très logiquement compris dans ce panel, ainsi qu’un toolkit mis en vente pour permettre à des intéressés de rejoindre sa tentative de mise en récit du réel. Le tout sera accompagné d’une performance (nous y voila donc) vidéo au Institut Of Contemporary Arts de Londres. Après tout, quel plaisir plus jouissif que de fédérer, surtout dans son désarroi.

GAIKA a toujours été un artiste pluridisciplinaire, il a toujours été partisan d’ajouter un supplément de sens à ses sorties. Dès 2018, son premier album Basic Volume avait été suivi d’une installation appelée SYSTEM qui tentait d’explorer les influences des migrations sur les musiques en Angleterre, sa discographie entière est un hommage comme une quête au milieu de ses origines caribéennes. Son aisance à se balader entre le club et le rap lui offre de pouvoir profiter de toutes les richesses qui constituent le chemin pour réunir ces deux mondes. Dans cette traversée GAIKA se sert et constitue cette banque de sonorités faite aux côtés de l’ingénieur du son Felix Lee (qui a coproduit l’album également), elle reflète l’importance de l’imaginaire de l’artiste qui donne corps à l’oeuvre et plus généralement à sa signature musicale. Un caractère cinématographique qui transpire chaque synthé, des bruitages industriels dont on peine parfois à savoir s’ils viennent des musiques électroniques ou des ses influences gothic hip hop, qui sont une partie toute aussi importante de sa discographie. Une des pépites de ce kit est un effet obtenu avec la lecture sur un immense soundsystem des sons, réengesitrés avec la reverb inhérente au lieu et à la puissance du volume pour obtenir cet effet immédiat de déploiement, la première impression étant celle d’un lointain qui donne un grain tout particulier à un certain nombre de piste. Mais il ne s’agit pas là d’un article sponsorisé ou d’un starterpack pour se lancer dans une carrière de producteur, simplement d’illustrer un des patterns de notre ami. “People describe my records as the sound of the memory of the club as opposed to being really direct dance floor music” déclarait GAIKA chez Spitfire, l’entreprise qui commercialise le toolkit sous forme de plug in (whatever that means). Ce serait réducteur de ne l’affilier qu’à cela mais il est vrai que GAIKA fournit une bande son principalement nocturne, la rendant d’autant plus personnelle et par conséquent passionnelle.

Le Maître et Marguerite est un roman de Boulgakov sorti dans une Russie du 20ème siècle peu adepte des représentations du diable (et du vice humain par extension). Il raconte dans trois temporalités et trois sociétés différentes (un Moscou stalinien, un Jérusalem qui abrite Ponce pilate et en Enfer qui n’est autre que le ciel de Moscou), un monde où le diable existe parmi les humains, se joue de leurs égos, leur individualisme et leurs instincts avec une insolence enfantine quoique cruelle et parfaitement froide voire désabusée de la facilité de la bataille. Du temps où l’on croyait massivement en Dieu ou qu’une religion du moins dictait encore les limites du bien et du mal sous deux protagonistes aussi identifiables, il était alors facile d’être critique, on savait vers qui la diriger. Que faire quand on vit dans un monde aussi immense qu’il y a démultiplié ses représentations du vilain à l’infini? Sous quelle forme aborder une critique globale d’une entité mondialisée dans toutes ses formes par ce que l’on apparente à une certaine idée de l’enfer? GAIKA n’a pas eu la prétention de s’y essayer, il a isolé Londres dans cette War Island qu’il semble arpenter dans une ère dont on peine à savoir si elle est post-apocalyptique ou nôtre. Une soundtrack pour un voyage dans la monstruosité d’une ville urbanisée à outrance qui n’a laissé en choix de déplacement en son sein que l’errance ou la fuite. Le récit se développe donc sous un angle clair: class struggle, crime and punishment, migration and the politics of the built environment. Que la fête commence. Comme dans le roman de Boulgakov, GAIKA a posé son récit dans trois univers: implicitement il y a un aspect futuriste dans l’atmosphère déployée, le narrateur vit notre époque mais certains morceaux font preuve d’une nostalgie toute particulière comme Omens. L’intro et l’outro dans des exercices proches du spoken word viennent donner cette impression de capsule temporelle le temps de l’écoute, reprenant la dialectique de pouvoir du divin, ceux qui assènent les sanctions et ceux qui les reçoivent dans leur chair. 

GAIKA a travaillé avec ceux qui, comme lui et ils sont légion, ont la volonté de faire évoluer la musique dans sa forme la plus complète et a même de retranscrire les batailles qui constituent le nouvel opium du peuple: le bien-être personnel. Vos étagères de librairie sont pleines de livres qui se cachent derrière des concepts nauséabonds et intellectuellement drainés pour tenter de poser des maux et des élixirs de survie face au monde. Mais personne ne parle réellement du fait que c’est un combat qui ne représentent que ceux qui ont décidé d’admettre que le problème venait d’eux et pas de ce qui les entourent. Personne n’écrit des livres sur la colère sourde de ceux qui ne veulent pas l’accepter, ceux que le passé ou le vécu à rendu inepte à la résignation, ceux dont les ambitions ne veulent pas se taire et qui s’obstinent à voir plus grands que des moyens d’adaptation à un modèle fini pour atteindre la sérénité. Ceux aussi qui veulent enfin faire entendre les discours et esthétiques de l’étiquette de minorité, d’immigré, de queer et la liste est longue qu’on leur accolera toujours, même si c’est avec un sourire et une joie fraternels. Vous ne me ferez pas croire qu’il n’y a pas plus de révolte que de compromission dans le monde pour pouvoir se satisfaire d’une réponse si pauvre. Il faut choisir de se laisser brainwasher ou prendre la tangente du code établi. Nick Léon est de ces gens-là au sein de l’excellent label mexicain NAAFI dont l’ambition entière et d’explorer ces mises en musique des voix dissonantes. Le producteur apparait sur le titre The Circle, qui exprime les regrets d’une relation qui ne s’est jamais développée. Nick Léon qui excelle normalement par des rythmiques reggeaton/dancehall assassines brille dans un exercice d’équilibriste où seules les drums viennent discrètement imposer son empreinte. Crookz and Moet fait lui participer Mun Sing du label SVBKVLT basé à Shanghai pour une brillante mélodie bien bitchy en guise de hook et une puissance guerrière dans le delivery de GAIKA qui assène au morceau une dimension implacable. Ces collectifs qui d’un bout à l’autre du globe ont pour mission de définir le « son du futur » se retrouvent en narrateurs d’un récit pourtant mené d’une main de fer par GAIKA. 

Un des autres temps fort de cet album est Q ET avec Dave Sitek de TV on the Radio et 3D. « these people are hell (…) stealing everything that you can, ‘cause crime pays in the Kingdom, it always have, do the crime way. » fait résonance aux nombreux scandales de corruption et autres détournements des législations qui ont fait l’actualité au Royaume-Uni ces derniers mois. Un constat sombre et complètement révolté de façon impotente (sounds familiar right?) d’un establishment qui n’a montré qu’un exemple de vices, de prise d’intérêts et de batailles d’égo en guise d’itinéraire à « la réussite ». Cette tension et la réthorique du criminel prend une autre forme sur Southland Bezel avec AARRT dans ce qu’il reflète d’une impression de marche peu sereine à donner des oeillades au dessus de son épaule au milieu d’une ville hostile. Small Skies retranscrit un caractère anxiogène et asphyxiant déployant une basse par intermittences sur des sonorités pleinement industrielles et synthétiques qui vient compléter cet imaginaire de la menace et un environnement toujours prêt à l’affrontement. Gladius contient lui une description assez exhaustive de tout type de ce qu’on qualifiera sobrement de « passage à tabac ». GAIKA déploie une paisibilité dissonante, le récit d’un ivrogne qui peut-être agressif comme quand rattrapé par son passé il se transforme en agneau aux yeux absents, le récit d’un pilier de bar du futur qui aurait connu le monde d’avant.

Dans le Maitre et Marguerite, le diable ne se joue que de ceux qui ne sont pas pitoyables, ceux qui d’une façon ou d’une autre sont des rouages et donc des complices du système, de la bureaucratie comme du pouvoir religieux. Un monde dans lequel il n’y a plus vraiment d’innocents ou d’inconscients, les idiots utiles qui sont encore légion. Un monde où tout le monde est prêt à retourner sa veste pourvu qu’il y trouve un intérêt personnel. Ces constats, qu’ils soient dans la mythologie, la littérature du passé ou dans le futur post apocalyptique de GAIKA laisseront toujours sur le côté ceux qui s’y refusent et s’en révoltent. GAIKA parle du déclin de l’Angleterre, Arcade Fire vient de sortir un album entier sur la fin de l’Amérique, la musique se défait de son égocentrisme par des oeuvres comme celles-ci, dans une révolte brillamment esthétisée que le monde actuel voudrait individualiste alors qu’elle est profondément universelle.

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