JMSN, entre soul, doute et sensualité

JMSN (prononcé Jameson, nom d’un whiskey qu’il affectionne particulièrement), né Christian Berishaj à Détroit reste un musicien méconnu du grand public malgré sa discographie de qualité. Il a été influencé par des figures éminentes de la soul et de la funk telles que Marvin Gaye et Prince ce que l’on peut entendre à travers son style assez éclectique (entre rétro soul/neo soul et R&B des années 90). JMSN compte aujourd’hui sept albums enregistrés en studio ainsi que des LP uniquement instrumentaux et des albums live (ses prestations en live sont remarquables de par ses capacités vocales et la singularité de sa prestance). Pourtant ce qui ne manque pas à cet artiste est la reconnaissance des pairs de son milieu puisque les retours de grands artistes comme Usher et Kendrick Lamar aux côtés duquel il a collaboré sur good kid m.A.A.d city (voix en fond sur Bitch don’t kill my vibe, The art of peer pressure, Sing about me, i’m dying of thirst et Real) sont très gratifiants. Une participation plutôt mystérieuse puisqu’il aurait demandé de faire retirer son nom des crédits du projet. Il compte également quelques featuring avec des artistes, tels que The Game et J Cole (Pray) et Freddie Gibbs (remix de Street Sweeper) qui auraient pu le propulser vers un succès plus important. De même pour The divine feminine de Mac Miller dans lequel il a produit le morceau Skin.

L’artiste chercherait-il à entretenir le mystère autour de sa personne délibérément? Cela parait très curieux, mais aurait du sens venant de JMSN qui ne souhaite pas être affilié à d’autres artistes, et est très explicite quant au manque d’intérêt qu’il porte au fait de devenir célèbre. L’artiste fait notamment peu de promotion autour de la sortie de ses projets, comportement qui va de pair avec son rapport à l’argent développé dans les titres Ends (money) et Juicy. Dans Ends (money), les paroles évoquent le fait que l’argent contrôlerait tout de nos jours ce qui peut être avantageux, puisqu’il permet l’accès à des plaisirs matériels, mais aussi négatif, car l’individu s’y perdrait (la morale c’est un peu ces paroles de ELIZA dans Wide eyed fool : « I’m just a hippie in the city watching money make the world go round’ »).

Si la motivation derrière la production n’est pas un enrichissement financier, cela garantit peut être plus d’authenticité dans son art qui ne poursuivrait pas une hyper productivité, aujourd’hui omniprésente dans le monde musical ce qui vient de la demande du public et de la surconsommation de l’art en général.

L’indépendance et la liberté, caractéristiques majeures de son identité

Comme l’artiste le dit lui-même dans un de ses titres les plus connus, Drinkin, « Just because you got a preconceived idea of what I should do, don’t mean it’s the truth » ou encore « Might sound corny, but just do you ». JMSN est un artiste qui se veut libre autant dans le processus créatif que dans les restrictions imposées par les majors. Il octroie une importance majeure au fait d’être le seul à déterminer ce qu’il doit être en tant qu’individu ainsi qu’à la manière dont il doit concevoir son art. Avant de fonder sa propre structure nommée White Room Records, JMSN a signé avec deux labels, mais ces accords ont été peu fructueux. Son indépendance artistique est donc au centre de sa carrière d’autant plus qu’il se produit, se mixe lui-même, compose, chante et joue de plusieurs instruments. Dans des enregistrements de live Youtube disponibles sur sa chaîne, il décortique son processus de création au studio sur le logiciel « Pro Tools », une initiative très intéressante qui pourrait presque être éducative. Il est extrêmement jouissif de voir un artiste montrer étape par étape comment certains de nos morceaux préférés sont construits, en particulier pour ses remarquables capacités de producteur et de mixeur, mais également de saisir le plaisir du détail et la satisfaction qu’il tire de ces moments.

Christian Berishaj a également sorti les albums Open (2014) et Closer (2016) sous le nom de Pearl qui était initialement un musicien anonyme. Il a ensuite révélé par un communiqué sur les réseaux sociaux qu’il était derrière ces œuvres et que le but de la création de Pearl était d’avoir une entité indépendante de ce qu’il faisait sous son alias JMSN. Le besoin d’indépendance de l’artiste est poussé au sein même de sa musique puisque Pearl lui a permis de composer en s’éloignant des attentes du public et de l’univers de JMSN.

Le questionnement et la place du doute

La nécessité pour Christian Berishaj d’évoluer dans sa musique va de pair avec le questionnement constant qu’il porte sur les éléments qui le construisent. Sa progression est premièrement musicale avec des albums dont les influences fluctuent au fil des années : Whatever Makes U Happy aux tonalités soul et R&B, Velvet aux sonorités retro soul mais plus funk, et son dernier album Heals Me où l’artiste reste sur cette lignée, mais expérimente avec des morceaux hispaniques comme dans Dondé Estas.

Au-delà d’une évolution purement musicale, un thème revient régulièrement chez l’artiste :celui du questionnement. Le doute a une place majeure dans ses textes que ce soit sur son environnement ou ses relations amoureuses, ce qui relèverait presque d’une philosophie cartésienne. Qu’est-ce que le doute cartésien ? Le doute cartésien, tel qu’il est développé dans les Méditations métaphysiques, permet de mettre en jeu l’existence même du monde. L’importance de douter découle du conditionnement de nos vies à des habitudes et des opinions, choses que Descartes souhaite abandonner afin de rechercher une certaine vérité. C’est un doute qui se veut radical et méthodologique.

À mon sens, la convergence entre JMSN et Descartes réside dans le fait que le musicien est constamment entre « wondering » et « wandering » c’est-à-dire entre interrogation et errance dans sa conscience. Dans ses textes, nous avons accès à ses différents fils de pensées et parfois à des disussions internes comme dans dans Drinkin où dialoguent sa voix de l’addiction et du désir de liberté (« see i’m addicted to happiness ») et la voix de la raison qui s’oppose en lui répondant qu’il ne sait même pas ce qui peut le rendre heureux. Ce cheminement l’amène à se remettre en question en tant que partenaire amoureux notamment dans So badly (« Do I really have what it takes to get you off? », « Am I not what you want? Did my past take all the confidence I once had?”).

On devine à nouveau une analogie entre le doute cartésien et la philosophie de Berishaj dans des morceaux comme Drama où l’artiste nous dit « It’s time I break the chains and set a fire to everything and go back from where I came” “Think I learned my lesson, But every day I question everything” sur fond d’une production très entraînante aux sonorités funk et soul des années 80. On retrouve cette volonté radicale de faire table rase avec tout ce que l’on a connu et de se reconstruire.

Un morceau assez intéressant qui suit cette lignée philosophique et musicale est Don’t make me change, extrait de l’album Heals me. Ce qui est très frappant est le fait que la construction même du titre semble parfaitement représenter le questionnement, à travers le doute, qui anime JMSN. Le rythme de la production est régulier (que ce soit la batterie, la guitare ou le son grisonnant de guitare qui parasite l’enregistrement) lorsqu’il s’interroge sur ce qu’il devient et s’il fait bien de se rattacher à des éléments de son identité figés. On sent une certaine lassitude face à ce doute constant ce qui le mène à demander à ce que, pour une fois, on ne l’enjoigne pas à changer. Suit le moment de la réalisation accompagné par des chœurs harmonieux. Quand il comprend qu’il n’a pas à trouver la réponse à toutes ces questions existentielles, le tempo s’accélère, les notes du piano sont plus élevées et une tension est créée. Il est évident que JMSN et Descartes n’arrivent pas aux mêmes conclusions puisqu’ici le point culminant du morceau est atteint sur la phrase « It don’t matter at all » qui est répétée de multiples fois comme pour mettre un terme au doute de l’artiste.

Sensualité et désir chez JMSN

Un thème récurrent dans les morceaux JMSN est le désir amoureux, charnel et la sensualité qu’il y a autour. Le titre Love 2 U, extrait de son dernier projet nous introduit à cet aspect-là de sa musique. Une attirance puissante pour une personne y est décrite par des paroles plus qu’explicites : « I just wanna feel you, I just wanna touch you, I just wanna sweat with you ». L’artiste ne s’arrête pas à des lyrics purement descriptifs d’une attraction banale envers l’autre, mais nous fait accéder à l’essence même d’un désir charnel très intense. De par sa voix aigüe (un « falsetto » qu’il maitrise à merveille et caractéristique de son chant), et le tempo lent, sensuel, l’auditeur est plongé dans l’intimité d’un moment précis, celui de la recherche d’une fusion avec autrui. On suit une vision de l’amour qui permettrait d’atteindre quelque chose de presque indicible, l’idée que deux âmes puissent se joindre. Puis lorsque les mots ne suffisent plus afin de décrire ces sensations et sentiments, un solo de guitare de cinq minutes prend le relai de l’expressivité.

Lorsque que l’on songe à des notes de musiques pouvant représenter des thèmes précis (les leitmotivs en musique classique par exemple), on pourrait penser à cette guitare. Tout ce qui ne peut être décrit par des mots, mais uniquement ressenti, est retranscrit par cette guitare qui nous transporte dans un monde aux couleurs rouge et pourpre. C’est l’illustration parfaite de la puissance expressive d’un instrument, d’autant plus que la fonction de ce solo n’est pas de seulement figurer le sens des mots, il a le rôle de dévoiler et approfondir le sentiment du désir.

Cependant, ce n’est pas toujours ce type d’amour ou d’attirance que l’on retrouve chez JMSN. Dans des morceaux tels que Slowly, c’est une vision plus mélancolique et désolante qui est développée, celle d’un amour qui s’éteint, de deux personnes ne pouvant plus s’aimer. Le point de discordance entre ces deux personnes, qui est admirablement bien chanté, est celui d’une réelle différence dans les besoins de l’un et l’autre (entre affection, attention et dévouement). L’effacement de cette relation s’entend par le tempo qui ralentit durant les dernières secondes du morceau, la voix de l’artiste qui disparaît, et la guitare qui se fait discrète, puis finit par disparaitre tout comme les sentiments amoureux.

Ces idées forment ainsi l’identité de JMSN, et nous dévoilent un artiste extrêmement talentueux et créatif, capable d’évoluer et d’expérimenter au fil du temps grâce à des influences musicales particulièrement bien digérées. On sent à travers ses projets une réelle introspection et une sensibilité musicale éminente, caractéristiques d’un musicien qui s’éloigne des stéréotypes des artistes contemporains au moyen de son indépendance artistique. JMSN s’impose donc comme une figure incontournable de la scène actuelle de la soul/neo soul et du mouvement de retour aux racines du R&B.

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