Mars ’22 par Gather

Les membres de la rédaction de Gather vous présentent leurs coups de coeur du mois de mars 2022.

Lucille

Projets :

Adela Mede – Szabadság : C’est un étrange et bien riche objet que le premier album de la compositrice slovaque Adela Mede. Entre ambient, Field recording, manipulations vocales et electronica minimaliste, difficile de comprendre exactement où on met les pieds mais certaines fulgurances viennent poser le sceau de l’expérience qu’est l’écoute de ce projet. Les paroles se distinguent en trois langues, hongrois, slovaque et anglais, l’inintelligibilité de ces dernières venant ajouter un sentiment atypique à l’ambiance instaurée. Un bijou absolu nommé Spolu vient éteindre toute tentation de baisser l’attention de l’écoute tant elle nous tient en haleine d’un autre coup d’éclat subtilement exécuté (Sloboda ou Voda Sa Vrati Tiez). Au sentiment très folklorique s’emboitent des expérimentations sonores qui laissent en suspens d’un cadre spatio temporel précis au déroulé de l’histoire. C’est une œuvre complète, brillante dans sa cohérence et son ambition et définitivement authentique. 

Aldous Harding – Warm Chris : Il m’a fallu un temps certain pour apprendre à apprécier toute la grâce de Designer, le dernier album d’Aldous Harding sorti en 2019. La folk est particulièrement difficile d’accès, lancer un album de folk a longtemps été une punition et à l’exception notable d’Aldous Harding et Weyes Blood dans une certaine mesure, ce l’est encore relativement. Harding a quelque chose de foncièrement délicat malgré une voix loin d’être uniquement fluette, la délicatesse des productions et des instrumentales joue avec une temporalité qui lui est propre et le lent n’est pas synonyme de chiant. On est à la fois captivés par son récit, l’aura de la femme étant considérable, et par le rythme qu’elle nous impose délicatement. Warm Chris est tout ce que j’attendais de lui. Des titres comme Fever ou Passion Babe sont des écrins pop/folk quand Staring at the Henry Moore ou She’ll Be Coming Round the Mountain sont une démonstration de pureté et maitrise vocale couplées à un sens de la poésie admirable. C’est une très franche réussite pour celle qui est décidément une des plus talentueuse égéries de la folk. 

Morceaux :

700 bliss, Lafawndah – Totally Spies 

Pierre Kwenders – Kilimanjaro 

Hus KingPin – Isobel

Little Boots – Out (Out)

Planet 1999 – crush

Baptiste

Projets :

Big Boogie – UNDERRATED (Deluxe) : Le rythme effréné des sorties nous fait parfois passer outre des albums qui auraient mérité notre attention. Il semble que les versions deluxes soient devenues un moyen efficace de nous réinviter à nous plonger dans ces disques pour lesquels nous n’avions dépassé le stade de première écoute superficielle. C’est le cas des 10 morceaux que Big Boogie a rajouté à UNDERRATED, sorti le jour de Noël 2021.Originaire de Memphis, signé chez CMG, il n’est pas celui qui bénéficie du plus de lumière au sein du mastodonte dirigé par YoGotti. Il n’en demeure pas moins à la hauteur du roster du label – sans doute le plus important du sud des États-Unis actuellement. Son seul timbre de voix constitue un attribut de taille, suffisant à nous faire apprécier sa musique qui a de quoi satisfaire les strip clubs. Mais comme souvent, cette voix rocailleuse va de pair avec une âme bien amochée dont la souffrance est extériorisée en musique. 

GoodFinesse – Finesse God 3 : Ni plus ni moins l’un des meilleurs disques qu’un habitant de la cité des anges nous ai fourni en 2022. Après un exercice 2021 au cours duquel le rappeur affilié Stinc Team s’est montré en jambes, Finesse God 3 donne suite à des espoirs cultivés à travers la variété d’EP et de mixtapes de qualité que son auteur a produit. À l’image de la scène à laquelle il appartient, sa musique est extrêmement autocentrée, ne nous divulguant rien de plus que les microfaits du quotidien du jeune rappeur et de son entourage, qu’il décrit avec une forte dose d’antipathie. Sans rappeler le regretté Drakeo the Ruler, il est sans doute sa déclinaison la plus consistante. On pourrait même lui soupçonner une propension à faire des tubes. Si l’intérêt à suivre ce type de rappeurs ultras productifs réside en grande partie dans la fréquence à laquelle ils sont capables de sortir d’excellents morceaux, GoodFinesse a cette capacité de sortir des projets solides – et court – avec une très faible proportion de déchets. Finesse God 3 s’inscrit dans cette lignée, étant sans doute le plus abouti de la série.

Morceaux :

Mac J – BucketList

AllStar JR – Through The Wire

Young Slo-Be – Black Heart Dead Rose

Kengba – Tic Tac

EST Gee, 42 Dugg – Free the shiners

Paul

Projets :

Nessbeal – Zonard des étoiles : « Quelqu’un a volé l’autoradio d’ma voiture, j’reste dans le silence, l’esprit, j’me torture ». Sombre, cérébral et intense, ce n’est pas la tagline pétée de la nouvelle gamme Nespresso mais bien les adjectifs que l’on pourrait utiliser pour décrire le retour en force de Nessbeal, onze longues années après son dernier projet. On retrouve un Verbal Brolik inspiré, exprimant sa mélancolie à travers une écriture toujours aussi imagée, faisant d’ailleurs lui-même l’analogie entre le 3ème et le 4ème Art dans 40 jours / 40 nuits : « C’est du Picasso, j’rappe pas, moi, j’illustre ». Malgré cette densité dès la piste 1, Zonard des étoiles reste très abordable et aéré, notamment à travers les collaborations réussies avec la nouvelle génération comme ZKR et PLK. On regrettera cependant des productions un poil trop lisses face à la rugosité de l’écriture de NE2S, mais pas de quoi m’empêcher de poncer l’album… en attendant, cette fois-ci, le retour de Salif. 

Rosalía – Motomami : Un gang de bikeuses rentre dans une station-service dévalisant le congélateur sous l’œil de la caméra qui tourne au rythme du ventilateur, des grosses cylindrées et des petits chats, voilà comment s’ouvre le clip de Saoko, première piste du 3ème album de Rosalía. Le clip réalisé par Valentin Petit, metteur en scène originellement affilié aux productions rap français, donne parfaitement le ton de cet album aux influences variées. Motomami traite de la transformation de soi, de conserver son essence lors d’un succès fulgurant comme le sien et le moins que l’on puisse dire c’est que l’artiste catalane, bien qu’entourée des musiciens masculins les plus influents de ces dernières années (Franck Ocean, The Weeknd, Pharrell Williams…) réussit à se transcender dans sa musique et dépasser ses propres influences. Une grande place est laissée à sa voix pure et suave, embrassant un mélange stœchiométrique de flamenco, de reggaeton et d’a capella : c’est signé, Motomami est déjà l’album pop-qualité de l’année !

Morceaux :

The Cool Kids – PICK UP ON LINE 6

Benny The Butcher, J. Cole – Johnny P’s Caddy

Disiz – DISPO?

Rosalía – Candy

Denzel Curry – The Last

Mathieu

Hus Kingpin – Bjorkingpin : Près de quinze ans après ses débuts avec le duo Tha Connection, Hus Kingpin creuse désormais un curieux sillon. Il enchaîne les disques hommages à ces héros musicaux, redessinant les contours mélodiques de classique bien établis au service de son rap. Le dernier arrivage est l’excellent Bjorkingpin, hommage pudique à la fascinante œuvre de Bjork. Quelques mois après un album consacré à l’immense Dummy de Portishead, le rappeur de Long Island s’appuie cette fois-ci sur les textures synthétiques et la voix inimitable de la légende islandaise. Une réussite totale tant le boom bap maussade d’Hus Kingpin, east coast jusqu’à la moelle, garde sa personnalité et s’approprie sobrement les excentricités de Bjork. Un grand écart stylistique exécuté à merveille qui ferait passer New York et Reykjavik pour des villes voisines.

Nia Archives – Forbidden Feelingz : Son premier EP Headz Gone West l’avait révélé l’an passé sur la bouillonnante scène jungle londonienne. A l’écoute de son deuxième EP Forbidden Feelingz, on se dit que la jeune Nia Archives peut viser bien au-delà des côtes anglaises. Aujourd’hui installé à Londres, l’artiste de 23 ans a passé une bonne partie de son adolescence seule à Manchester, biberonnée aux soundsystem et à la scène rave de la ville. Un background qui fait d’elle une artiste hybride, du genre qui a tout vu et tout entendu. En attendant un album en bonne et due forme, cette nouvelle sortie offre six banger indéniable et la promesse éclatante de ce que la Britannique définit comme le « future-classic » : jungle, drum’n’bass, reggae ou garage, les idées et le fun sont partout, l’ennui nul part.

Morceaux : 

Sextile – Contortion

Carlos Truly – 108th Ave

Floating Points – Vocoder

Luna Li – Star Stuff

Soul Glo – Gold Chain Punk (whogonbeatmyass?)

Hugo

Projets :

Soul Glo – Diaspora Problems : L’art qui met mal à l’aise, qui violente, qui insulte, qui prend à la gorge, secoue et met face aux problèmes est vital. Il faut saluer le genre d’initiative qui n’admet aucun doute, qui se jette de plein pied dans la fournaise, et qui l’alimente jusqu’à drainer tout hydrogène restant. Il n’y a pour ainsi dire aucun temps mort sur le nouvel album de Soul Glo. Évidemment, puisque chaque seconde, chaque décibel, chaque cri et chaque mot sont urgemment mobilisés pour convoyer les nombreux messages de Pierce Jordan et ses camarades. Des messages principalement politiques, dans un climat incertain où même la « gauche » s’avère parfois elle aussi un ennemi. Où la vie des afro-américains est toujours menacée, subit toujours des traitements de défaveur honteux – on pense forcément à la mascarade de réactions ayant suivi l’affaire Will Smith – et où les corporations telles que les labels convoitent et tentent plus que jamais d’exploiter leur créativité. Mais aussi de manière plus générale, où la lutte des classes a plus de sens que jamais, où les pauvres se font allègrement piétiner – et paradoxalement, victimes d’un syndrome de Stockholm particulièrement vicieux, bon nombre arrivent à en redemander – par une classe dominante asseyant chaque jour plus confortablement son joug. Alors le hurlement viscéral de Jordan ouvrant l’album « Can I live? » prend un sens bien plus global encore que l’imprécation de JAY-Z il y a 26 ans. On est tentés d’y répondre par l’affirmative, mais on y réfléchit au final à bien plus de deux fois. Peut-être. Mais pour parvenir à éradiquer tout doute, il va falloir se lever et aller s’assurer par soi-même que c’est garanti. Who gon beat our ass? L’État? C’est ce qu’on va voir.

Kilo Kish – AMERICAN GURL : Lakisha Kimberly Robinson aura pris son temps. Ne lui en voulez pas, c’est quelqu’un de très occupé. Surtout qu’il fallait bien patienter un peu afin que le papillon sorte de son cocon, car en effet, il s’agit ici d’une véritable transformation pour l’artiste multifacettes, qui devient sur AMERICAN GURL une véritable pop star. Pop star à sa manière bien sûr, parce qu’elle n’a jamais fait et ne fera jamais rien comme les autres, fort heureusement. Elle empreinte à la musique électronique et la new wave des années 80 pour des références de fort bon aloi, à l’image de Bloody Future. Qui plus est, elle en profite au cours du chemin pour se exprimer ses opinions à propos du consumérisme crasse si particulier à notre société, et à la manière dont l’Art est vendu, marketé, galvaudé même. Ils ne veulent pas de l’art, ils veulent du CONTENU. Le constat est clair sur New Tricks, morceau qui pourrait figurer sur Big Fish Theory, et l’un des meilleurs de l’album. Comment ne pas se laisser envahir par ce cynisme dévorant, devenu un moyen inévitable, crucial même, de gérer toute la déception et le désarroi provoqués par tant, tant de phénomènes et habitudes autour de nous? Drapez-vous en et tâchez de ne pas attraper froid. Qui vous a dit qu’il faisait chaud en enfer?

Morceaux :

Ethel Cain – Gibson Girl

Oso Oso – describe you

Charli XCX – Lightning

Cannons – Hurricane

Ibibio Sound Machine – All That You Want

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