Février ’22 par Gather

Les membres de la rédaction de Gather vous présentent leurs coups de coeur du mois de février 2022.

Lucille

Projets :

Katarina Gryvul – Tysha : Derrière les dépêches AFP d’invasion et de bombardement, l’Ukraine (et l’Europe de l’Est en général d’ailleurs) brille entre autres par sa jeunesse bouillante de créativité et de recherche des libertés. Dans les musiques électroniques particulièrement, le pays est une mine d’or pour ceux qui s’intéressent à ces expérimentations. Le label Standard Deviation est peut-être un des plus fascinants à découvrir et ce deuxième album de Katarina Gryvul, publié chez eux, en est un témoignage probant. Tysha s’ouvre avec un titre éponyme révélateur de la minutie et la délicatesse de l’album, oscillant entre cette voix cristalline et les sonorités les plus abrasives des musiques expérimentales. Violoniste de formation, la compositrice les allie aux synthés et voix distordues pour créer un espace entre l’analogue et le digital qui n’a de cesse d’émerveiller. C’est oppressant en même temps que libérateur sur des titres comme « Inshi » ou le génial « Poroznh’o », presque incompréhensible et pourtant parfaitement catchy sur le remix de Maoupa Mazzocchetti qui vient clôturer l’album. Une vraie pépite.

Alice Glass – Prey//IV : Il y a des albums dont l’analyse peut mettre mal à l’aise tant elle relève de l’intime. Le premier album solo d’Alice Glass en est un, surtout quand on est une femme. Moitié du duo iconique Crystal Castles, Alice Glass a pris son envol après des révélations et une victoire en justice sur son abuseur de 10 ans et moitié de son groupe d’origine, Ethan Kath. Prey//IV raconte ce cheminement avec une vigueur admirable, jusqu’à la quasi-renaissance, et là encore les mots semblent bien illégitimes tant on ne peut s’imaginer ce qu’est vraiment l’expérience vécue. Avec la même radicalité qu’il y a 10 ans, Alice Glass vient abattre les frontières de la pop avec des basses et assertions d’une brutalité qui ne vous épargne rien de l’ampleur des traumatismes vécus. L’avant-pop a son paroxysme sur des titres comme « Love Is Violence » ou « The Hunted » quand « Baby Teeth » ou « Fair Game » tendent vers le dancefloor et viennent recouvrir le tout d’un sentiment de victoire et de justice divins. Remarquable et admirable de pertinence dans sa proposition musicale comme lyrique. 

Morceaux :

DOSS – Jumpin

Fatima Yamaha – Build It Up

Swamp Dogg – Soul To Blessed Soul

dameeeela – The Shake Up (feat. Tjaka)

Relo – Les reins solides

Maxime

Projets :

Black Country, New Road – Ants From Up There : Pour être tout à fait honnête, je n’attendais absolument pas Ants From Up There. Ma première rencontre avec Black Country, New Road sur leur premier album (For The First Time, 2021) m’avait laissé de marbre. Je n’avais absolument pas été sensible à ce qui s’apparentait pour moi à une démonstration technique impressionnante dénuée de toute émotion. Pourtant, ma curiosité (et cette sublime cover) m’a poussé à donner une seconde chance au groupe britannique, et quelle putain de surprise. Certes, les compositions restent très élaborées, mais cette complexité n’entrave plus les émois de la bande anglaise qui parvient à nous immerger dans ce joyeux bordel sans jamais nous perdre. Bien plus accessible que son prédécesseur, Ants From Up There est une odyssée renversante qui parvient à allier un nombre gargantuesque d’influences sans jamais risquer l’indigestion (Warhammer 40,000 rencontre quand même un rock baroque dopé au saxophone). Jamais orthodoxe, mais bizarrement toujours accessible, il s’agit à coup sûr d’un des disques les plus notables de ce début d’année.

Cities Aviv – MAN PLAYS THE HORN : Il n’est pas surprenant de dire que la dernière mixtape de Cities Aviv est une réussite tant le rappeur de Memphis n’a cessé de nous éblouir au cours des dix dernières années. Long d’une heure et demie, MAN PLAYS THE HORN semble pourtant durer moitié moins de temps. En s’efforçant de ne jamais tomber dans l’autosuffisance qui gangrène certains projets estampillés « abstract hip-hop », Cities Aviv ne cesse jamais de nous émerveiller à travers son exploration de la musique noire. Que ce soit par des jeux de textures mêlant samples soul et cloud rap ou ses textes puissants, tout concorde à faire de MAN PLAYS THE HORN une œuvre immensément dense dans laquelle on prend un malin plaisir à se perdre. 

Morceaux :

Caroline Polachek – Billions

MadeInParis – Pornstar Martini

E-40 – It’s Hard Not To

yeule – Electric

Beach House – Finale

Paul

Projets :

Limsa d’Aulnay – Logique, Pt. 3 (EP) : Des raps percutants, un sens de l’humour acerbe et une note de 4,9/5 sur Blablacar, pas de doute, on a bien affaire au retour de Limsa d’Aulnay. On retrouve le rappeur de la 75e Session sur un EP plus planant que les précédents, s’essayant sur quelques mélodies élastiques, jusqu’à afficher un côté carrément « crooner chemise ouverte » sur le bonus track « Black Room ». Son sens de la punchline et de l’écriture issus du freestyle émanent toujours autant de ses projets, réussissant à dépeindre avec efficacité son environnement : « Quatre passements de jambes on s’dit qu’on signera à Chelsea mais on se dit que jamais on ira chez l’psy ». Logique Pt. 3 apparait comme l’opus le plus léger de la trilogie, offrant quelques variations de flow et d’ambiances intéressantes pour un potentiel prochain album, tout en gardant cette écriture lucide, drôle et désabusée qu’on lui connaît. Un plaisir logique. 

Pouya – dirt/hurt/pain (EP) : Une cover d’un noir clair au vert glauque, mettant en scène une créature tout droit sortie d’une vidéo creepypasta des années 2000, dirt/hurt/pain pourrait, au premier abord, être assimilé à un projet de trash métal mal mixé. Il n’en est rien. Sur cinq titres, le rappeur de Miami exprime ses maux sur des ambiances claires et réjouissantes, à la limite de la célébration. En s’arrêtant à l’aspect purement orchestral, on pourrait méprendre Pouya pour un optimiste légèrement mélancolique, ayant connu quelques déboires mais choisissant de voir les choses du bon côté. Raté, encore une fois. Les textes montrent au contraire un artiste vivant sur le fil du rasoir, comme bloqué dans une boucle existentielle impossible à briser, se répétant « I’m running out of time, slowly running out of time » comme un mantra anxiogène. Complexe et sombre dans l’émotion, dirt/hurt/pain est un projet crypté, voire cryptique, finalement bien en adéquation avec sa cover

Morceaux :

Pusha T – Diet Coke 

Isha – La réincarnation de Biggie

Big K.R.I.T. – Southside of the Moon

Curren$y, The Alchemist & Boldy James – No Yeast

Conway The Machine & Wallo267 – Stressed

Valentin

Projets :

Carmen Villain – Only Love From Now On : L’année dernière, Smalltown Supersound nous avait bien gâtés avec – entre autres – les sorties des excellents albums de Bendik Giske, Lost Girls et Perila, et continue sur sa lancée en 2022 avec ce nouvel opus de Carmen Villain, artiste mexico-norvégienne qui a fait ses classes sur le label. Entre ambient et downtempo, Villain distille une musique hypnotique ponctuée par les trompettes, flûtes et clarinettes cosmiques d’Arve Henriksen et Johanna Scheie Orellana. « Gestures », titre d’ouverture en forme d’épopée de sept minutes, illustre parfaitement le voyage mystique que Only Love From Now On nous donne à entendre.

Huerco S. – Plonk : Autre album sorti il y a moins d’une semaine, Plonk signe le retour de Huerco S., alias le plus célèbre du producteur Brian Leeds, six ans après la sortie de For Those Of You Who Have Never (And Also Those Who Have). Si Leeds avait depuis continué à nous servir de l’ambient sous le nom de Pendant, il fait sur Plonk la part belle à une IDM diffuse et délicate, aux rythmes agités et asymétriques, dont on dirait qu’elle est générée par des machines dotées d’un sens musical surdéveloppé. Une évolution réussie du « son Huerco S. », avec en prime une apparition surprenante (mais pas tant que ça quand on connaît le penchant de Leeds pour le rap) du rappeur de Washington SIR E.U et, entre modernité et tradition, un titre de clôture ambient d’une dizaine de minutes.

Pour l’anecdote : Huerco S. a remixé le titre « Subtle Bodies », tiré du nouvel album de Carmen Villain.

Morceaux :

BandGang Lonnie Bands & Shawny Binladen – Mad Max & Biggs

Derxan – Grime De Puto

Jana Rush – Lonely (feat. DJ Paypal)

Sada Baby – Sada Wada

Toxicated Keys – Zaka Zaka (feat. SoulMusiQ SA x Danger De Talented x Dyy)

Eddy

Projets :

Kodak Black – Back For Everything : La superstar de Floride laissait présager un retour en force depuis maintenant une grosse poignée de mois, enchaînant les singles à succès. Un retour concrétisé avec un nouvel album dans lequel on retrouve Kodak sur une nouvelle dynamique, avec des sonorités nouvelles par moments. Il ne m’en fallait pas plus pour être comblé par le comeback de l’un des plus gros potentiels que le rap ait pu connaître sur les dix dernières années. J’en parlerai probablement plus longuement assez rapidement…

Conway The Machine – GOD DON’T MAKE MISTAKES : Un album teasé depuis des années sans exagération, on pouvait même commencer légitimement à douter de sa sortie un jour. Le debut album de la machine en major, un événement immanquable de ce mois. Un casting forcément très costaud mais surtout un Conway plus introspectif que jamais, qui s’ouvre sur sa vie et notamment sur les moments les plus difficiles. Un projet qui semble déjà bien meilleur que ce qu’avait pu nous offrir le rappeur de Griselda l’année dernière.

Morceaux :

Da$H & SONNYJIM – Play My Song

Lucki – Super Urus

Scoob & Sydney – Balenciaga Jesus Sandals (feat. Trees)

Kodak Black – Midas Touch

Los – Million Dollar Meetings

Hugo

Projets :

Lewis OfMan – Sonic Poems : La plupart des plus éminents représentants de la musique française œuvrent dans le domaine des musiques électroniques. Encore aujourd’hui, l’héritage de l’époque dorée de la French Touch continue de se faire sentir chez les musiciens émergents. Lewis OfMan ne réinvente pas spécialement quoi que ce soit, il se concentre plutôt sur l’efficacité et le style. Son champ d’action se situe entre lounge, house et italo-disco, qu’il habille de sa voix extravagante, tantôt en anglais, tantôt en français. De sa musique se dégage un effortless cool estival entre Côte d’Azur et soirées bobo parisiennes. À ce moment, vous vous dites peut-être que cette description est plus péjorative qu’il n’y paraît, et comment vous blâmer ; seulement OfMan parvient à se faufiler dans l’interstice pour ne prélever que le positif de ces milieux. Une partie de la responsabilité est peut-être aussi à attribuer à Tim Goldsworthy (LCD Soundsystem, Massive Attack) qui assure ici la co-production de l’album, et dont la prodigieuse expérience permet d’éviter tout écueil de mauvais goût. 

Tennyson – Rot : L’exercice de réussir à créer de la bonne musique pop est plus délicat qu’il n’y paraît. Il ne s’agit pas d’usiner des hits caractérisés par leur ubiquité sur les charts et en radio. La qualité d’un bon morceau de pop se juge plutôt aux émotions vives qu’elle parvient à invoquer, conjurer ou exorciser (parfois les trois à la fois). Cela peut tout aussi bien se réaliser via une démonstration de force, qu’avec un aveu de vulnérabilité presque dangereux. Tennyson se distingue grâce à la seconde option sur son premier album, Rot, qui le voit oser apposer sa voix, comparable à celle de James Blake, à tous les titres ou presque du projet, tandis qu’il était auparavant bien plus discret. Le fait qu’il ait souffert d’un dysfonctionnement auditif durant la conception de l’album aura probablement joué un rôle décisif dans sa décision de laisser tout sortir ainsi. 

Morceaux :

Alt-J – Walk A Mile

Mallrat – Your Love

Rokia Koné & Jacknife Lee – Bambougou N’tji

Swamp Dogg – Soul To Blessed Soul

Sports – The Look

Hovito

Projets :

1100 Himself & Mitchell – 2 Headed Goat : Memphis avait Young Dolph et Key Glock, Flint a RMC Mike et Rio Da Yung OG, et la scène d’Oakland jouit à son tour d’un duo jouant divinement bien les imbéciles heureux. Début 2021, ils concluaient leur série de morceaux dressant le storytelling de mésaventures burlesques (« The Set Up », « Plot Twist », « Civil War », « The End »). Ils ont décidé de concrétiser cette alchimie naissante avec un disque commun qui permet de confirmer que lorsqu’ils sont au contact l’un de l’autre, ils ont un don pour raconter des histoires foireuses. Quand ils tendent à la trêve de plaisanterie, on se demande si l’on doit vraiment prendre leurs menaces au sérieux. Sans retrouver l’ingéniosité de leur storytelling en quatre parties, ils multiplient les passe-passe pour une efficacité certaine.

MoneyMonk – Morals Over Fame : 2021 a marqué le départ d’un train d’enfer pour MoneyMonk, originaire de Los Angeles et affilié Stinc Team, avec pas moins de huit projets distillés çà et là. À l’image de son équipe, il partage sa musique aussitôt enregistrée, sans le moindre semblant de stratégie. Ses sorties ne sont que le reflet de son train-train quotidien morbide. Comme souvent, ce niveau d’instantanéité implique les imperfections qui participent à son charme. Après un EP de quatre titres pour entamer 2022, Morals Over Fame est son premier disque important de l’année, dans lequel la morale du rappeur n’est pourtant pas l’attribut qui saute aux yeux. Sur des productions génériques aux patterns nord-californiens, il prend des allures d’ange de la mort avec une désinvolture exacerbée, venu cueillir des âmes coupables.

Morceaux :

BandGang Lonnie Bands – My Brothers Keeper, Pt. 2

NBA YoungBoy – Mr. Grim Reaper

Tion Wayne & M24 – Knock Knock

Louie Ray & YN Jay – Nobody Proud

Haiti Babii – Do Whatever To Survive

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