Yung Kayo, joyau de la capitale

Les trends dans le monde de la musique, et plus particulièrement du hip-hop, sont en perpétuel mouvement. Généralement, la difficulté de les suivre et de les apprécier s’amplifie au fur et à mesure de notre vieillissement. Une observation assez logique étant donné la jeunesse du public rap mais aussi des artistes qui vont apporter des innovations. Si je vous parle de ça, c’est notamment parce que cet article va aborder indirectement une des tendances les plus fortes de ces derniers mois au sein du paysage hip-hop : le rage rap. En réalité, le genre n’est pas si nouveau, c’est déjà ce que des Travis Scott, Trippie Redd ou xxxtentacion pouvaient faire sur certaines séquences. Mais ce style a connu une première vraie révolution par le biais d’un album majeur : « Whole Lotta Red » de Playboi Carti. Avec ce projet, le rage rap n’avait peut-être jamais aussi bien porté son nom, on peut notamment penser à un titre tel que « Stop Breathing » qui n’avait pas manqué de désorienter un grand nombre d’auditeurs. Mais fut encore plus intéressant d’observer l’impact qu’a pu avoir ce disque par la suite. On a pu voir en 2021 ce style devenir une tendance majeure de l’underground à travers tout le territoire américain. Symbole fort de cet engouement : le rappeur Yeat qu’il est possible de considérer comme la révélation de l’année dernière. En l’espace de quelques projets, une poignée de hits et quelques cosigns majeurs à l’image du partage de Drake, le rappeur Californien s’est imposé comme l’un des nouveaux visages majeurs du rap américain. On pourrait également citer de nombreux autres noms ayant été particulièrement productifs dans cet exercice ces derniers temps à l’image d’un Zelly Ocho. Cependant, pour changer notre opinion sur une nouvelle tendance, il faut bien souvent un déclic que ça soit par le biais d’un morceau, d’un projet, d’une personne… Et ce ne fut pas le cas, pour ma part, avec les artistes précédemment cités malgré tout l’amour que je peux porter pour le somptueux projet qu’est WLR. Mais cette révélation est peut-être finalement arrivée chez moi en provenance de la capitale américaine, Washington, par l’intermédiaire d’un certain… Yung Kayo.

On peut déjà dire un certain nombre de choses sur ce petit prodige avant même d’évoquer son premier album coupable de mon déclic. Ce natif de Washington D.C. est âgé de seulement 18 ans… Et oui, encore une fois, c’est la jeunesse qui est généralement à l’origine des trends. C’est à l’âge de 10 ans qu’il commence progressivement la musique mais il prendra cette passion au sérieux seulement au début de son adolescence en postant régulièrement des morceaux sur son soundcloud. Il finira par attirer l’attention sur lui en enchainant les bangers de qualité et intriguera surtout un certain… Young Thug. La superstar d’Atlanta ne perd pas son temps et signe le jeune phénomène chez YSL Records en 2019 alors que ce dernier n’a que 15 ans. Le label et le rappeurs ne précipitent pas les choses en sortant premièrement un EP 3 titres intitulé « Sweet16 » afin d’introduire l’enfant de Washington « au monde ». Kayo est également captivé par d’autres formes d’art, il est par exemple bien souvent à la direction artistique de ses covers mais il est aussi, et surtout, un grand passionné de mode au point de se rendre à la fashion week parisienne dès l’adolescence. En revanche, après son introduction via l’EP, la stratégie du rappeur se fait plus mystérieuse. Il commence doucement à teaser son debut album mais il ne sortira finalement que des singles en 2020. Rebelotte pour l’année suivante malgré un petit EP et sa présence évidente sur le projet de son label « Slime Language 2« . Le public, curieux de voir ce que pourrait donner le prodige de DC sur un long format en major, commençait à s’impatienter tout doucement. La libération est finalement survenue dès le premier mois de 2022 avec la sortie de son rookie album « DFTK« .

En ce qui concerne cet album, n’espérez pas dans cet article une chronique ultra détaillée. Si c’était ce que vous attendiez pour vous convaincre d’écouter ce projet, vous n’avez malheureusement probablement pas le profil pour vous prendre pleinement ce disque. Dans « DFTK » et plus globalement chez Yung Kayo, il n’y a rien de particulièrement profond, pas d’éléments permettant de monter une énième théorie pompeuse de génie incompris pour un nouvel artiste qui pop. Son écriture ne serait pas particulièrement captivante à analyser. Pour faire simple, dans ce premier album il parle beaucoup énormément tout le temps de meufs et aussi beaucoup énormément tout le temps de marques de vêtements. Donc oui, le lifestyle du natif de DC n’est ni le plus original, ni le plus passionnant sans pour autant venir handicaper sa musique. Mais bien évidemment, si je me retrouve à vous évoquer ce jeune phénomène, c’est qu’il a bien d’autres arguments qui sont d’ailleurs propres au rage rap. On pourrait vulgariser la chose en avançant l’idée que Yung Kayo propose une libération instantanée à ses auditeurs. Lancer cet album, c’est s’offrir la probabilité très forte de se vider la tête instantanément et se laisser emporter par l’énergie contagieuse du rappeur. C’est aussi laisser la porte ouverte à toutes les émotions qui nous traversent au fil de l’évolutions des riches mélodies qui composent cet album. Non, l’écriture n’a jamais été une obligation pour provoquer des émotions à l’écoute et le protégé de Young Thug en est la parfaite illustration. Cet effet franchement assez puissant, on l’a finalement dès la première écoute, ce qui fut une grande surprise dans mon cas n’étant pas particulièrement friand de rage rap. J’ai vite constaté que je n’étais pas le seul en voyant les louanges pleuvoir peu à peu de la part des médias et auditeurs durant les jours suivant la sortie du projet. Un album cool par un mec cool, c’est bien ce qu’on serait tenté de dire à la personne, n’ayant jamais calculé une de nos recommandations musicales, qui vient nous interroger après avoir vu la cover dans notre dernière story insta.

Mais quel est donc la recette d’un album cool ? Dans notre cas, on parle d’un projet de quinze titres intégralement produit par le californien Warpstr à l’exception d’un track prod uniquement par Taurus. Ce n’est pas un hasard si je vous évoque d’entrée l’aspect production, ce dernier est tout simplement vital pour la réussite, ou non, d’un disque rage rap. C’est bien par ce biais que les émotions vont être transmises et que l’énergie du rappeur sera amplifié. En l’occurrence, « DFTK » est une immense réussite sur ce point avec un grand nombre de beats marquants dès la première écoute. Les productions ont souvent un côté électrique très prononcé à l’image de l’intro « Down » ou bien de l’excellent feat avec Yeat sobrement intitulé « Yeet« . Ce feat représente un symbole à part entière pour ce nouveau registre explosif et il était dès lors essentiel d’en faire un des sons majeurs du projet. Exercice pour le coup plus que réussi avec une alchimie évidente entre les deux jeunes prodiges. Les beats ne se résument pas forcément à sans cesse chercher à provoquer une explosion sonore dans les oreilles de l’auditeur, on note déjà des variations particulièrement intéressantes. Je pense notamment aux petites voix en fond de « Save Her » qui viennent offrir une profondeur savoureuse au dellivery enragé de Yung Kayo ou encore l’atmosphère nostalgique de « Kiko » qui se détache aisément du reste de l’album. Enfin, aucun doute sur ma production favorite du disque qui revient à la surpuissante outro « It’s a Monday« , Warpstr y déroule d’une certaine manière le tapis rouge pour le rappeur de Washington qui réalise une performance de très haut vol sur le track.

She spell my name and it’s capital

Everything Kapital, we from the capital

Yung Kayo – it’s a monday

On pourrait dire que l’essentiel est assuré avec une production globale du projet entièrement satisfaisante mais Yung Kayo rend ce rookie album encore un peu plus riche avec des performances impactantes. Tout semble avoir été mesuré avec précision dans ce projet, le feat avec Gunna, « Everything New« , est par exemple parfaitement adapté ce dernier avec une intensité un peu plus modéré permettant une combinaison assez censée entre les deux rappeurs. Un point plutôt troublant que j’ai assez rapidement constaté sur certaines parties de l’album s’avère être la ressemblance assez frappante entre le natif de DC et le Trippie Redd des débuts. Je pense notamment aux titres « Believer » & « Crystal Clear » dans lesquels on retrouve des envolées vocales très ressembles à celles qu’on pouvait entendre autrefois chez la jeune star de l’Ohio. Pourtant pas un grand fan de Trippie, je me retrouve une fois de plus à apprécier quelque chose qui me semblait hostile à première vue comme si Kayo avait toujours ce grain de magie supplémentaire. En ce qui concerne LA performance de l’album, elle revient, à mon sens, incontestablement à la fascinante collaboration avec la brillante Eartheater, « Hear You ». On en prend tout simplement plein les oreilles du début à la fin avec ce mélange presque psychédélique, le rendu est à la fois dénué de toute logique et pourtant dingue de cohérence. L’association avec la new-yorkaise est entièrement réussie, son charme et sa folie se fondent à merveille dans l’ambiance de l’album. Bon sans surprise, on retrouve une petite poignée de passages un poil génériques, ce qui n’a rien d’étonnant pour un premier album en major, mais qui ne viennent pas handicaper la qualité globale du disque.

En espérant que le message vous semble désormais plus compréhensible, YSL records, et plus globalement Washington, possèdent un véritable joyau qui semble destiné à devenir une star à grande échelle dans le monde du rap. Malgré une écriture très légère, qui pourra bien évidemment s’améliorer avec l’âge, les arguments en faveur du jeune prodige sont déjà multiples et ce premier album en est certainement le plus important. Yung Kayo appartient à une génération dont les codes sont désormais assez éloignés de la mienne mais il a su me combler avec sa recette probablement plus accessible que bon nombre de ses compères. Il est également particulièrement intéressant de voir la capitale des USA sortir de plus en plus de rappeurs parvenant à obtenir un buzz notable sur l’ensemble du territoire américain. Un phénomène d’autant plus appréciable du fait que les artistes se revendiquent avec fierté de Washington à l’image de Yung Kayo sur « it’s a monday« . Le jeune prodige pourrait bien encore accélérer le développement de cette scène et en faire, pourquoi pas, une des prochaines places fortes du rap américain. Une perspective tout autant excitante que l’avenir de Yung Kayo.

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