UNSUNG HEROES #4: BEATKING

Lorsque l’on vous parle d’un artiste que vous ne connaissez pas mais qui au vu du synopsis que l’on vous en fait, vous semble digne d’intérêt, mais que vous ne pouvez pas, sur le moment, aller écouter sa musique, que faites-vous? Il y a de grandes chances pour que vous alliez voir ses réseaux sociaux, afin d’avoir un aperçu de son style, son image de marque, etc. Admettons que l’on vous parle de Beatking, et que vous vous rendiez sur son compte Instagram. Vous pourrez le voir porter des t-shirts arborant des slogans forts de sens tels que « GIMME HEAD FIRST I GOTTA GET HARD » ; « DON’T CALL ME LOVE, THAT’S A TRICK NAME » ; «  TATTOOS IN WEIRD PLACES MEANS SHE GOT SURGERY » ; FEMALES AT CHURCH BE EXTRA THICK ». Et au détour d’une photo, entre 2 séances de musculation durant lesquelles il s’amuse à faire des grimaces dignes d’un vilain de Marvel, vous le verrez avec un de ces t-shirts proclamant « TEXAS LEGEND ». Le fait est que si la véracité des premiers slogans peut varier selon la localisation géographique, en revanche, le fait que Beatking soit une légende du Texas apparaît être la réalité la plus universellement indubitable. 

Aussi connu sous l’adorable sobriquet de Club God(zilla), Beatking est un homme qui a une mission simple depuis qu’il a commencé à rapper, à l’aube de la décennie 2010: devenir, grâce à sa musique et ses diverses entreprises annexes, vous l’aurez deviné, le dieu des strip-clubs. Pour ce faire, croyez-bien qu’il se donne du mal, mais il part avec un avantage considérable: il est dans son habitat naturel au club et adore créer la musique la plus lubrique et salace possible. Les sujets qu’il aborde sont assez restreints ; le strip-club, les strippeuses, les gros culs, les « tricks », les femmes en général, la codéine, les belles caisses. Mais gardez-vous bien de penser ces thèmes comme prosaïques! Ce sont pour Beatking les constantes de sa vie, et qui sommes-nous pour juger les centres d’intérêt d’un homme? Surtout quand celui-ci les traduit si bien dans sa musique. D’autant que l’une de ses qualités intrinsèques les plus remarquables, c’est son sens de l’humour brut, bas-du-front – parfois certes un peu borderline – qui s’allie parfaitement avec sa voix de bariton, entre Rick Ross et un videur de 2m10 qui fume 3 paquets par jour. Ceci lui permet de d’éviter trop de redondances textuelles, écueil forcément inévitable avec lui, et qui constitue l’un de ses seuls points faibles. Prenons par exemple son single de 2021 avec Ludacris et Queendome Come, Keep It Poppin: « I see a group of skinny hoes, i call em Bone Thugs » ; « You do makeup on Youtube? Bitch I don’t give a fuck » ; « Freak hoe, you gon make yo momma cry« . Assurément, certaines phrases peuvent faire hausser un sourcil, du fait de leurs éventuels relents misogynes, cependant vous vous apercevrez rapidement qu’il y a un second degré constant dans la musique de Beatking.

Beatking est un pur produit de Houston, il a vécu la grande époque de DJ Screw (à qui il dédie régulièrement des morceaux), Z-Ro, et UGK, puis celle de Swishahouse durant les années 2000. Cependant, il a également été profondément bouleversé par la Three 6 Mafia et Juicy J, dont le style de production a généreusement influencé le sien. Car oui, tout comme ses modèles, Beatking est également producteur, et très doué avec ça. On pourrait schématiquement représenter Beatking comme la fusion parfaite de Proxénète Chad et Jordan le Juteux d’ailleurs. Un rappeur « bigger than life » dont la verve sur ses sujets favoris semble infinie, un homme aux anecdotes toutes plus délirantes les unes que les autres, l’empereur d’Onyx. Il appelle lui-même son style la Gangsta Stripper Music, étiquette parfaite, puisque vous aurez bien du mal à ne pas trouver un morceau de Beatking qui ne cogne pas. Chaque drumkit est choisi pour inciter le twerk, chaque sample ou composition pour échauffer les esprits devant le club, chaque mesure brâmée par Beatking contribuant à la construction de son mythe divin. Son style de production se démarque assez distinctement de ce qui se fait en temps normal à H-Town, puisqu’il affectionne particulièrement les sonorités industrielles, claustrophobiques et anxiogènes, donnant une dimension parfois presque malsaine dans le meilleur sens du terme à ses morceaux. Il arrive qu’on ne sache pas tout à fait si le lieu de la fête se trouve dans un club ou dans une rave. Prenons par exemple So High, avec Gangsta Boo – car il entretient une relation très proche avec la légende de la Three 6: ils ont 2 albums collaboratifs à leur actif, et de nombreux featurings – un morceau excellent où la production de Beatking crée un écran de fumée si épais dans le strip-club que l’atmosphère ressemble à celle d’un cimetière, où les strippeuses défoncées à la MD et aux xanax y errent telles des zombies, leurs courbes épousant lascivement la brume. L’ambiance est dénuée de son caractère festif, elle est carrément glauque, heureusement Boo reste prévenante « don’t let these drugs do you ». 

En parlant des projets communs entre Boo et King, leur 1er volet, Underground Cassette Tape Music (vous noterez l’affection pour le matériel vintage), datant de 2014, contient son lot de savates: le remake de Like a Pimp de David Banner et Lil Flip, qui invite aussi Lil Flip ; Roll Hard avec David Banner justement, où Beatking se fait un plaisir de fournir une production extrêmement riche, intégrant un sample de scratches loopé et un autre de violons auxquels se succèdent parfois des synthés stressants ; Brodinski, évidemment, se pointe pour fournir un mastodonte de production tout en synthés gras et suants sur Mashing, inspirant Boo à se déchaîner ; Rambunctious avec nul autre que les deux allumés de service, Danny Brown et Riff Raff. Ce dernier morceau est une incitation à l’émeute propulsée par une composition empruntant autant à l’industriel qu’à la techno. Danny Brown est d’ailleurs la personne m’ayant introduit à Beatking, puisqu’en 2014, il était littéralement en campagne sur Twitter pour faire la promotion de Gangsta Stripper Music 2, la « meilleure mixtape de l’été ». Ne vous y trompez pas, certains rappeurs tels que lui et Earl Sweatshirt gardent constamment le pouls de la culture rap underground, et figurent parmi les rares artistes à sporadiquement (et gratuitement) faire de la pub pour les artistes émergents qu’ils admirent. 

S’il est par conséquent admis que Beatking assure autant dans la cabine qu’aux manettes, il n’hésite pourtant pas à faire appel à des producteurs extérieurs pour ajouter des saveurs différentes à sa musique, et évidemment, pas des branques. Mr. Lee, Fredonem, Stunt N Dozier ou encore GnB, des piliers du rap de Houston sont régulièrement présents pour les orgies musicales de Beatking. Que ce soit lui ou ces estimés contributeurs, on remarque facilement que le fantôme de Pimp C n’est jamais loin, que ce soit sa voix samplée en guise de refrain ou simplement une de ses fameuses tirades données en interview servant d’introduction ou d’outro à un morceau. Il est de la vieille école pour ainsi dire, il a 36 ans, mais il n’hésite pour autant pas à collaborer avec des artistes plus jeunes. Il a par exemple réussi l’exploit de réaliser un morceau absolument splendide avec Kirko Bangz. Ce dernier offre un refrain atmosphérique, d’une nonchalante mélancolie, magnifié durant l’outro avec un filtre vocal qui le fait sonner comme le saint patron des conducteurs de Chevy et des buveurs de lean. Appréciez-donc l’ingéniosité de placer le tag « CLUB GOD » juste avant le second refrain, renforçant son impact. Bref, c’est un accomplissement en soi. Il arrive également à Beatking de rapper avec ses confrères de la Sauce Family, Sancho et Sauce Walka, parce qu’ils étaient faits pour se croiser en studio, mais généralement il préfère traîner avec les légendes qui lui ont donné envie de rapper. Vous pourrez donc croiser Chamillionaire, Z-Ro, ou encore Project Pat pour les quelques featurings figurant sur ses projets. 

La dernière sortie en date de Beatking, le 4ème volume de sa série Gangsta Stripper Music, en 2020, lui a obtenu un petit hit en la personne de Then Leave (feat. Queendome Come, quel nom de scène formidable), qui a connu la viralité sur Tik Tok. Parallèlement, son apparition sur THICK de DJ Chose, un de ses proches collaborateurs, a lui aussi connu un beau succès (plus de 30 millions de vues Youtube en tout ; 41 millions sur Spotify), puisque le morceau a bénéficié d’un remix avec Megan Thee Stallion (7,5 millions de vues Youtube). La preuve que la musique de Beatking a toujours été et restera toujours pertinente dans la culture de Houston, et plus globalement du sud des USA, mais aussi que l’artiste a encore de belles années devant lui en tant qu’ambassadeur de la strip-club music. 

Beatking a enfin un gimmick unique en son genre lorsqu’il s’agit d’outro pour ses projets solo, aussi ne soyez pas surpris lorsque vous verrez le dernier morceau de chacun d’eux dépasser les 10 minutes: en guise d’au revoir, il enregistre un long soliloque durant lequel, selon son humeur et les évènements de sa vie, il s’épanche sur tel ou tel sujet. L’outro de Stripper Friends, de 2018, le voit proclamer qu’il incarne la « hoe culture » pendant 14 minutes, sans musique, juste lui et ses pensées dans la cabine. « I do this shit for the 21 year old strippers walkin up on me in the strip club who been listening to me since they was 13, talkin bout « Beatking you raised me, you the reason I wanna do this ». Il se trouve qu’il livre un discours que l’on pourrait assimiler à de l’empowerment pour les femmes s’orientant vers le stripping. Gardez à l’esprit que c’est profondément ancré dans la culture de la ville. Il poursuit en expliquant les circonstances au cours desquelles il a vu son premier film porno au tendre âge de 11 ans. Pour l’outro de Club God 3, de manière plus terre à terre, il prend 5 minutes pour remercier tous les gens qui de près ou de loin ont contribué au projet, à sa réussite, les producteurs, les DJ ; il en profite pour faire la promotion du projet d’un autre artiste pour qui il a produit, et de ses projets précédents. Ah et aussi, il y parle des différences de consommation de sa musique qu’il a remarqué entre ses fans d’ethnies différentes: il offre son analyse sociologique sur les blancs, les mexicains, les noirs, et les asiatiques. Mirifique. Ces moments de candeur sont spéciaux puisqu’ils sont une fenêtre vers l’état d’esprit de l’artiste sur le moment. C’est de fait à différencier d’une interview par exemple, où il peut être mal à l’aise ou ne pas avoir envie de répondre à certaines questions. Ici, aucun filtre, aucun embarras, que de la confiance et de la tranquillité. Preuves s’il en faut que malgré son god complex, il reste avant tout un homme du peuple, humble au possible et reconnaissant pour chaque rencontre ayant jalonné son parcours.

Voici une playlist contenant la quintessence du démiurge du remuage de cul et du pole-dance, à écouter, évidemment, avec le volume à toute berzingue.

https://linktr.ee/DrankOcean

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