LA PEINTURE D’UN MONDE MALADE PAR EARL SWEATSHIRT

Le premier événement rap majeur de 2022 se tenait le 14 janvier avec la sortie extrêmement attendue du quatrième album de Earl Sweatshirt. Ce projet arrive d’ailleurs quatre ans après son dernier album « Some Rap Songs » copieusement acclamé par les critiques depuis sa sortie et considéré aujourd’hui comme l’album référence de tout ce mouvement abstract/Lo-fi très actif depuis quelques années. Depuis tout ce temps, le rappeur californien s’était fait plutôt discret comme il sait si bien le faire. Quelques apparitions marquantes en featuring notamment aux côtés de Quelle Chris ou Armand Hammer ou alors de courtes apparitions sur les réseaux sociaux. En réalité, l’ex prodige de l’iconique crew Odd Future avait prévu un retour plus précoce mais un événement nous ayant tous touché sans exception est venu contrarié ses plans : la pandémie. Earl est un rappeur qui marche à la sensibilité en cherchant à refléter au mieux son état d’esprit à travers sa musique. L’impact inestimable du covid sur l’environnement de chacun a imposé à tous un mood différent, de manière temporaire ou permanente. De ce fait, retour à la case départ pour Thebe avec une idée nouvelle en tête : parler de ce nouveau monde.

Le titre de ce quatrième album, « SICK! », est relativement évocateur du thème traité. Mais la réalité est autre, Earl n’évoque pas directement, à travers ce nouveau projet, la maladie mais s’intéresse plutôt au monde chaotique que cette dernière a engendré. On se retrouve alors avec un disque en l’apparence moins introspectif que ces prédécesseurs et une trame relevant davantage d’un point de vue. Une approche donc relativement différente pour cet opus mais qui ne l’est finalement pas pour autant sur le plan musical. Dès les premières écoutes, le projet s’installe définitivement dans la continuité de l’excellent « Some Rap Songs » avec une audace un peu moindre. L’expérimentation est toujours bien présente mais pas aussi déroutante qu’elle fut par le passé. L’histoire nous a appris qu’on sort rarement victorieux d’un album reprenant les codes similaires de son, plus ou moins, plus grand classique. Il faut croire que même Thebe n’échappe pas à cette règle avec « SICK! », qui demeure malgré tout de très bonne qualité comme nous le verrons par la suite, mais qui ne nous colle pas cette baffe quasi instantanée ou alors cette sensation de choc face à l’aspect novateur de la musique proposée.

L’aspect abstract hip-hop du projet reste cependant très largement au dessus de la moyenne des sorties proposées dans ce registre. On doit, sur cet opus, principalement ce constat au fidèle acolyte du rappeur californien, Black Noi$e qui délivre de fantastiques productions pour les titres « 2010« , « Vision« , « Titanic » et « Fire in the Hole« . Le morceau « Vision » s’avère probablement être le moment fort de l’album avec son ambiance psychédélique et ses notes de piano entêtantes. ZelooperZ, un des rares invités de cet album, y délivre une performance à la hauteur de sa fabuleuse année 2021. Le rappeur de Detroit déroule le tapis rouge pour l’entrée de Thebe. L’alchimie entre les deux rappeurs n’est pas nouvelle et mériterait définitivement une collaboration encore plus concrète qu’à travers de simples morceaux occasionnels. Black Noi$e connait merveilleusement bien Earl et le prouve une nouvelle fois en s’adaptant idéalement aux qualités principales de l’artiste. « 2010 » en est une preuve forte avec son univers hypnotique laissant le californien planer sur le beat avec aisance. Le rappeur revient un instant sur sa carrière et son parcours durant ce titre, un thème récurrent à travers le projet comme si la situation de pandémie poussait notre MC à mettre un coup de projecteur sur son passé tout en se projetant sur la suite.

Long way to go, we already came far

Story stayed the same, it was never madе up

Earl Sweatshirt – 2010

Ce comparatif passé/présent/avenir par le biais de son parcours accompli comme pour symboliser sa rémission d’une maladie se révèle être une intrigue pouvant paraitre surprenante en terme de timing mais Earl, en réalité, s’intéresse autant à son évolution sur le plan humain que sur le plan artistique. Il tient d’ailleurs des mots forts sur son célèbre passé au sein de l’iconique crew Odd Future. Une étape incontournable dans sa formation artistique mais qui s’avère être aujourd’hui à 10 000 bornes de ses valeurs humaines. D’autant plus que Thebe compare fièrement son nouvel entourage (MIKE, Navy Blue, AKAI SOLO…) à l’ancienne écurie de Tyler The Creator comme pour symboliser son ascension. On retrouve cette idée dans le morceau « Vision » pour introduire sur le track le génie californien.

I did some dirt with the clique

Went and got cliqued by myself

Earl Sweatshirt – Vision

Le légendaire The Alchemist était espéré à un rôle majeur au sein de ce nouvel opus. On connaît déjà l’alchimie et surtout la profonde amitié qui le lie à Earl. On retrouve finalement le producteur sur « seulement » deux tracks mais lot de consolation XXL : un album collaboratif verra le jour cette année. C’est pourtant bien Alan qui introduit le jeune héros californien dans cet album sur un beat spacieux facilitant la tâche de nous captiver d’entrée pour Thebe. Sur « Lye », on retrouve les deux hommes dans un registre plus typique très chill. Les travaux du duo sur « SICK! » ne sont clairement pas les moments forts du projet mais parviennent malgré tout une nouvelle fois à retenir notre attention.

Un des défauts régulièrement ciblés du projet se révèle être sa courte durée (24mn) tout en sachant que trois singles ont été dévoilés avant la sortie. Après tant d’années d’attente, on peut comprendre le sentiment de frustration chez certains mais l’importance demeure bien la qualité. En revanche, un autre vrai problème que nous pouvons souligner réside dans le fait que les trois titres dévoilés avant la release du projet sont très proches d’être les moments forts de l’album. L’aspect surprise en prend dès lors forcément un coup. On parle ici notamment de l’excellent « 2010 » déjà évoqué auparavant mais également le très cool « Tabula Rasa » en feat avec Armand Hammer. Ces derniers avaient déjà réalisé de brillantes connexions ces deux dernières années avec Earl et cette nouvelle vient directement s’ajouter à cette belle liste. Une symbiose qui fait plaisir à entendre, un visuel retranscrivant brillamment l’esprit du morceau… On ne pourra en aucun cas reprocher à ce disque les performances des guests que sont ZelooperZ, Billy Woods & ELUCID. Donc pour revenir au propos précédent, il y a encore tout juste un mois, nous étions en possession de singles de très haut niveau dans l’attente du grand retour imminent de Thebe pour finalement nous retrouver avec un format assez léger et un niveau global relativement en dessous des premiers extraits. Effectivement, on peut dès lors parler plus légitimement de frustration en partant de ce constat.

Malgré tout, l’album a le mérite de se détacher de ses prédécesseurs de par son concept. Mais en quoi « SICK! », comme son nom l’indique, aborde le syndrôme de la maladie ? Est-ce littéralement un album portant directement une réflexion sur le monde post pandémie ou ce dernier serait-il une couverture pour évoquer des symptômes plus personnels ? Il n’est jamais évident de lire entre les lignes chez Thebe ou même de savoir si cela s’avère nécessaire ou non, chose qu’on ne se permettra donc pas ici pour ne pas trop rentrer dans la spéculation. Cependant, pour témoigner un ressenti plus personnel, j’ai fait ce constat récurrent que le rappeur californien évoque régulièrement une rémission vis-à-vis d’événements passés de sa vie. Comme on a pu l’observer avec les différentes quotes plus haut dans l’article, Earl mentionne régulièrement son passé tumultueux, notamment l’époque Odd Future, en ajoutant systématiquement sa sensation d’avoir évolué positivement aujourd’hui. Une métaphore qui sonne très rémission de maladie n’est-ce pas ? En effet, le quatrième album du rappeur est très loin d’être totalement dénué d’introspection. Ce propos est également illustrable avec un titre que je trouve très fort symboliquement : « God Laughs« . Thebe évoque à travers ce court track son défunt grand-père et la démence qui l’a emporté. Mais le message prend une dimension encore plus forte grâce au formidable travail de Alexander Spit qui a instauré une très forte sensation de distance sonore entre Earl et l’auditeur, comme si la voix nous venait du ciel. Un sentiment très fort se dégage alors de cette musique pourtant d’une courte durée. Autre titre très bien reçu de cet album, l’outro « Fire in the Hole » qui vient conclure en beauté et en sobriété ce disque à l’image de son créateur. Ce morceau pourrait un peu sonner comme la fin du traitement… si on s’amusait à lire entre les lignes.

Through his brain getting chipped away at daily

His body on a road, where his mind flailing, funeral weightless

Earl Sweatshirt – God Laughs

Avec « SICK! », Earl n’a pas révolutionné sa formule sur le plan des sonorités, un projet qui se place clairement dans la continuité de « Some Rap Songs » avec un peu moins d’audace. Ce disque n’est probablement pas le plus déroutant de la discographie de Thebe mais il parvient malgré tout à captiver et séduire assez rapidement. Sa courte durée est regrettable mais devrait être entièrement excusé par le biais de la sortie d’un album collaboratif avec The Alchemist cette année. Il faut dire que le californien nous a habitués à une dynamique tellement stratosphérique sur ces dernières années qu’il relève presque de l’impossible de ne pas développer des attentes très élevées avant chaque sortie. Thebe nous offre malgré tout un 4ème album de grande qualité qu’on retrouvera à coup sûr dans grand nombre de tops de fin d’année.

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