Entretien avec Alphonse Pierre : Pitchfork, le journalisme rap américain…

Au sein de la sphère médiatique musicale, le média Pitchfork a toujours fasciné bien au delà des frontières américaines. Le site web né en 1995 possède aujourd’hui un pouvoir d’influence presque sans équivoque auprès des auditeurs. Les chroniques, et surtout les notes, d’albums sont toujours très attendues lorsqu’elles concernent un artiste précieux aux yeux des auditeurs. Mais le pouvoir de ces articles s’étend bien au delà, une très bonne critique mise en avant par la mention « Best New Music » peut même offrir une toute nouvelle visibilité au projet concerné peu importe son genre. Nombreux sont ceux qui font preuve d’une confiance totale envers Pitchfork. Dès lors, l’impact potentiel du média devient presque inestimable. Pour de nombreuses équipes entourant un artiste à travers le monde, une review valorisante au sein du célèbre site web américain représente le graal absolu sur le plan promo.

Bien logiquement, on s’intéresse particulièrement de notre côté à la manière dont Pitchfork couvre le hip-hop. Et sur ce point là, le média n’est clairement pas en reste sur ces dernières années. Les différentes chroniques disposent également d’un impact grandissant et déchainent bien souvent les débats sur les réseaux sociaux pour les albums les plus important. Mais un autre point qui semble encore plus intéressant à observer pour nous réside dans la faculté du média à booster très régulièrement les carrières de jeunes rappeurs underground méconnus. On fait notamment référence ici à la rubrique « The Ones » qui met en avant, chaque jour de la semaine, un morceau d’un artiste généralement bien loin des valeurs mainstream. La grande majorité du temps, on retrouve le même nom à l’écriture des articles de cette rubrique : Alphonse Pierre. Le nom vous est peut-être déjà familier, ce journaliste s’est déjà bâti une solide réputation au sein du monde hip-hop de par ses avis tranchés, ses chroniques… Il possède cette faculté de rarement laisser indifférent en partageant son avis sans concession. De plus, ses nombreuses recherches facilitent chaque mois l’accès à de nombreux nouveaux artistes. Un exemple assez parlant : c’est tout simplement par lui que nous avons fait la découverte de Rx Papi ou encore RXK Nephew. Il était donc évident pour nous de s’entretenir un jour avec ce journaliste afin de mieux comprendre les coulisses d’un immense média comme Pitchfork mais également la manière d’y travailler. C’est donc avec grand plaisir qu’il nous a été possible de réaliser très récemment cette, courte mais très intéressante, interview qui est à retrouver ci-dessous.

Pour démarrer les choses de façon basique, dis nous en un peu plus sur ton parcours. Comment as-tu intégré Pitchfork et surtout… la France veut savoir pourquoi ton nom paraît si français ?

Ahaha, très bien. J’ai commencé chez Pitchfork en 2018, cette période correspond approximativement à la fin de mes études. Avant ça, j’étais donc à l’école et j’écrivais à côté en freelance. J’avais une rubrique à propos du rap new-yorkais chez Passion of the Weiss (S/O Jeff) et j’ai pu faire une poignée d’articles pour des médias tels que Complex, Vice ou encore Interview mag. Après cette période, Pitchfork cherchait à amplifier sa couverture du rap et sont venus vers moi. Enfin, mon nom sonne français car je suis haïtien mais j’ai grandi à New-York.

Quel est votre degré de liberté au sein de Pitchfork ? Notamment concernant les reviews, les choix d’albums et, évidemment, les notes ?

Je dispose d’une liberté assez importante. Je choisis la majorité des sujets sur lesquels j’écris et il arrive parfois qu’on me demande d’écrire sur une actualité chaude. Concernant le fonctionnement pour la notation, cela va grandement dépendre de l’album en question mais j’ai toujours mon mot à dire.

Ma partie favorite de ton travail est la rubrique « The Ones ». J’ai pu découvrir de nombreux artistes par ce biais, quel est ton mode de fonctionnement ? Fais-tu toujours tes propres recherches ou les artistes viennent à toi la majorité du temps ?

Je passe la majorité de mon temps à cliquer sur Youtube et Soundcloud ainsi qu’à discuter musique avec mes amis. Donc généralement, ça vient de moi lorsque j’écris quelque chose ou alors je fais parfois des découvertes en scrollant tout simplement les réseaux sociaux. J’aurais souhaité que ma vie ne soit pas autant contrôlé par les algorithmes mais c’est comme ça.

Certaines personnes connaissent ton nom pour tes opinions parfois très tranchées. Je pense, par exemple, à Teezo Touchdown récemment. As-tu déjà eu des problèmes à cause de cette manière de faire ? Ton rapport avec les artistes en est-il impacté ?

Je suis un critique donc je partage juste mon opinion. Il y a des choses que j’aime, d’autres que je déteste et encore d’autres qui me laissent totalement indifférent. Mais peu importe ce dont il s’agit, je serais toujours honnête dans mon papier. Je ne qualifierai pas vraiment cela de problème mais, en effet, les gens viennent me parler de manière agressive mais ils en ont le droit à partir du moment que je partage publiquement mon avis, ils peuvent donc également réagir.

Je ne pense pas que mon rapport avec les artistes en a été affecté. En réalité, je m’en fiche, j’écris juste sur leurs musiques, je n’essaie pas de les idolâtrer.

C’est un très bon point que tu abordes car en France, on pointe souvent du doigt une proximité trop forte entre les artistes et les journalistes, notamment dans le rap, ils sont considérés comme trop « gentils ». Comment trouves tu le journalisme rap américain sur ce point ?

Oui je vois, je ne suis pas particulièrement agacé par les personnes qui procèdent de cette manière, ce n’est juste pas mon fonctionnement. Je pense vraiment que le contenu est très bon et complet aux US. Ici, tu ne peux pas te limiter à un seul média pour suivre le rap dans son entièreté, tu dois suivre plusieurs rédacteurs spécifiques. C’est ce qui fait notre richesse.

Parlons un peu plus musique maintenant. Je sais, à partir de ton travail, que tu apprécies le Detroit rap, la sample drill, la trap… Mais as-tu une réelle préférence pour un style de rap en particulier ?

Non je n’ai pas de préférence, j’aime vraiment la totalité des types de rap, mon favori doit probablement changer chaque semaine.

Il y a un artiste en particulier qui a amplifié ta passion pour le rap ?

Quand j’étais enfant, mon premier rappeur favori était probablement Wayne. J’écoutais énormément de morceaux comme « Stuntin Like My Daddy » et plus généralement la discographie de Wayne à ses débuts. Je passais mon temps à regarder ses clips.

Wayne serait-il le rappeur le plus influent de l’histoire à tes yeux ?

« De l’histoire » non, mais je pense vraiment qu’il est l’un des plus influents sur ces quinze dernières années ou plus.

As-tu déjà une idée de quel rappeur pourrait soudainement grossir dans l’underground cette année de la même manière qu’un RXK Nephew ou un Polo Perks en 2021 ?

Je ne pense pas. Mais, en réalité, je ne perçois pas la musique sous une perspective évolutive. Je ne fais principalement qu’écouter et suivre par la suite les choses que j’apprécie puis enfin j’essaie de refléter au mieux ce que je ressens dans mes articles.

Qui fut ta dernière grande découverte ? Il me semble que tu as aimé l’album de Cootie par exemple.

Je ne les considère pas comme des découvertes car il y aura toujours des personnes, surtout localement, qui écoutaient l’artiste en question avant moi. Néanmoins, j’ai pris beaucoup de plaisir à écrire récemment sur Staysie Atoms.

Avant de terminer, je dois absolument te parler d’un de tes articles. Comment as-tu fait ce top 100 des morceaux de RXK Nephew en 2021 ? Es tu toujours en bonne santé depuis ?

Ahaha. Je me suis littéralement assis au fond de ma chaise pendant environ 7 jours consécutifs et j’ai absolument tout écouté venant de lui. Je marchais tout autour dans ma chambre et ça m’a presque rendu fou lol. Mais j’imagine que les papiers les plus cool à propos du rap se font lorsqu’on est complètement obsédé par quelque chose.

Parfait, je pense qu’on est bon, un grand merci à toi pour ton temps et pour ce que tu as déjà pu accomplir. En espérant qu’on puisse, pourquoi pas, collaborer ensemble un jour !

Yeah ça serait excellent ! Merci de l’invitation.

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