L’INSOUTENABLE LÉGÈRETÉ DE MITSKI 

Malgré toute la bonne volonté du monde et toute la curiosité qui nous incombe, beaucoup d’entre nous resteront cantonnés à des prés carrés culturels, idéologiques ou esthétiques qui avec le temps finissent par nous entériner dans une vision de l’à côté relativement catégorique. Quand vous êtes par un exemple un auditeur quasiment exclusif de rap ou de musiques électroniques, votre approche de la folk ou l’indie sera relativement hermétique, voyant dans ces musiques la tristesse voire la morosité plutôt que la beauté qui peut en émerger, vous laissant aveugler par une forme dont la seule connotation palpable au premier abord est la dépression de son public. Le piano, le violon, une rythmique lente et une intonation fragile de voix de femme, autant de red flags pour un certain nombre d’auditeurs qu’il est, il faut l’avouer, parfois très difficile d’outrepasser. Il peut en émaner une certaine naïveté tant tout semble fait pour être le plus sensible possible, le plus pur aussi, qui rentre en conflit non seulement avec nos/vos habitudes d’écoute mais aussi notre/votre personnalité première. Les auditeurs de rap ou musiques électroniques sont des auditeurs avec un amas palpable de colère, de révolte ou d’esprit de conquête, qui ont besoin de trouver leur écho dans leur identité musicale. Pour un certain nombre, il est aussi encore difficile de dissocier l’idée de révolte de la forme qu’elle est censée prendre. Une voix de femme lancinante peut porter la même charge de colère, le même désespoir, le même appétit de vengeance et la même insoutenable pesanteur de l’être qu’un titre de rap bien plus explicite. Et de fait, leur cible n’est pas la même mais la révolte n’est pas de niche, et il est fort possible, puisqu’on vit maintenant dans une réalité numérique qui nous permet de faire de notre monde une entité hétérogène au global, que malgré ses 8 millions d’auditeurs sur Spotify et une carrière longue d’une décennie maintenant, vous n’ayez jamais entendu parler de Mitski. A l’heure actuelle c’est pourtant une véritable superstar de l’indie rock et dans une certaine mesure, une rock star et pop star. 

Mitski Miyawaki de son vrai nom est née en 1990 au Japon. Relativement jeune, le travail de son père l’amène à déménager successivement avec sa famille dans pas moins de 13 pays différents avant d’élire définitivement domicile aux États Unis. De cette jeunesse nomade, Mistki développe une certaine relation avec la solitude et une curiosité pour la folk, la J Pop et les ramifications du rock florissantes des années 90, le shoegaze ou encore le punk et s’habitue définitivement à la compagnie d’un keyboard. Elle pourrait être le pendant indie rock d’une artiste comme Grouper tant son champ esthétique lui est spécifique et semble intimement quadrillé, mais dans ce micro univers, elle évolue toujours plus, poussant aux extrêmes son ambition à refléter parfaitement ses pensées comme ses perspectives. Les mots, les amis, sont au final bien peu de chose face à l’aura. Aussi précis et minutieusement choisis soient-ils, ils ne retranscriront jamais comme un éclat de voix ou de guitare ou de basses une émotion. Les mots décrivent les raisonnements, ils rationnalisent autant que faire se peut l’autrement indicible, les émotions décrivent l’intégralité d’une pensée. Dissocier l’un de l’autre est fondamental si on veut avoir la prétention de réellement comprendre un propos et l’implication du vécu qui lui donne tout son sens. La capacité de projection, l’empathie en somme, est la clef de voûte d’une compréhension globale. Bien des pensées sont ineffables par la simple force des mots ; on se serait abstenu d’inventer l’art si tel n’avait pas été le cas. Il me semble opportun d’exprimer ceci avant d’en faire découler un autre constat: non, Mistki n’a rien de profondément spécial dans sa démarche comme ses sonorités, mais elle bénéficie d’une chose bien plus rare: d’une aura et d’une traduction de son ambition qui la rendent spéciale. 

Sur ses deux premiers albums, Lush et Retired From Sad, New Career in Business, auto-produits en tant que projets d’étude alors qu’elle est encore au conservatoire, c’est un piano qui semble destiné à accompagner Mitski dans son début de carrière. Ajoutant à l’austérité du personnage qu’elle se forgera au fil des années de façon toujours plus froide et distante, elle jongle entre des ballades au piano tout à l’image de son parcours universitaire et des explosions de guitares qui laissent déjà apercevoir l’immensité des idées qui peuvent habiter l’esprit de la jeune femme. Les champs d’exploitation semblent gigantesques tant les influences fourmillent dans ces premiers travaux dont on sent déjà que le piano n’est qu’une porte d’entrée à une multitude d’outils à venir. Bury Me At Makeout Creek en est d’ailleurs le témoignage immédiat. Avec un certain humour, Miskti nous conte les pensées d’une jeune femme qui passe tellement de temps seule qu’elle anticipe par exemple la découverte de son corps dans un appartement propre. « They’ll think of me kindly/ When they come for my things » déclare-t-elle sur Last Words of a Shooting Star. Des noms comme Angel Olsen ou les Pixies, St Vincent viennent en tête à l’écoute de ce troisième album. C’est surtout le premier pas d’émancipation de ses musiciens historiques, s’affirmant non seulement comme chanteuse mais aussi comme lyriciste qui lui vaut un premier succès critique.

Ceux qui sont nés avant les années 2000 se rappellent d’une époque toute particulière pour les amateurs de musique, celle de l’arrivée et l’apogée des blogs. Conséquence Of Sound, Stereogum, Gorilla vs Bear ou encore Pitchfork bien évidemment étaient les alpha et oméga de la curation. L’ère d’une presse enfin organisée sur internet, libre d’accès, porte-voix d’une culture musicale américaine alors vouée à l’indie, qu’elle soit folk, rock, pop et dans le travail de dénichage des nouvelles tendances électroniques. Des groupes comme Fleet Foxes ou encore Vampire Weekend sont des purs produits de cette époque maintenant révolue. La période était aussi celle d’un début de fin de cycle pour la britpop et le rock britannique, des titres comme NME ou Rolling Stones passent du très chaotique The Libertines aux dansants Klaxons, Gossip ou Franz Ferdinand. Une génération entière a appris à juguler ce passage entre des genres et des presses définis et la fine mais certaine dissolution des frontières entre les genres musicaux au sein des créateurs comme des auditeurs de l’époque. Mais que l’on se situe d’un côté ou de l’autre, avoir grandi à cette époque vous a forcément familiarisé avec les sonorités du rock, des guitares notamment, qui expliquent pourquoi Mistki n’est pas une pop star évidente pour tous aujourd’hui, elle est encore profondément ancrée dans une génération. Aux alentours de 2005, le phénomène Pitchfork est déjà devenu un acteur culturel pouvant prétendre à supplanter définitivement ces publications historiques. En instaurant un contenu journalistique gratuit, fouillé et organisé, il gagne une audience phénoménale qui définira pendant un temps ce qu’il est de bon goût d’aimer: la civilisation hipster atteint alors son prime. A cette époque encore plus qu’aujourd’hui, le site se focalise sur l’indie rock. Arcade Fire, Junior Boys, Cold War Kids ou encore Sufjan Stevens sont des exemples probants de l’influence de la plateforme sur la réussite et la popularité d’un groupe. Aiguilleur de bon goût, Pitchfork peut fabriquer des stars sur la base d’une note. Dans cet écosystème de l’altérité inoffensive, une artiste comme Mitski est la parfaite cliente. Ses influences parlent aux chroniqueurs qui ont vécu les époques dont elle s’inspire mais la modernité de sa vision et les challenges qu’elle incombe aux genres sollicités en font malgré tout une artiste exaltante, intrigante, dont on louera la candeur en plus bien sur du fait qu’encenser une femme est toujours une place de plus de prise au paradis. Les termes critiques devenant accessibles à tous, le rock ne disparaît pas, il développe des ramifications dans le shoegaze, la cold wave qui demeurent contemporains quand l’entité mère s’est vue vidée de son sens et de sa modernité au fur et à mesure que la presse et l’auditeur l’analyse. Mitski fait donc de l’indie rock, une de ces sous-catégories qu’adorent ces publications, dont le processus d’intronisation a pour vocation d’en faire une pop star non-réduite à un cercle de mélomanes intéressés: ce qui se passe dans une certaine mesure avec Puberty 2, sorti en 2016.  

L’album et sa pochette deviennent viraux tant le package coche toutes les cases de cette micro sphère. Etre auditeur de Mitski devient synonyme d’être un auditeur aguerri, critique, avancé et qui peut saisir les nombreuses subtilités qui font de la musicienne une artiste complexe malgré des apparences dociles. Pour être parfaitement honnête, je n’en étais pas dotée à l’époque, cette vague était donc absolument faramineuse à regarder pour quelqu’un qui n’accède pas au même niveau de compréhension que sa communauté d’habitude si facile à cerner. Mitski est une de ces musiciennes qui parleront aux gens à un moment T et dont l’ampleur contiendra enfin toute sa richesse intentionnelle. Puberty 2 est très probablement la meilleure porte d’entrée pour que cette épiphanie arrive. Des bijoux comme Crack Baby et Your Best American Girl suintent une Amérique qu’on regarde avec un filtre sépia ensoleillé, quelque chose d’aussi profondément fantasmé que nostalgique. À l’époque de sa sortie, ce morceau avait été vu comme un titre patriotique mettant en exergue son amour et sa non-disruptivité, alors attendue des artistes underground, envers le concept de classic white american boy/hero. A ce moment-là s’est joué un des premiers grands moments de ce qui deviendra profondément problématique et anxiogène pour la chanteuse: l’instrumentalisation de son œuvre, pourtant exécutée avec les motivations les plus personnelles et naïves possibles. Elle s’était fendue d’un post Facebook ou elle se justifiait simplement : « I wasn’t thinking about any of that when I was writing it.  wasn’t trying to send a message. I was in love». C’est la continuité d’une relation tumultueuse avec une industrie dont elle ne peut s’empêcher de se sentir privée de son propre narratif une fois les titres révélés au grand public. I Bet On Losing Dogs a la grandiloquence nécessaire pour déplacer toutes les montagnes de ce fichu pays et A Burning Hill toute la tendresse pour le mettre à genoux. Quelque chose de profondément américain se dégage pourtant réellement de l’univers de Mitski, quelques influences country ou punk se font parfois même directement entendre notamment dans My Body’s Made of Crushed Little Stars par exemple. Elle-même voit le rappel de son origine japonaise comme un artefact journalistique qui rend son approche plus confortable pour la critique, l’exotisme est toujours une esthétique qu’on aime à souligner pour expliquer tout type de singularité. Le succès critique est si large parce que le spectre des concernés est immense, les amateurs de rock, d’indie, de pop, de post-punk, toutes ces communautés peuvent trouver non seulement leur musique dans celle de Mitski mais aussi une multitude de points d’entrée vers d’autres genres annexes vers lesquels elle nous tire à intervalles réguliers au fil de l’album, aux confins de tout. 

Parmi les affres de la célébrité, Mitski renoue rapidement avec un sentiment bien connu dont on a un temps cru que la popularité vous éloignait: la solitude. Celle impliquée par le statut qui vous dissocie des autres, les anonymes. Celle qui provient de l’aliénation provoquée par un système, une société qui vous vide de votre sens, aspire votre moëlle osseuse, pour essayer d’en faire une valeur marchande. En tant qu’artiste, donner le plus profond de soi-même sur un morceau qui sera destiné de toute façon à la vente au plus grand nombre est un paradoxe avec lequel la jeune femme a bien du mal à être foncièrement en accord et quoi de plus solitaire qu’un cas de conscience profond. Deux ans après Puberty 2, en 2018 sort Be The Cowboy, le 5ème album à son nom et son plus gros succès commercial et critique à ce jour. 14 pistes aux côtés de son producteur de toujours, Patrick Hyland, qui viennent révéler sa connaissance universitaire de la musique. Délaissant les effets électroniques, l’utilisation des sonorités drone qu’elle avait pu commencer à explorer sur le précédent album au profit de cordes ou autres orgues. Un retour à son univers d’origine, celle d’une étudiante de la musique et musicienne, avec tout l’apprentissage conservateur que lui a offert sa formation académique. Ainsi donc avec toute la poésie qui émerge des choses pures, elle se laisse aller avec ses faiblesses sur le déchirant Pink In the Night, décrivant avec brio les deux états amoureux qui se succèdent généralement : “I glow pink in the night in my room/I’ve been blossoming alone over you” puis a posteriori de l’effervescence, la fin devient « a summer shower/With every drop of rain singing/ ‘I love you I love you I love you.’ “I know I’ve kissed you before, but I didn’t do it right/Can I try again try again try again…and again and again and again,” implore-t-elle en clôture du titre, laissant aller toutes les barrières de pudeur ou de fierté qui nous réfrènent normalement de tomber dans la supplication de l’amour. Mitski se fait plus distante avec son ancrage rock de Puberty 2, embrassant le format pop au plus près, choisissant de privilégier une mélodie efficace pour des titres à la durée relativement réduite. Elle semble confortable avec l’idée d’accepter qui elle est tout en ne reconnaissant pas la façon dont les autres la perçoivent. 

Après Be The Cowboy, la chanteuse disparaît des réseaux sociaux et laisse entendre que sa carrière touche à sa fin. Durant ces deux dernières années, elle s’est malgré tout fait rattraper par ce qu’elle exècre profondément et avait précisément cherché à fuir : le capitalisme. Grâce à une faille temporelle dont TikTok a le secret, son titre Nobody datant donc de 2018, s’est vu repris massivement par les utilisateurs de la plateforme au milieu de la pandémie, faisant d’elle dans ce moment pourtant de disparition volontaire, définitivement aussi une pop star au sens culture populaire. C’est aussi cela qui fait la particularité de Mitski, être à la fois profondément pop avec toute la légèreté que cela implique sur la forme tout en restant, à l’image d’une musicienne comme Björk, ancrée dans une posture alternative ou underground dans le positionnement « disruptif » de ce que cela implique. Peut-être aussi à l’image de cette référence et influence certaine islandaise, est-ce sa capacité à ne faire qu’un entre son chant et ses instrumentales, laissant percevoir une voix ferme, maîtrisée et assurée malgré la fragilité qu’elle exprime. Le morceau comme une bonne partie des titres de Mitski déploie une richesse sémantique qui va de la supplication d’une ex à être aimée à nouveau d’une telle façon à pouvoir être analysée comme une application de la théorie marxiste de l’aliénation. Celle due à l’exploitation de son travail, de ses moyens de production par d’autres (labels, PR etc), l’aliénation de son rapport à sa production finale qui ne lui appartient plus vraiment et l’aliénation de se voir ramenée en producteur dans un système qui la prive également de rapports avec les autres « travailleurs ». C’est bien le propre du capital que de se reposer notamment sur cette dernière aliénation, sans cela il s’effondre. Depuis ses pensées, pourtant avec une proximité immédiate qui lui fait ouvrir la fenêtre pour entendre d’autres humains, dans cette tension si palpable entre le fait d’être partie d’un tout mais profondément seul(e) se crée une hymne pop qui embrasse les injonctions à malgré tout faire bonne figure. Et d’un coup les dimensions s’ouvrent et ce qui apparaissait comme une banale chanson pop sur un amour perdu devient une injonction à s’aimer soi dans l’isolement que la société nous a sculpté comme environnement. Dans l’œuvre de Mistki, les visuels sont fondamentaux, les clips traduisent tous ces double sens lyriques, ils révèlent la charge critique de morceaux aux apparences si naïves pour redonner à la démarche toute sa cohérence. Une collaboration teintée d’une résistance profonde car inadéquate aux valeurs au système qu’elle a pourtant choisi de rejoindre. Chacun de nous devra faire ce semblant de choix, faire face à sa propre docilité dans un modèle qu’il exècre pourtant dans son plus fort intérieur, parce qu’il faut bien avoir une existence « civile ». 

Ce constat Mitski l’accepte globalement, « Everything in the world has a cost: If I truly want the greatest magic in the world, the highest euphoria, the best thing, if I want to do that, I’m going to have to pay an equivalent price. » déclare-t-elle à Vulture dans un entretien pour la sortie de son dernier album. Même si elle regrette d’avoir commencé à publier sa musique sous son propre nom, elle semble maintenir, difficilement et non sans peine, un équilibre entre la personnalité publique et privée dont elle ne voit tout de même pas vraiment ce qui lui reste pour se définir. Et c’est là qu’intervient un autre plot twist. En défense de cette fatalité qui fait que le concept même d’artiste est de déléguer le pouvoir d’interprétation à son public, elle se construit un personnage si proche d’elle-même que cette notion d’intimité avec cette projection passe par l’impression d’une authenticité totale de la chanteuse quand c’est son alter ego qui aura la naïveté en réalité de se départir de toute pudeur. Est-ce que tout cela reste profondément personnel quand c’est une version alternative de l’entité qui vous parle? L’exercice est ambigu mais est-il vraiment important de se poser la question, est-on là pour l’œuvre ou pour l’artiste? Laurel Hell est le sixième album de Mistki dont le premier single, Working For The Knife continue l’exercice critique de cette oppression permanente qui dicte nos existences contemporaines. Que ce soit le mal-être de la pression constante d’un système capitalisme ne fait pas trop de mystère. L’aliénation de sa position d’artiste revient au cœur du sujet, les choix artistiques guidés par la nécessité d’en tirer un profit par exemple dans les histoires qu’elle raconte:

I cry at the start of every movie

I guess ’cause I wish I was making things, too

But I’m working for the knife

I used to think I would tell stories

But nobody cared for the stories I had about

No good guys

I always thought the choice was mine

And I was right, but I just chose wrong

I start the day lying and end with the truth

That I’m dying for the knife

Là encore c’est la vidéo du morceau qui vient éclairer le vrai sens de ce titre. On y voit l’artiste s’adonner à une performance de danse de toute évidence profondément personnelle et traductrice d’un réel malaise dans une arène de spectacle dans laquelle elle est autant invitée que prisonnière de devoir « performer » ce pour quoi on l’attend. Une foule imaginaire venant clore cette performance avec enthousiasme, sourde au message premier de sentiment d’oppression immense que l’artiste exprime. Une fois sa part du contrat terminée elle efface ce faux sourire et peut profiter des lumières éteintes pour livrer la vraie performance qu’elle aurait aimé faire. Love Me More est le troisième single à sortir avant l’album ; c’est une hymne aux accents des tubes des années 80 comme l’est aussi The Only Heartbreaker, imparable et étonnement festif pour la jeune femme qui y exprime pourtant tout son désespoir dans l’injonction qu’elle adresse quand elle implore « I need you to love me more, Love enough to fill me up, Love me more, Love me more, Love enough to drown it out, Drown it out, drown me out ». Ce titre, comme Nobody, décrit parfaitement le génie de Mitski et aussi sa popularité immense, il est comme nous. La dissension cognitive entre la forme et le fond la font s’adresser à ceux qui continuent à vivre les yeux dans le vide avec brio et surtout en maintenant toujours un aspect de fierté inébranlable, derrière rempart au décrochage définitif. Ce que Goffman appelle garder la face, maintenir cette illusion sociale pour ne pas révéler ses faiblesses puisqu’on vit dans une jungle: chaque faille est comme un appât soit pour autrui, soit pour ces oppresseurs inévitablement systémiques qui nous font face. Ici dans l’exubérance de la mélodie en conflit avec la désolation de la requête. Love Me More est aussi critique envers sa position d’artiste que le premier single, le clip est des plus explicite aussi et au fil des visionnages et des écoutes apparaît le fait que Mitski n’implore personne d’autre qu’elle-même de pouvoir s’aimer assez pour se donner un sens, se reconstuire une personnalité si elle avait finalement enfin la force de quitter cette industrie.

L’album sort donc comme prévu, vendredi 4 février. On dit alors que c’est peut-être le dernier de Mitski, son retour étant partiellement dû au fait qu’elle se devait contractuellement de fournir un troisième album à son label. Heat Lightning a d’ailleurs des échos d’au revoir tant le constat de l’abandon semble acté “And there’s nothing I can do, not much I can change, I give it up to you, I surrender” chante-t-elle sans exubérance, consciente de la défaite de cette lutte. Un constat qui fait résonance à celui de Working For The Knife et l’illusion d’avoir fait ses propres choix. Des éclats de grandiloquence se font cependant toujours entendre à d’autres moments. There’s Nothing Left For You Here est un cri du cœur maîtrisé, de ceux qui tournent les talons, sereins quant au fait d’avoir vraiment essayé et se retirent de la bataille, au moins pour un temps. I Guess vient entériner cet adieu qui s’augure, “I guess this is the end, I’ll have to learn to be somebody else.”, une tentation d’être quelqu’un d’autre que l’on a déjà évoquée chez elle. Malgré le sentiment de familiarité qui pouvait émaner de l’introduction, Valentine, Texas, Mitski revient simplement nous dire qu’elle va s’absenter, de façon potentiellement définitive, avec un certain détachement qui pâtit parfois à la profondeur d’un album cependant relativement excellent. Le but de Mitski n’a jamais été d’emmener directement son auditeur à destination mais là les routes semblent mener parfois à des impasses ou défiler trop lentement pour porter le même caractère haletant de l’écoute. Everyone par exemple semble manquer d’élan quand l’outro semble elle trop facile pour avoir une quelconque plus grande ambition. Malgré tout cela, les éclats de génie sont tout autant de moments de grâce dont elle seule a le secret et qui viennent légitimer son statut de star. Cet album a vécu un certain nombre d’altérations au cours des deux ans de son façonnage, qui expliquent peut-être son arrière goût d’indécision, son absence parfois d’un final cut plus exigeant. Interrogée par Rolling Stone, elle résume le chemin parcouru qu’il laisse entendre dans sa version finale: “This album has been a punk record at some point, and a country record. Then, after a while, I was like, “I need to dance”. (…) I need something peppy to get me throught this.”


Je crois qu’on aime profondément Mitski parce qu’on y voit une alliée. Habituellement les artistes nous aident à traverser notre quotidien, ils s’en détachent, restent impalpables dans leurs préoccupations et lifestyles qui ne sont pas nos normes mais d’une certaine façon nous aident à  naviguer notre réalité sans partager la leur. Mitski nous dit qu’elle aussi elle n’en peut plus, qu’elle aussi ressent le poids de ce mastodonte dans son libre arbitre, sa créativité ou simplement l’opportunité de savoir qui elle est. Elle nous dit qu’elle aussi se lève tous les matins pour participer à un système avec lequel elle est foncièrement en désaccord. Quel terrain plus fertile à la complicité que la révolte. Mais de cette révolte ne ressort encore aucune action, peut-être n’a-t-elle pas encore le courage ou le discernement qui serait le déclencheur de cet acte qui la sortirait de sa condition. Et nous serions bien mal placés d’y voir une faiblesse tant cet effroi est inhérent à la condition humaine. De la musique de Mitski émane le même constat de désarmement auquel nous faisons tous face: que faire pour sortir de cette réalité asphyxiante, quand elle semble être dans toutes les conditions de notre existence. Mitski me fait penser à l’Empereur Hadrien dans les Mémoires d’Hadrien de Yourcenar. Arrivé à la fin de sa vie, cet empereur fictif fait le bilan de son œuvre de gouverneur romain. Il y décrit une trajectoire d’homme qui a voulu faire le juste en intégrant pourtant le costume de tortionnaire qui va avec le titre de régent. Tout comme Mitski en temps que pop star,  faisant notamment les premières parties de Harry Styles, représente la forme la plus économiquement virulente de ce qu’elle combat pourtant. A l’écoute acharnée de Mitski m’est donc revenue cette phrase des Mémoires d’Hadrien qui résume finalement rigoureusement sa trajectoire: « Et c’est de la sorte, avec un mélange de réserve et d’audace, de soumission et de révolte soigneusement concertés, d’exigence extrême et de concessions prudentes, que je me suis finalement accepté moi-même. »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s