LE JOUR SANS FIN DE YOUNGBOY NEVER BROKE AGAIN

Souvent on a tendance à écrire sur un sujet parce qu’un destin ou un sentiment de familiarité résonne, que la tendresse nous assaillit en parlant de tel(le) artiste ou telle oeuvre. On veut y voir un caractère chevaleresque parce qu’on aimerait toujours ouvrir notes et écrire un « classique » et rien que pour cela, éprouver de l’admiration pour la personne dont on parle est un moteur évident. Or il faut se rappeler parfois à l’ordre si l’on veut rester droit avec sa personne civile, éviter de mettre sur un piédestal et regarder avec les yeux du fan ceux qui ne peuvent se targuer d’être de belles personnes, ne pas en faire des héros sans réserve. C’est une dialectique particulièrement délicate et régulière pour tout auditeur de rap qui s’ajuste avec plus une moins de latitude. Youngboy Never Broke Again n’est pas un héros, c’est un rappeur et lui reconnaitre un talent formidable ne vous empêche pas d’éviter de promouvoir en idolâtrant ce genre de comportement d’energumene. Il n’y a pas de carburant plus efficace que l’approbation des masses pour justifier la répétition sans fin de ce genre de profil. Cela étant dit, on peut se concentrer sur notre personnage. En 2000, au nord de Baton Rouge, Louisiane, naissait Kentrell DeSean Gaulden, futur-ex NBA Youngboy et actuel Youngboy Never Broke Again. Aux côtés de sa grand-mère se profile une existence hasardeuse et survoltée qui le mènera à 21 ans dans une superleague de rappeurs. Depuis le début, cohérent dans son désordre, Kentrell alimente son rap de sa vie et ce qu’elle a de si répétitivement cantonnée aux mêmes histoires de rues. Sur le papier c’est le travail tout à fait louable d’un certain nombre de rappeurs, à l’exception du fait que si la violence peut recouvrer bien des aspects, celle de Youngboy sera infusée d’une peine profonde qui la rend des plus réelles. Les tripes accrochées à la cage thoracique et la gorge semblant toujours nouée d’une haine encore plus crue, le jeune homme de 21 ans détient une certaine maitrise de l’équilibre susmentionné. Comme un écho de résignation, en narrateur d’un story telling mélodique mais dur, il semble toujours prendre un pas de recul pour conter avec clairvoyance le quotidien qu’il retournera vivre une fois finie cette parenthèse de production. Sur l’échelle des raisons à la désolation, la trahison place la barre relativement haut, et c’est d’ailleurs un des thèmes majeurs de Youngboy, embourbé dans un environnement trop petit ou tout un chacun peut se dévoiler une volte face. Il m’est d’avis qu’il y a des coeurs véritablement brisés qui vivent avec un certain génie une existence de laquelle ils ont enlevé tout désir d’élévation autre que matérielle. Pas tout à fait résigné mais acceptant son sort avec un certain fair-play, s’évertuant à faire ce qu’on attend de lui avec un souci de le faire en laissant sa trace. S’il n’y a qu’une chance de dire toute son histoire, autant qu’elle soit aussi détaillée que possible et qu’il explique ce qui fait cette voix aux cicatrices aussi palpables que celles de son visage.

Kentrell a 16 ans quand sort son premier récit sous forme de mixtape, Life Before Fame. A l’époque ne s’entendent pas encore la voix brisée et les mélodies mélancoliques, il n’a pas encore assez vécu pour pouvoir constater avec tristesse que ce qu’il raconte maintenant constituera une situation à long terme. Que l’on nous garde à tout jamais d’avoir une clairvoyance de cela à cet âge, l’inconscience ou la naïveté ne sont jamais aussi accessibles qu’à ces périodes d’ambitions titanesques où l’optimiste règne encore malgré les premiers passages à tabac de la vie. Quand il avait neuf ans, Kentrell a vu son père partir pour une peine de 55 ans, autant vous dire que le peu de foi qu’il vous reste, vous vous y accrochez. C’est malheureusement relativement plus fréquent là d’où vient Kentrell plutôt qu’ailleurs, ce genre de séparation brutale et subtilement définitive avec celui qui est censé vous donner l’occasion d’apprendre à survivre et non vous défendre. Emprisonné à l’air libre dans un quotidien de violence entre des rues qu’il a arpenté à de trop nombreuses reprises pour qu’il en ressorte quoique ce soit de différent, comme si s’il en sortait il se perdrait en même temps que son inspiration. En relisant des interviews du rappeur pour ce papier, on retrouve des époques différentes de sa carrière cette assertion qu’il va quitter la Louisiane, rejoindre un coup Atlanta, un coup la west Coast et ne jamais revenir. A sa sortie de prison, son collègue Lil Boosie se targuera d’un commentaire sur Instagram sous son post de sortie assez explicite: « Leave Br asap ». Autre exemple, la fin de la video d’Untouchable. On retrouve un extrait de conversation avec Meek Mill dans lequel il le conseille avec insistance autant qu’il l’implore « You gotta move or you gonna die ». Peut-être que la voix, comme l’homme ont fini par être oppressés par cet environnement duquel il ne semble pouvoir échapper. « I got all the drugs on me, Money on me, Shooters everywhere I go », c’est le thème de Everywhere I go et celui de l’existence de Kentrell pendant encore un long moment. De ce terreau et son histoire familiale, difficile de s’émanciper, et la trajectoire qui semblait inévitable s’avère l’être: le jeune homme commence sa relation avec la justice pour vol, début d’un certain nombre de déboires. “I’ma keep it in the streets until the game over/ Searching for better days till the pain over”, c’est ce qui ressort dès cette première mixtape, la voix qui semble épuisée par une quête de réparation pour les douleurs infligées et l’autodétermination comme obstacle majeur à la prétention à la tranquillité. Pour effectuer une ascension il faut se définir un objectif, le sien est clair: NBA, Never Broke Again. Le Youngboy suivra pour des raisons évidentes. Mind of a Menace et Mind of a Menace 2 sortiront respectivement 6 mois et 1 an après cette première mixtape (il les re-sortira l’année suivante durant son temps en prison), avec des thématiques identiques au constat de la première: une résignation fataliste qui deviendra la marque de fabrique du rappeur. Ce rythme effréné de sortie devient une constante, alimenté par de nombreux clips et videos fan made qui entérinent un des éléments de la particularité de Youngboy: un sentiment de proximité pour le public, qui en plus du réalisme des textes, est l’interlocuteur direct de l’artiste. Sa frénésie et sa popularité, il les gagne aussi en s’adonnant à de nombreux diss track, ralliant une fan base d’initiés qui parie déjà sur le futur succès à plus grande échelle de leur poulain. 

Les rêves ne suffisent pourtant pas face au poids du code postal. A 17 ans Kentrell connaitra donc la prison, comme n’importe quelle enquête statistique aurait pu l’anticiper. L’affaire concerne la mort de NBA Boosie, tué lors d’une fusillade dans les rues de Baton Rouge et dont Kentrell est accusé de tentative de meurtre. A partir de 17 ans en Louisiane, vous pouvez être jugé comme un adulte, il effectuera donc 6 mois de prison avant de transformer sa peine en aggraved assault et une rondouillette somme en caution. D’autant que si la condamnation légale en adulte est une première, il avait déjà eu des soucis légaux et un premier placement en centre de détention juvénile. Interrogé sur cette période l’année suivante, il raconte l’avoir vécu de façon solitaire. Il s’emmure dans le silence, par sécurité comme par salvation, taciturne et réfléchi, il construit son mental et essaie de faire de l’événement une leçon de vie, après tout c’est cette voie ou la déchéance mentale la plus totale qui s’offrent à lui. Cliniquement réaliste, ne pas s’alourdir d’illusions qui de toute façons ont déjà été déçues et de relations qui de toute façon sont vouées à la trahison ou la mort. De cette expérience s’affirme l’importance de la loyauté, thème déjà omniprésent qui servira de pierre angulaire, de morale à une bonne partie de sa discographie. AI Youngboy est un des témoignages de ce temps-ci qui marquera un tournant pour le rappeur qui s’émancipe d’une trap-blues-country si intimement liée à la couleur musicale de son état d’origine. La Louisiane donc et tout ce qu’elle implique d’héritage sonore, à plus ou moins long terme. De façon assez évidente Youngboy s’inspire des grandes figures de Baton Rouge, qui depuis quelques années déjà ont su trouver leur place dans les charts nationaux, Kevin Gates et Boosie Baddazz. Même si lui-même ne se reconnait au début qu’une influence locale, Lil That, un rappeur anonyme abattu en 2012 à l’âge de 20 ans. Peut-être pour la prophétie auto réalisatrice qu’il s’imagine, par effet miroir. A la manière parfois aussi d’un 21 Savage, ses récits empruntent une narration sombre voire gothique d’une réalité qui entremêle morts et vivants au quotidien. Il s’inscrit dans toute cette vague dont il était question dans La renaissance des martyrs. Ces rappeurs qui n’ont plus l’intention et/ou la force de continuer à perpétrer une image de la vie des rues comme un récit émancipateur qui pouvait recouvrir un caractère un peu épique, trop enrobé d’images pour retranscrire la violence et la douleur froides et terre-à-terre de sa réalité. Kentrell est déjà papa à cette époque, là aussi ce n’est que le début d’un état de fait qui se répétera au fil des années. Il tente de (se?) convaincre qu’il peut-être un homme meilleur ou du moins responsable, au moins pour eux. Nous sommes en juillet 2017, il compte déjà un certain nombre de fans et vient de sortir la vidéo pour son titre 41 qui fait notamment apparaitre Meek Mill, Young Thug ou encore 21 Savage et Boosie Baddazz. Le succès populaire du titre No Smoke vient compléter celui du single Untouchable, les étoiles s’aligneraient-elles enfin pour offrir sa couronne à l’enfant de Baton Rouge? Tout semble l’indiquer. The Fader lui consacre un long portrait, le présentant en enfant prodige d’un lieu dont tout le monde est capable de voir qu’il le rongera, la seule incertitude étant s’il en fera une star avant cela. 

Until Death Call My Name sort fin avril 2018, juste après que le jeune homme ait signé un deal avec Atlantic Records et un trimestre aussi après une nouvelle arrestation qui l’éloignera pendant 1 mois de cette sortie. Comme s’il était pleinement conscient de la différence entre album et mixtape et ce qu’elle représente en responsabilités en tant qu’artiste, il se fait le devoir d’en faire un testament. Attentif à ses descriptions, ses récits gagnent en littéralité mais force est de constater que cette première sortie avec Atlantic laisse un sentiment de distance. S’il est toujours question de sa vie, il semble néanmoins considérer la forme encore avec défiance et on peine à égaler le sentiment de proximité présent sur AI Youngboy ou AI Youngboy 2 qui suivra. Sur Until Death Call My Name se trouvent cependant deux morceaux importants de la discographie de Youngboy pour différentes raisons: Outside Today et Traumatized. Outside Today est le premier single de l’album et un tube implacable, une mélodie des plus mélancolique et la présence de Birdman dans le clip, les chiffres s’envolent, le morceau finira certifié quatre fois platine, à l’heure actuelle il comptabilise environ 240 millions d’écoutes sur Spotify et presque autant de vues Youtube. Un désir d’isolement et un rapport à la célébrité qui ajoutent encore une raison de pleinement ressentir l’anxiété. Traumatized affronte lui pour la première fois les affres de la culpabilité, le Survivor guilt qui finit forcément par devenir l’autre pendant de ce genre d’existence. « I swear I’m traumatized, I’m hypnotized/ Like I’m a reaper, I see blood when I open my eyes», se lamente-t-il, en dernier effort pour tenter d’expliquer ou de légitimer les violences dont lui-même est auteur autant que témoin, le cercle vicieux qui le pousse à perpétuer ce qui le hante. A l’écoute de la discographie de Youngboy se pose un cas de conscience relativement incontournable: la compassion que l’on ne peut s’empêcher de ressentir alors même que le narrateur est profondément coupable des mêmes crimes dont il remue les traumas pour se rendre légitime à être plaint. L’humain est un être absolument formidable, on pourra le faire devenir emphatique à bien des causes et des individus quant ceux-ci auront la malice de se mettre en forme de façon relativement séduisante pour notre esprit critique. La même année sortent Decided et Realer, on y retrouve notamment Lil Baby et Trippie Red, ainsi qu’une série d’EP dont 4Respect en collaboration avec Kevin Gates qu’il enrichira de quatre titres inédits pour les rassembler dans une version longue sous l’intitulé 4Respect 4Freedom 4Loyalty 4WhatImportant.  Realer vient clôturer 2018 en grandes pompes, lui offrant quelques unes de ses productions les plus originales et lui permettant de laisser vaquer sa nonchalance et son héritage de country rap natal comme en témoigne le plus gros succès de cette mixtape, Slime Belief. Quando Rondo, Young Thug et Kevin Gates viennent introniser Kentrell sur son territoire, ce qu’on appelle communément les street anthems, ces hymnes à la résilience visant à faire passer la réalité de manière un peu plus mélodique que son caractère abrasif bien réel.

C’est dans ce contexte que sort AI Youngboy 2, en Octobre 2019, une suite au premier volet sorti 2 ans plus tôt et sa première sortie commerciale depuis sa libération de prison. Quelques jours auparavant, Bandit, la version officielle de son featuring avec Juice WRLD sortait, devenant le dernier titre jamais sorti par Juice et à l’époque le plus grand succès populaire de Youngboy. Sur la mixtape, deux noms de producteurs symbolisent à eux seuls la popularité énorme qu’à gagné le rappeur durant cette dernière année: Wheezy et Mike Will Made It lui offrent deux pistes, ainsi que Buddah Bless dans une autre mesure. Le projet se hisse directement tout en haut du Billboard, un classement dont il est déjà coutumier mais n’avait jusqu’alors pas encore côtoyé le sommet. Depuis sa sortie de prison l’homme est d’autant plus en rotation autour de ses thèmes de prédilection, dans un schéma qui devient au fil des années une recette, laissant simplement croitre au fil des sorties une tristesse de plus en plus prépondérante. Quel sentiment plus infini que celui de la tristesse après tout, la frustration qu’elle reflète, le du caractère vain de ce constat. De ce genre de contexte l’esprit ne s’émancipe pas et l’imagination est un luxe que ne peuvent s’octroyer que ceux dont le quotidien n’est pas binaire : « Growing up in Baton Rouge was a challenge. It’s either jail or death, like, literally. Ain’t no living out there”. Toujours pas d’interviews pour accompagner un de ses premiers gros succès commercial mais des portraits, des réponses lapidaires aux quelques journalistes qui saisissent ses passages en prison pour lui poser des questions très pragmatiques, mais pas d’autre angle que ses titres pour tenter d’approcher le psyché de NBA Youngboy. Pourquoi faire après tout puisque tout est explicitement raconté et que ses frasques largement relatées dans les médias se chargent d’épaissir la caricature. Les relations amoureuses tumultueuses pour ne pas dire pénalement répréhensibles s’enchainent, comme le nombre de Youngboy juniors, les scandales lui servant comme desservant de relations presse. Malgré tout cela, s’il y a une chose que l’on ne peut pas reprocher à Kentrell depuis le début de sa carrière, c’est sa cohérence, à la fois dans le rythme et dans la tonalité des sorties. Une cohérence qui au premier abord ne laisse pas forcément percevoir que toute sa trajectoire se fait en montagnes russes, alternant les entrées et les sorties de prison et ce que celles-ci pourraient impliquer sur sa direction artistique. Mais à l’image de son premier passage, chaque retour entre ces quatre murs semble lui redonner à chaque fois une rage encore plus pathétique qui tranche le coeur tant elle semble vouée à n’être qu’alimentée par la redondance des épreuves. 

Dès février 2019 il sort February’s Still Flexin’ suivi de April’s 38 Baby 2 en avril, respectueusement ses treizièmes et quatorzièmes mixtapes. On note une accentuation de son usage de l’autotune et des mélodies pour un succès commercial non négligeable puisque le projet est le second à se hausser en première position du Billboard. En 2020 sort également Top, son deuxième album studio sur lequel on retrouve Snoop Dog et Lil Wayne, deux invités qui honoreront comme il se doit ce titre en gratifiant Kentrell d’excellentes participations, auxquelles lui-même saura répondre avec brio. Top est un condensé de Youngboy, agressif comme mélodique sur les refrains, technique sans effort apparent, lugubre comme émancipateur. Chaque femme est là par intérêt monétaire, comme chaque ami s’avérera être un traitre ou un shooter, un monde dans lequel la surprise n’existe plus est un monde de désolation et c’est ce qui ressort de Top. Avec une précision qui frôle le voyeurisme, on est en immersion dans un psyché des plus conscient de ses tumultes, qui parle pourtant à des masses immenses. La critique se réjouit d’une façon que les fans connaissent déjà bien, on se gargarise de voir le rap mainstream redevenir « dangereux ». Le frisson prend la forme de Youngboy Never Boke Again, ce choc de réalité qui de loin n’est qu’exaltation car divertissement ou bien esthétique pour la version intellectuelle. Until I return viendra à la mi-novembre clôturer cette année, une mixtape qu’il sort d’abord exclusivement sur Youtube, par loyauté pour sa fan base dont c’est le terreau et le pilier, avant de la diffuser par les biais conventionnels deux jours plus tard. A cette époque Youngboy est dans une période particulièrement sombre, il s’épanche lors de live Instagram sur son malêtre en cours et déclare vouloir prendre du recul sur la musique, faire une pause. Cette retraite déjà annoncée un peu plus tôt dans l’année et une idée sans doute noble, n’aura bien sur pas été mise à exécution. Until I return est le sequel de Before I Go sorti en 2016, un gap de 4 ans et l’équivalent de 100 existences se sont écoulées entre les deux pourtant la voix porte toujours la même absence d’illusion qui le fait s’attirer l’empathie malgré une réalité détestable. La tracklist en dit long sur l’état mental du jeune homme: Toxic, Doomed, Trasher, Emotional Torn semblent dessiner une image plutôt claire de perdition et de solitude plus asphyxiantes que jamais dans la tête et le rap de Kentrell. Les démons ont l’air de prendre le dessus sur l’homme qui s’isole pour tenter non pas de les appréhender mais au moins les contenir comme il l’a toujours fait, d’une façon qui fournisse au moins l’illusion sociale de penser à autre chose que la mort sous toutes ses formes. 

Mars 2021, Kentrell se retrouve de nouveau sous le feu des projecteurs pour ses problèmes avec la justice. Possession d’armes et de drogues viennent donc s’ajouter à toutes ses peines en suspend pour kidnapping, violences conjugales et autres tentatives de meurtre, laissant s’entrevoir une fin de parcours de plus en plus proche, une fuite en avant qui ne devrait plus pouvoir tenir bien longtemps avant que se concrétise la réalité carcérale à long terme. Là encore les tumultes de son passé fomentent les déboires de son futur malgré une popularité qui ne cesse de tenter de lui offrir des portes de sortie. Octobre arrive et Sincerelly, Kentrel, son troisième album studio, sort alors qu’il est toujours incarcéré. La gravité de la situation donne lieu à une promo minimale voire inexistante pour cet album et certaines rumeurs laissent entendre que même Youtube, la plateforme qui lui a tout permis jusqu’ici, envisagerait de se désolidariser de la promotion de son contenu. Difficile en effet devant un tel bilan de prétendre ne pas être un des relais de légitimation de ce que contient de problématique aux yeux des moeurs littéralement l’intégralité de ce qu’il propose, tant visuellement que lyricalement. Il faut dire que s’il nous a habitué aux vices, cet album sera une nouvelle tentative de légitimation de ceux-ci. Avec la toxicité d’un addict, Kentrell fournit également un éclairage sur sa vie sentimentale, implorant à sa copine avec un degré de manipulation non négligeable sur son usage des drogues un « But I won’t leave them alone if you leave me alone». Sur Break Or Make Me il laisse s’échapper un désespoir unilatéral qui ne peut laisser personne insensible:

Tell me, bae, now can we please stop fighting?

I need you on side me

I might lose my life tonight

Later on, I’m gon’ be Maybach riding, World War III inside me

It’s a cold, cold world outside, ain’t on the worst crew

I ain’t got no one that I can trust, I got my guard up so high

I can’t even be with you

De la défiance la plus totale envers autrui à la peur de l’abandon, de l’agression à la dépression pour ouvrir sur ses aspirations, le même schéma est écumé avec brio, laissant percevoir la rage qu’il n’a pas fait l’effort de conscientiser sur des titres comme 50 Shots ou Smoke Strong de façon maniaque à la manière d’un Waka Flocka Flame. Si l’album n’est pas un des highlights de la carrière de Youngboy musicalement parlant, il ne déçoit pourtant pas la critique. Pour la simple et bonne raison que Youngboy a réussi, c’est un rappeur dont la musique est sauvée comme elle est torpillée par sa seule personne. Peu importe que les productions ne soient pas exemplaires, qu’elles semblent parfois mêmes caricaturales ou trop évidentes (notamment son utilisation des pianos déjà largement explorés), sa capacité à nous imposer son intimité lui vaut bien des passe droits tant l’intention semble pure et naïve derrière ce moloss de violence. Ce que les fans de Youngboy vous loueront chez lui c’est sa consistance au fil des années, mais cette sortie laisse constater qu’elle est aussi son plus grand risque tant l’opulence peut se transformer en redondance, redondance à laquelle tout auditeur assidu est déjà confronté mais préfère en optimiser la réalité. Cet album est aussi celui de l’isolation mentale, de l’ambivalence encore plus haletante de celui qui estime ne rien dévoiler tout en s’acharnant à tout expliciter en surface. « Every time I catch my feelings, lock ‘em in a bottle/And you probably find my heart somewhere lost in Nevada » assène-t-il sur Nevada. 

En septembre dernier Birdman était de passage dans le podcast de Big Bank et Dj Scream, Big Facts. La mixtape From The Bayou déjà dans les tuyaux depuis longtemps et Birdman en bon businessman, déjà bien au fait de la trajectoire du jeune Kentrell. Interrogé sur son talent à repérer les mastodontes du rap avant tout le monde comme ce fut le cas avec Drake («one of the richest rapper ever ») il déclare pragmatique : « I Think NBA Youngboy might be the biggest rappeur. Ain’t no n****  gonna be bigger than NBA. Numbers. Numbers don’t lie. He the biggest youtube artist around the world and he behind the wall. But I’m saying, when that little boy get his mind right and he come from under his bullshit and understand who he is, cause we thuggin and all but we 30, he’s 20 years old. When you put a n**** behind the wall he becomes smart. He not normal, he special, he’s a billion dollar n**** in flesh. We can’t do nothing about it». From The Bayou sort à peu près 3 mois après cette déclaration bien que le projet ait été prévu depuis déjà un certain temps puisqu’on en avait entendu parler dès Mars 2018 et le début de l’heure de gloire de Kentrell.  A peine une semaine plus tôt un évènement a déjà remis les projecteurs sur le jeune homme et amorcé ce qui se trainait depuis un moment déjà, une prise de position des diffuseurs sur son contenu. Fin Novembre, la chaine Youtube du rappeur dans son intégralité est suspendue par la plateforme, représentant environ 9 billions de vues cumulées et surtout le témoignage le plus explicite de l’intégralité de sa carrière. From The Bayou suit donc dans ces circonstances, on entend fusionner les deux hommes avec une homogénéité discutable mais qui révèle d’autant plus ce en quoi NBA Youngboy est « special ». Personne ne nous parle aussi directement que lui et tant que ses raps seront des confessions, quiconque s’immisce entre lui et l’auditeur pâtit d’un sentiment intrusif. En tant que fan ou auditeur, à travers les yeux du principal intéressé on explicite ce qui fait qu’il est celui qu’il raconte. Ses erreurs comme ses accomplissements, ceux déjà réalisés dont on sait pourtant qu’ils sont loin d’être la finalité, insuffisants pour lui comme pour nous et nous fait miroiter ce que devrait être la suite logique, le statut de superstar indiscutable de tous, le moment où l’on sera complètement légitime à parler d’héritage. Il n’a que 21 ans, un quart de vie ne suffit pas à réaliser sa destinée et en tant que spectateurs, bien sur que la suite de l’histoire nous intéresse, on la vit à travers lui. Birdman n’est audible que sur les trois premiers sons de From The Bayou et l’outro, comme s’il était lui aussi conscient de cette impossibilité de s’insérer au long terme dans l’univers de Youngboy sans paraitre de trop. 

Nombreuses ont été les figures ces dernières années de rappeur propulsés par internet en tant que tel alors qu’ils avaient plutôt tout d’entertainers. Des Trippie Red, 6ix9ine ou encore Lil Pump accumulent des masses de viewers plutôt qu’auditeurs, faisant ressortir la dichotomie entre un public et une fan base. Youngboy Never Broke Again aurait pu tomber dans ce schéma là, se cantonnant à amasser les débiles, adorateurs d’un quotidien fantasmé qu’ils n’effleurent qu’au bout de leur clic et dont ils écument toute la difficile réalité d’une vie de violence pour en faire un « lifestyle ». Mais le fait est qu’à 21 ans, Kentrell a sans doute vécu plus de traumatismes que beaucoup d’entre nous en vivront au cours de leur existence, et que la réalité avec laquelle il le raconte est bien trop concrète pour le cantonner au divertissement que représentent les autres. Une nouvelle équation semble enfin se dessiner dans la vie de Youngboy, malheureusement c’est celle d’un enfermement à plus long terme que les fois précédentes, qui devient chaque jour un état de fait très palpable. Reconnaitre son talent n’empêche pas non plus de reconnaitre que cette place est légitime, qu’elle est le résultat de choix et d’actions faits en pleine conscience, peu importe le déterminisme avec lequel il a du batailler. Difficile de se détacher de ce qu’il y a de profondément humain et commun chez une personne dont les actes prouvent tout le contraire. De l’importance de ne pas romantiser les parcours comme les protagonistes, celle de voir avec la même clairvoyance que l’on prête à l’artiste l’homme violent qu’il y a derrière, sans céder à l’empathie provoquée par l’injustice. En Juin 2021 Joe Biden a annoncé un plan national, sobrement intitulé Crime Plan, visant à développer les infrastructures dans les villes les plus sujettes à l’insécurité. On y retrouvait les historiques Baltimore et Chicago mais parmi ces métropoles à la violence bien connue, la plus petite ville visée par ce plan était Baton Rouge. Les politiques publiques n’ont jamais prouvé une efficacité vraiment concrète quand il s’agit d’endiguer ces problèmes mais le constat fait écho au parcours de Youngboy Never Broke Again. Une histoire de la violence qui passe par l’urbain avant de devenir une entité personnelle, qui gengraine les destins qu’elle laisse survivre et ne trouve de voie de sortie qu’avec l’aide d’un agent exogène. Une histoire de fatalité qu’on a vu se construire au fil des années, dont on a laissé toutes les causalités s’accumuler en pleine conscience et dont on se retrouve, toujours trop tard, à devoir tenter de maitriser. Youngboy est un parcours parmi tant d’autres qui n’aura eu comme horizon tangible et finalité que la prison et la haine virale, s’il a su le mettre en mots, après 21 ans de pratique, il n’aura pas su échapper à ce même constat de perdition. Mais ne vous détrompez pas, le revers de sa médaille est malgré tout bien plaqué or. 

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