LES 50 MEILLEURS ALBUMS DE 2021

Encore une année qui s’écoule sous le signe du marasme socio-politique et sanitaire sous les cieux navrés qui couvent notre vieux caillou. On n’a pu que chercher du réconfort et de la félicité là où on savait qu’on serait susceptible de la trouver. Le thermotropisme est après tout un instinct de survie on ne peut plus naturel. Pour les mordus voire tordus de musique que nous sommes tous ici, on a facilement trouvé de quoi se distraire, rire, s’émerveiller, pleurer et haïr dans l’actualité de l’année 2021. Celle qui a commencé avec le magnum opus qu’a été Whole Lotta Red, qui a accompli l’exploit de donner naissance à une nouvelle tendance. Celle qui a vu des légendes et des têtes d’affiche tenter tout ce qu’ils pouvaient pour essayer de rester pertinents – on pense au pétard mouillé qu’a été CLB ainsi qu’au rituel sectaire ayant entouré la sortie de Donda – et qui en a vu d’autres tomber aux mains d’esprits revanchards alors même qu’ils étaient loin d’avoir accompli ce pour quoi ils étaient ici – on pense à Young Dolph, DMX et à Drakeo The Ruler. Grandeurs et décadences plus ou moins fortuites. On a également assisté à l’avènement de nouvelles icônes, à l’image des feux follets de Rochester, RX Papi et RXK Nephew, ou du nouveau phénomène de Détroit, Bruiser Wolf, sans compter l’intronisation au panthéon de l’illustre Mach-Hommy. Si la nouvelle garde a porté des fruits éclatants aux saveurs pléthoriques, la vieille nous a également prouvé qu’il fallait plus que jamais compter sur elle : Nasir Jones nous l’a démontré avec force panache. Hormis ce satané rap que l’on déteste autant qu’on l’aime, c’est de toutes les fontaines que des cascades de musique formidables nous ont abreuvés de leur nectar de jouvence, qu’il s’agisse de l’astre paisible dont nous ont gratifiés le jazzman Pharoah Sanders et Floating Points, ou de la méditation spatio-temporelle qu’est l’album de Lost Girls. La tragédie d’Astroworld a établi une nouvelle jurisprudence sur la sécurité en festival et l’influence de la mentalité des artistes sur leur public. La débâcle des leaks a atteint son paroxysme lorsque l’album de Juice WRLD, publié en fin d’année, ne comptait que trois morceaux n’ayant pas fuités préalablement, devenant la risée des internautes en plus de renforcer l’idée d’un cash grab éhonté, tout comme ce qui se passe encore avec la musique de Pop Smoke. Mais a priori, ce que l’on retiendra tristement le mieux de cette année, c’est la prolifération maladive du phénomène des NFT, véritable nuisance à l’Art, qui sous couvert de nouveauté et d’innovation, représente une énième menace à l’intégrité artistique. De par le monde, bon nombre de musiciens y voient un moyen inédit de revaloriser leur art, sans visiblement en saisir les tenants et aboutissants désastreux qui vont jusqu’à l’impact écologique de la consommation d’énergie de la blockchain. Rendez-vous compte, les cryptodébiles ont même joué un rôle dans l’augmentation des prix des carburants au Kazakhstan, constituant l’une des étincelles initiant les feux de la révolte dans tout le pays. Et au milieu de tout ça et d’évidemment bien plus encore, nous étions là, démunis face aux événements, notre frustration croissant au rythme déplorable de la mascarade. Mais envers et contre tout, ça ne nous aura pas empêché de constituer un top des meilleures sorties de l’année, top qui s’inscrit dans un souhait qui cristallise tout notre espoir : puisse la ruée vers les cryptomonnaies et les NFT se tarir et cesser de constituer une menace si abjecte pour ses proies, qui nous sont si chères. 

50) KEN M – KEN M

En littérature, certaines des œuvres les plus iconiques de leur genre ont été publiées à titre posthume, leur auteur s’étant donné la mort prématurément des suites d’une profonde dépression liée au rejet de leur manuscrit ou à la simple insatisfaction de ce qu’ils avaient créé, comme par exemple Maldoror et ses Chants, ou John Kennedy Toole et sa Conjuration des Imbéciles. Un des meilleurs albums de l’année est sorti le tout premier jour de l’année, et bien avant le dernier jour, il était retiré de toutes les plateformes et pour ainsi dire totalement indisponible des internets. Son créateur, un tout jeune homme de 18 ans, a fini par se laisser convaincre par certains retours négatifs sur son œuvre et a fini par la détester au point d’effacer jusqu’à son existence même, la transformant en arlésienne. Le rapport du créateur à sa création est toujours très complexe et source d’insondables angoisses, et il arrive qu’il leur soit impossible d’avoir le recul nécessaire pour avoir pleinement confiance en elle. Avoir la lucidité de reconnaître du génie lorsqu’on l’a en face de soi n’est pas toujours évident, qu’on se le dise, simplement, il faut pour ça au moins daigner faire l’effort d’en accepter l’éventualité. – Hugo

49) EST GEE – BIGGER THAN LIFE OR DEATH

Nouvelle tête d’affiche du rap américain, EST Gee a sorti cette année deux volumes de Bigger Than Life Or Death, dont le premier a particulièrement retenu notre attention. Fort d’un timbre de voix qui se suffit à lui seul pour laisser transparaître la cruauté de son propos, il dispose d’une relation amicale et artistique lui permettant d’exploiter au mieux son talent sur disque. En effet, la force tranquille que dégage le natif de Louisville est conduite par une esthétique glaciale façonnée par ForeveRolling – son producteur attitré, qui connaît également un succès grandissant – en entremêlant les sonorités propres aux différentes scènes de « street rap » de ces dernières années, de Memphis à Détroit. Signé chez CMG depuis fin 2020, l’éthique de travail du label semble lui avoir permis de trouver le juste milieu entre l’insensibilité dont il fait preuve dans ses bangers surpuissants, et la douleur qu’il est capable de chanter avec une pudeur presque mafieuse, dans certains de ses morceaux. – Hovito

48) JOY ORBISON – STILL SLEEPING VOL. 1

Après plus d’une décennie passée à visiter les moindres recoins de la dance music britannique, Joy Orbison s’est, en 2021, enfin décidé à sortir son tout premier long format. still slipping vol. 1 est une véritable réussite : le producteur y distille un savant mélange de bass, de garage et de house intimiste, incorporant à ses compositions des notes vocales enregistrées par ses parents, sa tante ou ses cousins. Orbison rend un bel hommage à sa famille avec cette superbe mixtape, et il nous tarde d’entendre ce que les prochains volets nous réservent ! – Valentin

47) BRUISER BRIGADE – TV62

En cherchant des prétendants au titre de « collectif de l’année », difficile de trouver des concurrents à la Bruiser Brigade. Bruiser Wolf, J.U.S, ZelooperZ et Fat Ray ont tous les quatre sorti des albums solos – dont certains seront mentionnés dans cet article – mais nul doute que l’émulation artistique dont on profite trouve ses racines dans la multitude de collaborations et dans la conception de cet album de groupe, TV62. Une association d’excellents rappeurs, c’est en partie la réussite de Danny Brown, qui n’aura pas eu besoin de sortir un album solo (que l’on attend pour 2022) pour faire parler de lui en 2021. L’éclectisme de la proposition artistique qui lui est propre, et pour laquelle il est apprécié, est ici matérialisée par la présence de plusieurs rappeurs aux attributs spécifiques. À consommer sans modération, on imagine que d’autres projets de ce type suivront dans les prochains mois. – Hovito

46) INJURY RESERVE – BY THE TIME I GET TO PHOENIX

Parker Corey et Richie With A Tie n’auraient pu faire un plus bel hommage à Groggs, leur ami et membre du groupe Injury Reserve tragiquement décédé en 2020. Enregistré en partie avant la disparition de ce dernier, By The Time I Get To Phoenix documente avec acuité et horreur une Amérique meurtrie par la pandémie et un climat raciste oppressant. Au-delà des lyrics, ce sont essentiellement les productions et les expérimentations vocales qui donnent vie à cette chronique sur la terre brûlée. Qu’elles soient enragées ou élégiaques, les compositions résultent toutes d’une science musicale éminemment complexe, que le groupe n’a jamais aussi bien maîtrisée. La radicalité de l’album pourra paraître à certains trop absconse pour l’apprécier pleinement, mais elle n’est que le reflet de la violence des thèmes qui y sont traités. Aussi unique que malaimable, le chant du cygne d’Injury Reserve continuera longtemps de résonner dans nos têtes. – Maxime

45) GROUPER – SHADE

Quand j’étais au lycée, on devait faire des options découverte. J’ai raté le moment des choix et me suis retrouvée là où il restait de la place : en sophrologie. De cette expérience, j’ai retenu mon inadaptation à tout ce qui demande une concentration sur soi-même, une aversion pour tout ce qui touche au développement personnel et le concept de safe place. Plus que n’importe quel autre artiste, Grouper représente ce concept. D’une cohérence réconfortante, chaque album offre un espace-temps aléatoire au réel. Shade est une démonstration de force pudique, un condensé de morceaux unreleased construit au cours de la dernière décennie, au carrefour de l’ambient, la drone music et la folk. Des bruits blancs, des guitares et cette voix d’outre-tombe : la recette est bien identifiée sur le papier mais l’exécution nous laisse devant un constat de réussite qui nous échappe. L’enchaînement des titres « Ode To The Blue » et « Pale Interior » en est un exemple probant de beauté, tout comme l’album, qui semble être un amas d’idées en progression constante dans un espace pourtant si intimement restreint. « Kelso (Blue Sky) » rappelle aussi que Grouper est capable de sortir de son cocon, s’exprimer clairement notamment sur la perte d’un être cher, l’absence. Shade est le douzième album en quinze ans de Liz Harris. C’est une rétrospective de ses différentes ères d’artiste, une pièce maîtresse dans la production comme dans l’exécution, une pierre de plus dans la construction d’une discographie unique. – Lucille

44) TIRZAH – COLOURGRADE

Il y a trois ans, Tirzah débarquait avec Devotion, un premier album de pop intimiste, candide, et solaire. Sur Colourgrade, l’Anglaise offre des morceaux plus métalliques, synthétiques et maussades, sans jamais tomber dans le sombre. Sa musique a toujours eu ce côté très intime, comme si elle venait chuchoter à notre oreille les vicissitudes de son quotidien. Un quotidien qui a bien changé pour elle. Depuis la sortie de son premier effort à l’été 2018, Tirzah est devenue mère, et a pu déménager loin du tumulte de la vie londonienne grâce à ce succès improbable. Le résultat est un album sur les hauts et les bas de la maternité, le conformisme et les banalités du temps qui passe. Dix chansons avant-gardistes, à l’aspect invariablement géométrique. Des cousines lointaines de Panda Bear ou The Knife, moins exubérantes et radicalement sobres. – Mathieu

43) LIL BABY & LIL DURK – THE VOICE OF THE HEROES

Si on peut considérer 2021 comme une nouvelle année où les prétendus blockbusters du rap américain se suivent et déçoivent, on peut alors apprécier la combinaison de deux rappeurs aux trajectoires bien différentes, qui semblent se trouver touchés par la grâce au même instant. Souvent, les collaborations de ce type entre têtes d’affiche ont été exécutées au mauvais moment, produisant un goût d’inachevé et de la frustration pour le public. The Voices Of The Heroes est la concordance entre le second souffle trouvé par Lil Durk, et le zénith de l’ascension constante de Lil Baby, qui l’a mené sur le trône de sa ville depuis 2020. Cet album marque sans doute l’apogée d’une ère de la trap mélodieuse devenue la norme à Atlanta, dans laquelle les deux protagonistes performent et se complaisent. Parfois accusés – à juste titre – de redondance, c’est l’efficacité de leur formule qui nous renvoie sans cesse vers ce disque. – Hovito

42) VINCE STAPLES – VINCE STAPLES

Vince Staples nous révèle son EP Vince Staples réalisé en collaboration avec le beatmaker Kenny Beats, qui produit l’intégralité du projet, créant une atmosphère sonore feutrée aux textures chaleureuses. Côté rap, le californien use de son flow désabusé, à la limite de la nonchalance, pour nous dépeindre son passé le long de la 65e rue de Long Beach, entre fusillades et représailles, armé de son calibre .38, qu’il a surnommé « Lil Wayne ». Pour un EP éponyme, qu’il décrit lui-même comme le plus personnel de sa carrière, Vince Staples se contente de raconter quelques faits de rue, sans pour autant nous dévoiler ce qu’il est ou ce qu’il ressent, comme anesthésié par son vécu difficile. Reste cependant quelques ouvertures intéressantes sur son histoire familiale compliquée, avec notamment une piste audio laissée à sa mère, lâchant par la même occasion la phase la plus marquante du projet : « I was singing in the choir with a gun in my purse ». – Paul

41) ISAIAH RASHAD – THE HOUSE IS BURNING

Sa Jeep dans le mur, la Honda de son label dans le fossé et un passage en rehab plus tard, Isaiah Rashad nous livre The House Is Burning, cinq longues années après The Sun’s Tirade. Tout au long de ces 16 morceaux, Zay nous promène dans un Los Angeles embrasé, entre effluves éthyliques et crise existentielle, nous décrivant l’errance psychologique dans laquelle il a vécu ces derniers temps. En ressort un album déstructuré et nébuleux, contrasté par la personnalité des artistes invités sur le projet : Amindi et SZA nous plongent dans un cocon de réconfort quand Lil Uzi Vert et Duke Deuce explosent par leur prestation. Les excellents morceaux « THIB » et « HB2U » concluent cette virée urbaine sur une note lucide et apaisée : on sort de The House Is Burning un peu perdu et frustré par la narration décousue de l’album, qui reflète au final assez bien toute la dissipation de l’artiste, occupé à sauver ses propres meubles quand sa maison prenait feu. – Paul

40) JAPANESE BREAKFAST – JUBILEE

Sorti au début de l’été, Jubilee est une exécution parfaite de ce qu’on appellera caricaturalement l’indie pop. C’est le troisième album de Michelle Zauner, aka Japanese Breakfast, mais surtout le premier après une longue période de quatre ans qui a suivi la mort de sa mère, et voulu comme une célébration du temps qui passe, dans un univers où la joie a refait son apparition : « The songs are about recalling the optimism of youth and applying it to the adulthood ». Japanese Breakfast offre un voyage à travers la libération. Des hymnes pop comme « Posing In Bondage » ou « Be Sweet » viennent concrétiser cette euphorie retrouvée, la hissant au rang de popstar. Sur dix titres, Michelle Zauner convainc de son ambition au bonheur. En arborant des éléments de shoegaze comme des schémas de tube pop des années 80, elle enrichit sa vision sans cesse. Des titres comme « In Hell » ou « Posing For Cars » laissent cependant refléter les résidus d’une tristesse profonde, qu’elle prône avoir intériorisée sur le reste de l’album. C’est un brillant exercice révélant les talents de chanteuse de Japanese Breakfast et soulignant surtout ses aptitudes de compositeur et producteur. Des boulevards d’ambitions, d’influences et de possibles émanent de cet album avec une sincérité fulgurante. – Lucille

39) BANDGANG LONNIE BANDS – HARD 2 KILL

Si BandGang Lonnie Bands sort en 2019 un album revendiquant le titre de King Of Detroit, l’appropriation de ce statut n’a jamais paru aussi légitime qu’à l’issue de l’année 2021, qui aurait pu être la dernière de son existence. Victime d’une tentative d’assassinat au mois de mai, l’un des artisans principaux de l’émergence de la scène Detroit Rap depuis 2017 – avec son crew BandGang – sort Hard 2 Kill, qui apparaît comme le disque le plus abouti de sa carrière. À la manière de Young Dolph (à qui l’on souhaite de reposer en paix) avec Bulletproof en 2017, Lonnie Bands tente avec brio de dégager un sentiment d’invincibilité, en écartant tout sentiment de vulnérabilité lorsqu’il évoque le drame qu’il a vécu. L’air frigorifiant qui fait les beaux jours du Michigan se dégage des productions sur lesquelles il déblatère, lui permettant de déambuler avec flegme dans nos enceintes. À noter que son EP Fuck Rap 2, et l’album collaboratif Street Dream Team (avec Good Gas et FKi 1st) méritent tout autant d’être mentionnés. – Hovito

38) MYD – BORN A LOSER

La belle époque de la French Touch est désormais révolue. Elle aura été un des pans les plus distinctifs de la musique française et aura permis aux artistes du courant de figurer parmi les plus connus du pays à l’international. De ses vestiges, il reste quelques artistes poursuivant cette exportation, à l’image de l’illustre Brodinski, qui enchaîne les projets collaboratifs avec des artistes outre-Atlantique. Quant à Myd, il sort enfin son premier album sur Ed Banger Records en 2021, qui puise largement dans la musique de ses inspirations. Le résultat est un rayon de soleil auditif, un disque saisonnier par essence mais dont les ultraviolets sont suffisamment virulents pour remplacer une machine artificielle ou un inepte autobronzant. L’exercice du long format est pour le genre d’artiste qu’il est un défi de synthèse et de cohérence, qu’il réussit avec maestria, parvenant à canaliser tout autant la house que l’indie pop, toujours avec goût et fraîcheur. Et si l’on pourra déplorer ses collaborations avec des youtubers sur le côté, il nous aura au moins épargné ces énergumènes sur son album solo. – Hugo

37) DREGO – KRAZY MAN

Cela fait quelques années que Drego et Beno forment un des duos les plus en vue de la scène rap de Detroit, qui ne cesse de repousser les limites du genre avec ses cadences supersoniques et les performances renversantes de ses interprètes. Avec Krazy Man, Drego signe son tout premier album en solo ; un projet qui vient définitivement consolider son statut d’incontournable de Motor City. Aucun réel bouleversement n’est à noter dans sa recette : Krazy Man se contente de tenir toutes ses promesses, ni plus ni moins, et il n’y a pas lieu de se plaindre. À son habitude, Drego débite ses froides menaces sur des beats au rythme effréné. Le nombre de bangers présents sur le projet donne le vertige : on retiendra notamment les performances mémorables que nous offrent « Okay », en feat avec Peewee Longway, ou encore « Eddie Long », sur lequel on retrouve les visages familiers du Bandgang (Lonnie Bands, Biggs et feu Paid Will). – Valentin

36) NAS & HIT-BOY – KING’S DISEASE 2

En 2020, Nas rechausse les crampons avec King’s Disease. En 2021, l’épopée continue avec un deuxième volume dans lequel Nas et Hit-Boy parfont leur recette. Après le fiasco de son association avec Kanye West, Nasir Jones a, semble-t-il, trouvé le complice parfait. Versatile et toujours difficile à cataloguer, Hit-Boy était sans doute le producteur le plus à même de redonner un élan de fraîcheur à sa carrière. Il n’est pas évident de maintenir une cohérence lorsque Lauryn Hill, EPMD, Blxst et YG figurent sur la même bande-son. Pourtant, King’s Disease II se rapproche du juste équilibre recherché. Les différents courants dont la musique de Hit-Boy est imbibée permettent à Nas d’être en phase avec sa génération et avec son temps, matérialisant un discours bien léché de leader de son genre, nous faisant presque oublier les phases pompeuses de chef d’entreprises distillées çà et là. – Hovito

35) ZELOOPERZ – VAN GOGH’S LEFT EAR

Cet album possède toutes les caractéristiques pour être qualifié de coup de cœur de l’année. Dans le sillage d’une année d’exception de la part de son collectif, la Bruiser Brigade, ZelooperZ a pris le soin d’offrir un projet vraiment recherché qui ne se cantonne en aucun cas à un unique registre. Lo-Fi hip-hop, trap, cloud, jazz rap… Le rappeur de Détroit explore la totalité des genres qui lui sont accessibles, mettant en avant une polyvalence remarquable. La liste des guests est d’ailleurs parfaitement pensée dans l’optique d’un album surprenant. On y retrouve l’insaisissable RXK Nephew, le prodigieux 454, qui s’est justement révélé en 2021, ou encore le légendaire Danny Brown. Avec ce disque, ZelooperZ en aura impressionné plus d’un en montrant qu’il était insensé de s’essayer à le ranger dans une case. Il semble désormais impossible de prévoir la suite pour l’artiste, et accepter ce constat, c’est aussi démontrer qu’on a bien compris le message passé avec Van Gogh’s Left Ear. – Eddy

34) REMBLE – IT’S REMBLE

« You spent a band on a burner and died with it? », « Are you willing to die for those Christians? » sont autant de questions rhétoriques glaciales qui pourraient figurer dans le script d’un film d’horreur dont l’action se situerait dans les rues incandescentes de Los Angeles. Remble, une des révélations de l’année, est un chirurgien spécialisé dans le travail de sape, opérant avec une précision infime sur les organes vitaux. Disciple spirituel du regretté Drakeo The Ruler, il s’en démarque par un phrasé mécanique et millimétré, dont la vivacité ne fait qu’accentuer l’effet incisif. L’art martial de Drakeo, c’était sa « nervous music », chose que Remble prend au pied de la lettre, se constituant une persona ombragée, menaçante, embusquée comme un sniper, un shot caller vraisemblablement dénué d’émotions. It’s Remble confirme tout le bien que l’on avait pensé de ses singles, et même si la plupart des morceaux du projet étaient déjà disponibles avant sa sortie, il permet de donner une forme palpable au style minutieux de Remble. Pour autant, il apparaît évident qu’il a une marge de progression considérable, et on a hâte de voir jusqu’où il ira. – Hugo

33) SAL DULU – XOMPULSE

Au croisement entre le jazz, la soul, l’electronica et l’ambient, le producteur dublinois Sal Dulu fournit un premier album à la frontière entre le rêve et la réalité. Avec une précision et une minutie sans faille, il déroule des environnements pour chaque titre censé représenter un souvenir avec son environnement propre. Fly Anakin, Koncept Jack$on ou encore staHHr viennent greffer en cautions plus que crédibles des influences hip-hop pour orner l’album de temps forts un peu plus familiers à l’auditeur, relativement décontenancé devant la richesse des références et la pluralité des temporalités. « B », avec Koncept Jack$on, et « She Belongs To Roth » sont de sublimes ballades construites autour de quelques notes de piano. La même grâce émane de « Just Like Sonnennalle Blues ». Les noms de Madlib ou encore J Dilla viennent en tête à l’écoute de ce premier essai tant il laisse entrevoir une trajectoire brillante. C’est un album pour les insomniaques et pour les geeks de la musique, ceux qui veulent toujours voir à côté de ce qu’on leur montre ce qu’il pourrait y avoir de plus grand. C’est un album pour ceux qui continuent à parler dans le vide en espérant qu’autre chose qu’un humain finira par leur répondre. – Lucille

32) JOHN GLACIER – SHILOH: LOST FOR WORDS

Sorti au milieu de l’été malgré une appartenance évidente à la nuit et au brouillard, SHILOH: Lost For Words est le premier album de John Glacier, rappeuse et productrice de l’est londonien. Un premier essai réalisé sous l’égide de Vegyn, qui l’avait repérée sur SoundCloud deux ans auparavant et qui s’inscrit dans la droite lignée de travaux comme ceux de Dean Blunt ou encore Babyfather. John Glacier fournit la bande originale d’un Twin Peaks périurbain dans lequel ses paroles semblent se dérouler au fil de l’enregistrement, alternant entre les freestyles et les commentaires qui servent d’adlibs aux pistes plus léchées. Des titres comme « Platoon » ou « Some Other Thing » sont des bijoux de délicatesse dans lesquels sa voix côtoie les brumes de sessions studio nocturnes (c’était sa seule requête pour les rencontres avec Vegyn en studio), quand « If Anything » dévoile au contraire un caractère des plus méticuleux dans la construction de ce 12 titres. Il ne s’agit pas vraiment de tristesse mais d’une nostalgie d’un temps pourtant contemporain, laissant une fine frontière entre l’impalpable, l’imaginaire et ce qui entoure un quotidien en mégalopole. C’est une bulle de grâce dans une mer placide de questionnements sans réponses. – Lucille

31) LOW – HEY WHAT

Le duo de Minneapolis Low offre très rarement au monde de la musique de piètre facture. Du haut de leurs 18 ans de carrière et leurs 13 albums, ils peuvent se targuer d’avoir érigé une discographie d’une consistance inouïe, se distinguant continuellement par leur capacité à se renouveler sans pour autant renier leurs caractéristiques dénominatrices. Hey What ne déroge pas à la règle, puisque dès les premières notes de « White Horses », l’ouverture de ce bal spectral mené par des prestidigitateurs en symbiose totale (ils sont mariés), le spectateur est plongé dans l’éther. Avec seulement le firmament comme horizon, la saturation des guitares déréglant la gravité et les synthés malléables faisant office de garde-fous, il suffit de se laisser flotter. Vous l’aurez compris, Hey What est comparable à un space opera où le vide côtoie le plein, le rien tutoie le tout, et c’est une expérience à nul autre pareil. – Hugo

30) MADLIB – SOUND ANCESTORS

Madlib est un jazzman contrarié. Digger vorace, le Californien a tout vu et tout entendu de ce que la musique du XXe siècle a pu offrir. Ces vingt dernières années, il a développé son jazz à lui, avec pour instruments son sampler et son oreille. Sound Ancestors, sorti en janvier, fait office de carte de visite pour qui n’aurait pas encore vu la lumière et le génie derrière son art. Son vieil ami Four Tet se charge des arrangements et d’une curation bienvenue au milieu des téraoctets de beat enfumés que le producteur a sous le coude. En résulte un disque d’instrumentaux presque sobre, ultra léché et focus, en comparaison des digressions auquel Madlib a pu nous habituer. Un album dans la lignée de Shades Of Blue, lorsqu’il s’attaquait au catalogue du légendaire label de jazz Blue Note. Le « Beat Konducta » empile les échantillons de tous genres et de toutes époques dans un ensemble facilement digérable, touchant régulièrement à la grâce, à l’indicible. – Mathieu

29) SEGA BODEGA – ROMEO

Romeo est le second album de l’Écossais Sega Bodega, et s’il diffère à bien des égards de Salvador, son premier opus, il semble aussi être une progression riche de sens pour le producteur. Pour vous cartographier les appartenances de Sega Bodega, il faut vous incruster dans un monde dont les références sont des Arca, SHYGIRL ou encore Charli XCX, dans cet entre-soi de plus en plus mainstream qu’on trouve dans les multiples ramifications de l’hyperpop. Romeo raconte la romance de Sega avec Luci, un être de lumière nommé en référence à Lucifer, qui l’accompagne dans ses turpitudes internes. Avec maîtrise et parcimonie, il manie sa trajectoire à travers les thèmes comme les genres, entre bangers évidents, comme pour « Cicada » avec Arca et les ballades comme sur « I Need Nothing From You ». Des machines à l’acoustique en passant par l’EDM ou l’UK bass, déconstruits à grands coups de voix pitchées sur « Luci » ou « Effeminacy », il se balade avec nonchalance entre les micro-univers qui viennent se percuter d’une façon imprévue mais épique. La seconde partie de l’album offre une dimension de grandiloquence sublime, notamment avec le titre « Um Um », qui n’est pas sans rappeler les plus belles heures de la très regrettée SOPHIE. – Lucille

Lire notre article Les ritournelles abrasives de Sega Bodega.

28) BOYLIFE – GELATO

Une des caractéristiques qui font des grands artistes ce qu’ils sont, c’est leur capacité à être pleinement eux-mêmes, ce qui implique d’être honnête avec soi-même. Pour certaines personnes, cela va de soi, pour d’autres c’est un défi. En réalité, c’est difficile pour absolument tout le monde. C’est même dans certains cas un combat de chaque instant. La couverture du premier album de boylife, Gelato, est une illustration onirique d’un boxeur endormi, dont les songes sont remplis de fruits éclatants et d’animaux forestiers. À l’écoute du disque, on comprend vite à quel point elle est adaptée : on assiste aux premiers pas sur le ring d’un jeune Sud-Coréen arrivé jeune aux USA, affrontant ses angoisses, le racisme, ses problèmes de santé mentale et bien plus encore, dans des paysages musicaux d’une délicatesse confinant au sublime, aux couleurs vives, pulsant de vie et d’entrain. C’est un véritable travail d’orfèvre, chaque écrin radieux émerveillant les sens, et dont la fragilité accentue le caractère précieux. – Hugo

27) EMMA DJ – GODRIME

Avec Godrime, le producteur Emma DJ quitte ses pénates électroniques pour livrer un album de rap français des plus singuliers. Reclus chez lui pendant le confinement, sous perfusion continue de trap, le Finlandais (établi de longue date à Paris) a fini par s’essayer au genre, envoyant ses prods à nombre de ses amis afin qu’ils posent dessus. Il en résulte un étonnant objet musical, élaboré dans une atmosphère de délire entre potes, et dont se dégage une palpable et enthousiasmante atmosphère de complicité. Les nombreux, très nombreux guests – quasiment tous anonymes – laissent libre cours à leur créativité, habillant de leurs phases cryptiques des compositions taillées au laser, tour à tour sombres, lestes et mélancoliques. Un ovni rafraîchissant à la croisée des chemins entre rap et électronique. – Valentin

Lire notre article Emma DJ – Godrime.

26) BABYFACE RAY – UNFUCKWITABLE

Vous connaissez notre amour infini pour le Detroit rap, il était de ce fait évident de retrouver plusieurs albums issus de ce mouvement dans notre top. On pourrait longtemps débattre sur le meilleur projet, mais une seule certitude : Babyface Ray a sorti le vrai blockbuster de ce registre en 2021. Le rappeur a trouvé la formule parfaite pour le rendre accessible à un plus grand nombre tout en prenant le soin de garder une vraie consistance. Unfuckwitable est une pure démonstration de force dans laquelle s’enchaîne les bangers captivants. Ray s’affirme indéniablement comme un grand gagnant de l’année avec ce projet qui lui offre une exposition bien plus importante que par le passé. Sans chercher à construire une œuvre profonde, c’est avant tout l’efficacité qu’a cherché à assurer le jeune OG. Le genre de projet qu’on pourrait considérer comme idéal pour précéder la sortie de son premier album studio. Rendez-vous en ce début d’année pour la suite. – Eddy

25) SUFJAN STEVENS & ANGELO DE AUGUSTINE – A BEGINNER’S GUIDE

Mêler musique, cinéma et questionnements métaphysiques : voici le drôle de pari de A Beginner’s Mind, album collaboratif entre Sufjan Stevens et Angelo De Augustine signé sur le label de ce dernier. Chaque piste tire son inspiration d’un catalogue de longs-métrages allant de The Thing à All About Eve en passant par Point Break. Loin d’être un catalogue de citations, l’album tire de chacun de ces films une thématique que les deux artistes transforment en réflexion ontologique. A Beginner’s Mind n’est pourtant pas cérébral, il est avant tout la preuve intangible de l’alchimie magnifique entre un maître et son élève, qui fusionnent pour ne former plus qu’une seule voix angélique. A l’image de sa cover, l’album est une invitation au merveilleux, un pur moment de grâce dont seuls les artistes d’Asthmatic Kitty Records ont le secret. – Maxime

24) XENIA RUBINOS – UNA ROSA

La musique pop, malgré sa mauvaise réputation à cause de représentants mainstream offrant de la soupe inintéressante et dénuée d’inspiration, reste à ce jour un des genres les plus foisonnants d’idées. C’est avant tout un angle d’approche plutôt que certaines sonorités en particulier. L’hyperpop connaît enfin son heure de gloire à grande échelle, mais ce sont probablement les artistes d’origine latine qui sont les meilleurs avant-gardistes du style. Les sources dont ils peuvent puiser sont extrêmement riches d’histoire, de rythmiques et de textures. Xenia Rubinos est une des plus brillantes artistes en activité à ce titre, et dont le talent pour la synthèse est époustouflant. Una Rosa est une collection de vignettes théâtrales chacune mise en scène dans un écosystème phosphorescent, parfois troglodyte, parfois à la belle étoile, mais toujours fourmillant et sémillant, où l’actrice principale photosynthétise grâce aux reflets de l’autotune sur son environnement. – Hugo

23) JAMES BLAKE – FRIENDS THAT BREAK YOUR HEART

Friends That Break Your Heart est sans doute l’album le plus conventionnel de James Blake. La voix comme la mélancolie reconnaissable entre mille, habitué des sempiternelles remises en question, il s’affirme cette fois dans ses influences pop et rap, se laissant aller vocalement comme il l’avait rarement fait jusqu’ici et se trouve un nouvel élan pour entériner son exercice de façonnage d’une musique qui flirte toujours avec génie avec le mainstream. Aux côtés de SZA pour un grandiloquent « Coming Home », comme seul pour retrouver son pré carré sur « Say That You Will » ou « Life Is Not The Same », le sublime est toujours niché dans un recoin de la mélodie et la maîtrise de cette voix cristalline. James Blake se trouve une nouvelle confiance en lui et ses innombrables qualités pour s’autoriser une zone de confort qui, malgré tout, le fait s’extraire du lot. Cet album n’est peut être pas la pierre angulaire du travail de James Blake, mais c’est une preuve de plus de son talent à savoir naviguer dans le R&B et le rap avec une légitimité et un mérite sans faille, ainsi qu’un altruisme omniprésent dans sa façon d’approcher ses invités, qui sont tous architectes et collaborateurs de morceaux qui élèvent tous les protagonistes. – Lucille

Lire notre article L’ode à la résignation de James Blake.

22) SKEE MASK – POOL

En 2018, le producteur munichois Bryan Müller (aka Skee Mask) secouait le monde de la musique électronique avec le superbe Compro. Alors que ce disque jouit désormais d’un statut de classique, lui donner un digne successeur n’était pas une mince affaire. Pool, sorti par surprise en mai, relève pourtant ce défi haut la main, offrant près de deux heures d’une techno breakée dont le caractère débridé contraste étonnamment avec la mesure de son prédécesseur. Ce nouvel album s’écoute en effet comme on prendrait des montagnes russes, alternant entre plages ambient contemplatives et tempêtes de kicks. Certaines tracks comptent parmi les plus audacieuses de Müller, à l’image de ce furieux « Testo BC Mashup », dont on ressent encore les secousses. – Valentin

21) LORAINE JAMES – REFLECTION

Forte du succès de For You And I, sorti en 2019, Loraine James a confirmé son immense talent avec Reflection. Plus léché et aéré que son prédécesseur en matière de production, ce nouvel album voit les compositions touchantes et frénétiques de la Londonienne sublimées par un vaste casting de guests – Xzavier Stone, Baths, Eden Samara, Iceboy Violet entre autres. James y aborde le profond mal-être qui l’a assaillie ces dernières années en raison des confinements successifs et des nombreux drames qui ont frappé les communautés noires à travers le monde. Un disque émouvant qui redéfinit les contours rigides de l’IDM en y insufflant une dose bienvenue de sentimentalité.

Lire notre article L’Intimate Dance Music de Loraine James.

20) DEAN BLUNT – BLACK METAL 2

Pendant des années, Dean Blunt aura souffert d’une étiquette d’artiste prétentieux. Il s’en est définitivement détaché avec son dernier album Black Metal 2. Tout y semble bien plus lisse et maîtrisé que sur le premier opus, à commencer par la forme du disque. Quid des pistes trop longues qui alourdissaient Black Metal, les dix titres de la suite n’excèdent pas les trois minutes. L’artiste anglais n’élague pas seulement sa musique en la raccourcissant, il la simplifie aussi pour en extraire sa substantifique moelle : une émotion aussi singulière que bouleversante. Il ne cherche plus à s’enfermer dans des formes vocales trop abstraites, qu’il remplace par un chant minimaliste qui insuffle une urgence poignante à l’album. C’est peut-être là le plus grand tour de force de Black Metal 2 : substituer la sobriété à la complexité pour faire naître le sublime. – Maxime

19) ALLBLACK – TY4FWM

Nul ne perpétue la tradition du pimp rap de la Bay Area comme ALLBLACK le fait depuis maintenant quelques années. Dans TY4FWM (acronyme de « Thank You 4 Fuckin’ With Me »), il continue de cultiver l’ambiguïté au sujet du caractère actuel ou non de ses activités de proxénète. Mais au-delà de ses affaires, ce disque nous plonge en immersion dans le quotidien de D’Andre Sams, le héros local qui tient à rendre ce qu’on lui a donné. Un état d’esprit de hustler qui ne le quittera jamais, ainsi qu’une volonté de fédérer les siens. Accompagné d’un documentaire édifiant sur l’aura du personnage et de sa place au sein de sa communauté, la musique que propose ALLBLACK est, comme à l’accoutumée, ancrée dans les codes du rap nord-californien. Dans « War Stories » – l’un des morceaux de l’année – Mozzy et Peezy se joignent à lui pour conter leur récit de vétéran de guerre, et un clin d’œil à 2Pac réussi à ce point méritait bien d’être mentionné, tant il est la synthèse de l’alchimie qui règne entre ALLBLACK, les rappeurs avec qui il a l’habitude de collaborer, et DTB, qui produit quasi-intégralement l’album. – Hovito

18) LIL UGLY MANE – VOLCANIC BIRD ENEMY AND THE VOICED CONCERN

On avait bien compris que Travis Miller avait plus d’un tour dans son sac. La sortie surprise de ce nouvel album au mois d’octobre a encore réussi à surprendre. S’il s’est fait connaître il y a maintenant dix ans sur la scène rap expérimentale, l’Américain a depuis touché au black metal, au free jazz et à la noise. Il livre cette fois-ci son interprétation très personnelle de l’indie rock. Un véritable tour de force, tant la diversité des influences transpire de ce disque à la fois fourre-tout et étrangement cohérent. Miller est une éponge musicale, et ce Volcanic Bird Enemy semble avoir englouti chaque recoin de la musique à guitare que l’Oncle Sam nous a délivré ces dernières décennies. Étonnamment calme et accueillant par rapport à ses quelques sorties abrasives de ces dernières années, Lil Ugly Mane délivre un énième geste artistique de haut vol, un des plus beaux actes de bravoure vus cette année. – Mathieu

17) BILLIE EILISH – HAPPIER THAN EVER

Happier Than Ever n’aura peut-être pas été le succès commercial attendu par Billie Eilish et son frère Finneas. Pourtant, il est très loin d’être un album inintéressant. La formule n’a plus grand-chose à voir avec celle de son premier album, dont le duo cherche à vouloir faire table rase. Les productions baroques cèdent leur place à des partitions plus délicates et sobres que ce à quoi les auteurs de « bad guy » avaient habitué leur public. Il en va de même pour les chants de la jeune femme, qui s’évertue à ne pas reproduire un autre single catchy qui la propulsera en haut des charts. De cette volonté naît une réflexion passionnante sur le dualisme du succès, qui anime la chanteuse autant qu’il la détruit. Si ce manifeste sur le contrecoup de la notoriété fascine, il interroge également sur la situation de ces artistes brisés par un star-système impitoyable qui laisse, hélas,  plus d’une étoile montante sur le carreau. – Maxime

16) FLOATING POINTS, PHAROAH SANDERS & THE LONDON SYMPHONY ORCHESTRA – PROMISES

On ne sait à quelle altitude se sont rencontrés Pharoah Sanders et Sam Shepherd  – plus connu sous le nom de Floating Points – mais une chose est sûre : ces deux-là ont pondu l’un des disques les plus singuliers de ces dernières années. Quarante-cinq minutes loin des pandémies, des manifs qui dégénèrent et de la montée des eaux. Un choc des générations improbable mais qui fait sens. Pharoah Sanders, 81 ans, apportait déjà une touche de cosmique à la musique de John Coltrane au milieu des années 60. Du haut de ses 35 ans, Floating Points a lui creusé son sillon dans une house rêveuse et contemplative. Ici, le temps est divisé en neuf mouvements et s’écoule au fil de sept notes de clavecin joué par Shepherd, qui tamise les envolées de Sanders au saxophone. L’ensemble est magnifié par les cordes de l’orchestre symphonique de Londres, sublimant un disque que l’on revisitera éternellement, à 35 ou 80 ans. – Mathieu

15) LOST GIRLS – MENNESKEKOLLEKTIVET

Le dernier album de l’immensément talentueuse chanteuse norvégienne Jenny Hval a été réalisé avec Håvard Volden, un collaborateur de longue date (plus de dix ans). Cela explique en partie l’osmose ressentie à l’écoute du disque. Cependant, quelque chose reste en suspens, quelque chose qu’il est difficile de verbaliser tant le souffle nous manque. Menneskekollektivet est une étincelle cosmique dans l’aurore boréale. C’est un voyage romantique à travers les âges de l’anthropocène. C’est une méditation ésotérique dans la moiteur frénétique d’un club juste avant l’aube aussi glorieuse que redoutée. C’est une œuvre dont l’élan est infini et qui vous fait ressentir des choses que rarement il nous arrive de ressentir, ou du moins, elle les invoque de manière inédite. Les mots, poèmes défragmentés et apparemment égarés psalmodiés par Hval, aussi hypnotisante qu’hypnotisée, sonnent comme des échos de vies antérieures, et animent cette exploration astrale que votre esprit vous réclame inconsciemment. – Hugo

14) JAZMINE SULLIVAN – HEAUX TALES

Heaux Tales est un album tristement singulier. La sororité dont il est empreint est hélas bien trop rare dans le paysage musical actuel, en particulier dans le monde du hip-hop. En ce sens, on pourrait dire du disque qu’il est avant-gardiste. Pourtant, il n’est pas en avance sur son temps : il est tout simplement à l’heure. L’urgence de son message y est transmise avec une intelligence et une subtilité remarquables. Jazmine Sullivan ne se contente pas de donner la parole à celles qui ne parviennent pas à se faire entendre, elle retourne les codes du hip-hop pour sublimer le désir féminin, le tout avec un savoir-faire rare. Elle parvient, en une poignée de morceaux, à déployer toute l’étendue de sa palette artistique en puisant dans divers genres musicaux pour dresser un portrait à la fois exhaustif et juste de la femme moderne dans un album dont la nécessité n’a d’égale que la virtuosité de son auteure. – Maxime

13) BOLDY JAMES & THE ALCHEMIST – BO JACKSON

Faut-il vraiment encore présenter ce duo ? Après un retour triomphal l’année précédente avec The Price Of Tea In China, qui était ni plus ni moins l’un des meilleurs albums de 2020, voilà que le rappeur de Détroit et le légendaire producteur venait remettre le couvercle. Et ce ne fut clairement pas pour faire les choses à moitié ; Bo Jackson est un album tout aussi ambitieux que son prédécesseur, avec 14 titres et des invités prestigieux : Earl Sweatshirt, Freddie Gibbs, Benny The Butcher, Roc Marciano, Curren$y et Stove God Cooks. Sur le papier, impossible de ne pas se mettre à rêver avant de lancer l’album et le résultat fut entièrement satisfaisant, pour notre plus grand bonheur. The Alchemist s’essaie à des choses un peu différentes que ce qui a pu être fait avec Boldy James par le passé, davantage de drums, un peu plus d’énergie… L’adaptation du rappeur est irréprochable et il semble désormais être grand temps d’attribuer un nom officiel à ce duo pour l’ensemble de son œuvre. – Eddy

12) DAVE – WE’RE ALL ALONE IN THIS TOGETHER

Dans la continuité de Psychodrama, Dave nous livre un second album aux allures de pamphlet introspectif. L’artiste britannique se confesse dans des morceaux fleuves avoisinant les dix minutes, tiraillé entre ses déboires amoureux, son nouveau mode de vie et le syndrome du survivant qui en résulte. Son ami d’enfance Kyle Evans signe la plupart des productions de l’album, proposant une ambiance sonore taillée sur mesure pour son accent à couper au couteau. La densité mélancolique de l’album est aérée par quatre featurings centraux plus ouverts mais comportant tout de même quelques incisions politiques, réflexe inné chez le Londonien. Cette respiration a pour paroxysme la collaboration avec James Blake, révélant toute la simplicité et l’efficacité de l’écriture de Dave : « Love’s just a film, I’m flickin’ through the parts I’m in ». Si We’re All Alone In This Together dénotait à sa sortie avec les températures estivales du mois de juillet, ce début d’année 2022 est l’occasion parfaite pour (ré)écouter ce projet brut et sincère, emmitouflé dans son manteau, la tête contre la vitre du métro. – Paul

11) RXK NEPHEW – MAKE DRUNK DRIVING COOL AGAIN

Nephew a probablement eu la meilleure année qu’il aurait pu avoir artistiquement et critiquement parlant. Avec plus d’une douzaine de projets, 400 morceaux et une reconnaissance inédite jusqu’alors, il n’y a plus aucune limite à où il peut aller désormais. De toute manière, il ne s’en est jamais fixé, c’est même un des rappeurs les plus débridés qu’il nous ait été donné d’entendre. En tant qu’auditeur de rap, on prend plaisir à écouter des écorchés vifs nous livrer leurs traumas, leurs quotidiens épouvantables et les dangers qu’ils encourent, ce qui, on peut le dire, peut confiner à l’immoral. Nephew exacerbe complètement cette notion d’immoralité, en faisant exploser toutes les conventions de politesse, de respect, d’éthique et d’humanité, proposant un contenu textuel a minima borderline, sinon profondément intolérable sur le papier. Il atteint le paroxysme de cette pratique sur Make Drunk Driving Cool Again, qui, dès le titre, vous indique qu’il va vociférer les pires atrocités. Le résultat en est un album dont tous les boulons ont sauté, un no man’s land textuel où plus aucune loi, norme ou règle ne vaut. Le tout ancré dans un paradoxe musical des plus dansants avec des productions teintées de house et de reggaeton. Cet amalgame abject en fait un des objets les plus jouissifs de l’année, le plaisir coupable par excellence. – Hugo

10) BRUISER WOLF – DOPE GAME STUPID

Pour faire simple, Wolf est un cheat code. Un wet dream d’amoureux de rap. Imaginez la diction d’E40, le charisme et l’élasticité de Suga Free, le talent pour le coke rap de Pusha T, ajoutez dans la casserole l’humour notoire des rappeurs de Détroit, et vous obtenez Wolf. Un diamant rare aux allures de caillou de crack d’une puissance incomparable. Et ça se ressent dans sa musique. Au long des 13 morceaux de l’album, produit quasi-intégralement par Raphy, qui avait déjà été décisif sur les projets de J.U.S. et Fat Ray, et à qui il faut absolument donner au moins un champ entier de fleurs, Wolf déploie un charme irrésistible. Raphy met en scène un film sonore de blaxploitation parfait pour l’acteur principal, qui sonne ici comme un mac sur son trottoir. Ses inénarrables histoires s’avèrent tour à tour hilarantes, crève-cœur, ou révélant une verve lyrique indéniable. Il change de costume à sa guise, endossant avec la plus grande aise une fourrure de vison traînant sur trois mètres et portée par deux de ses travailleuses, ou bien ses atours de coke dealer extraordinaire. Dire que c’est un bon album serait un euphémisme, mais dire que c’est un des meilleurs de cette année ne serait pas une hyperbole. – Hugo

9) RXK NEPHEW – SLITHERMAN ACTIVATED

RXK Nephew a amplement mérité son titre de MVP de l’année. Auteur d’une dizaine de projets et de quelque 400 freestyles sur YouTube en 2021, le prolifique rappeur de Rochester s’est non seulement affirmé comme une des personnalités les plus loufoques de ce game, mais aussi comme une des plus versatiles. Avec Slitherman Activated, Neph a déjoué toutes les attentes – si tant est qu’il y ait pu en avoir. L’album, paru sur le label de dance music new-yorkais Towhead Recordings, le voit poser sur un mix de prods à mi-chemin entre trap, breaks, juke, footwork, et bass concocté par des pointures locales comme Color Plus, Kanyon et DJ SWISHA (avec en prime une intro signée Black Noi$e, producteur phare de notre chère ville de Détroit). Neph signe une pluie de bangers, débitant à toute vitesse des phases toujours plus désopilantes et incongrues, en compagnie de Rx Papi, son compère de toujours, sur « Squabble » ou « Brighlight », mais surtout en solo, notamment sur les furieux « Beam On Your Toes » ou « Early Age Death ». Un disque renversant comme on en entend peu, par un artiste qui, à défaut de faire l’unanimité, aura indéniablement marqué l’année de son empreinte. – Valentin

8) NAS & HIT-BOY – MAGIC

Encore lui, ou plutôt encore eux. Ceux qui s’autoproclament « the new Gangstarr » sur « Wave Gods » – avec l’approbation de DJ Premier qui l’a lui-même produit – ont débarqué de manière inattendue dans les arrêts de jeu de l’exercice 2021, pour nous livrer neuf titres suprêmes le jour du réveillon de Noël. La symbiose qui a opéré lors de la conception des deux volumes de King’s Disease a généré un énième sentiment de nouvelle jeunesse chez Nas : « The bounce back is the greatest feeling/When they thought that you was finished ». En effet, Magic est un album qui respire la pleine confiance, ne laissant aucune place au doute. Le niveau presque divin affiché par le rappeur du Queens est une manière pour lui de faire le plein d’insolence et de mesquinerie pour se sentir briller. Après avoir montré qu’ils étaient aptes à construire des disques d’une consistance digne des meilleurs albums de notre époque, ce nouvel opus est également la proposition la plus brute et spontanée que le duo nous offre depuis le début de leur collaboration. Pas de calcul, puisqu’il n’était pas nécessaire d’en faire. Dans « Ugly », de manière presque impulsive, Nas appelle à la solidarité et à l’union au sein de sa communauté, rendant hommage aux disparus, de Big L à Young Dolph ou encore Marvin Gaye. Puisque c’est un ressenti prépondérant à l’écoute de Magic, Nas et Hit-Boy sont là pour partager leur instant de grâce, afin de tirer leur culture et leur héritage vers le haut : d’un sample de Kool G Rap à un shout-out à la jeune scène drill new-yorkaise, le sentiment de fierté est palpable tant sur le plan personnel que collectif. – Hovito

7) RX PAPI & GUD – FOREIGN EXCHANGE

S’il y en a un pour qui 2021 aura été synonyme de montagnes russes, c’est bien Rx Papi. Le rappeur de Rochester démarrait l’année en fanfare avec son plus grand succès solo, 100 Miles And Walk’in, qui laissait présager une année des plus folles pour lui. Ce fut bien le cas mais pas forcément comme on l’envisageait. C’est finalement derrière les barreaux que se termina l’année pour Pap mais avec une surprise de taille pour ses fans : la sortie inattendue de son projet collaboratif avec le légendaire Gud. Teasé depuis presque plus d’un an, cet album était ni plus ni moins un des disques underground les plus attendus. La combinaison avait de quoi faire rêver sur le papier, un véritable pionnier du cloud rap dont les classiques sont multiples et un rappeur qui ne se fixe pas la moindre barrière, peu importe le domaine. Inutile de s’essayer à anticiper la couleur du projet : elle était imprévisible. Foreign Exchange est au final un immense succès sur de nombreux points, et il a déjà visiblement permis à Papi de toucher un nouveau public. Court mais extrêmement intense, l’album nous entraîne dans une spirale infernale du début à la fin. Que dire de la formidable intro « 12 Stout Street », ainsi nommée en référence à l’adresse de son enfance, qui marquera indéniablement l’année 2021. Le producteur suédois frôle une fois de plus l’excellence en matière de productions enivrantes, tandis que Pap crache au micro ses démons ainsi que toute sa peine, offrant à ce projet une sincérité presque déroutante. – Eddy

6) MAXO KREAM – WEIGHT OF THE WORLD

Une grosse carrure de Houston pour porter le poids du monde sur ses épaules, c’est le programme de Weight Of The World de Maxo Kream La moitié de nos existences en termes de longévité de carrière et, du coup, bien des choses à raconter du côté de celui qu’on pourrait déjà appeler un vétéran. L’écriture est imagée et dégage une certaine sagesse, qui vient ajouter aux aspects très laid back du projet sur des sons comme « 11:59 », où des samples soul qui entérinent l’ambiance bien texane. Sur cet album, il s’éloigne un peu de ses thématiques très terre-à-terre de prédilection et livre plutôt un condensé de ses anxiétés, puisqu’il traverse alors le deuil d’un cousin ainsi que l’hospitalisation de sa grand mère. Des basses et des guitares viennent donner une patine toute particulière à l’album, qui se vit comme une balade urbaine sur des sons comme « FRFR » ou « Worthless », pour des confessions cependant assez personnelles, notamment sur son addiction à la drogue. Tout en restant profondément intime et relativement nostalgique, Weight Of The World contient son lot de légèreté et même d’une ambiance relativement fun sur des titres comme « Don’t Play With That Shawty Ass ». A$AP Rocky, Freddie Gibbs, Don Toliver ou encore Tyler The Creator viennent figurer son récit dans une alchimie qui prouve la dexterité et la nonchalance purement formelle de Maxo Kream, décidément architecte d’une sacrée discographie. Les figures de style côtoient les influences au fur et à mesure que les souvenirs côtoient le récit du rappeur, qui a assez vécu pour se transformer en conteur avec le recul que cela implique. Un des temps forts de l’album est sans doute « Mama’s Purse », dans lequel il reprend les yeux de sa version de 12 ans pour se rappeler les dollars qu’il volait à sa maman pour des paires de Jordan. « Local Joker » voit lui sa ville à travers les yeux de celui qui en revient et ne veut plus être un des personnages caricaturaux qui la peuple. Weight Of The World est un très beau témoignage de quelqu’un qui a trouvé comment le porter. – Lucille

5) TYLER, THE CREATOR – CALL ME IF YOU GET LOST

Les rappeurs « mainstream » n’ont pas particulièrement brillé en 2021, la faute à des albums trop peu intéressants pour figurer dans ce classement. Néanmoins, l’un d’entre eux s’est particulièrement illustré en nous offrant l’une des plus belles lettres d’amour au hip-hop de ce début de décennie : Tyler, The Creator. Le pari était toutefois loin d’être gagné, car il était loin d’être facile de faire suite à un disque aussi acclamé que l’eut été Igor. Cependant, Call Me If You Get Lost est une absolue réussite. Le Californien réalise l’un de ses rêves en y invitant le légendaire DJ Drama pour composer sa « Gansta Grillz mixtape ». Cet hommage vibrant au rap du Sud permet à Tyler de rappeler à tous qu’il est à la fois un directeur artistique de génie ainsi qu’un rappeur talentueux. Il parvient à faire d’un casting improbable une évidence en faisant exister sur une même tracklist YoungBoy Never Broke Again, Domo Genesis ou encore Teezo Touchdown, qui livrent tous des performances remarquables face auxquelles Tyler n’a pas à rougir. C’est notamment lorsqu’il rappe aux côtés de Lil Wayne que l’on constate à quel point sa plume n’a jamais été aussi prodigieuse que sur Call Me. Drôle, hargneuse, touchante ou pleine d’ironie, elle montre à quel point le natif d’Hawthorne est en symbiose avec son sujet. Call Me If You Get Lost est peut-être né d’un geste égoïste, pourtant il est d’une générosité bien trop rare. C’est cette qualité qui en fera sans nul doute un disque majeur des 2020s. – Maxime

4) CHIEF KEEF – 4NEM

Dans le money time de l’année, Keith Cozart a sorti le meilleur album que l’on aurait pu attendre de sa part à ce stade de sa carrière, ni plus ni moins. La couverture de l’album, représentant des soldats de plomb en derniers remparts d’une liasse de billets lors d’une fusillade, résume parfaitement le contenu de l’album, à savoir un Keef qui emploie les différentes facettes de son artisanat pour défendre son titre. Il nous offre ici 15 morceaux de pure violence, animé d’une rage de vaincre et d’une vitalité exceptionnelles, qui rappellent la sauvagerie jubilatoire de Flockaveli. C’est une démonstration de force impromptue qui brille en outre par la qualité de son écriture, avec des one-liners dévastateurs et des constructions particulièrement bien senties. Il y va de ses petits hommages à la Three 6 Mafia, naturellement produits par DJ Paul, sur lesquels il est comme chez lui. Et même si Keef ne place qu’une seule de ses propres productions, difficile de demander mieux tant chaque beat est un appel à l’émeute. Le timing ce cette sortie est bien senti, puisqu’elle arrive pour combler l’absence de son projet commun avec Mike Will Made-It, qui ne devrait dorénavant plus tarder. Mais peu importe, puisque 4NEM, vendu comme son quatrième album, s’est d’ores et déjà érigé très haut dans la discographie extensive de Keef, et devrait nous accompagner durant très longtemps. – Hugo

3) 42 DUGG – FREE DEM BOYZ

Si 2020 fut l’année de la révélation pour 42 Dugg, 2021 a été l’année de l’explosion. Deux ans plus tôt, le jeune rappeur de Detroit marquait le coup avec le deuxième volet de la série Young & Turnt, martelant de sa voix aiguë des instrus agressives made in Michigan. Dugg en avait également profité pour approfondir ses affiliations avec le CMG de Yo Gotti et le 4PF de Lil Baby, et ainsi développer sa palette, gagnant un début de notoriété à l’échelle nationale grâce à sa performance de haute volée sur ce grand morceau qu’est « We Paid ». C’est dans ce contexte que sort Free Dem Boyz. L’album, parfait mélange des influences de Detroit, d’Atlanta et, dans une moindre mesure, de Memphis, donne à entendre un Dugg moins énervé, souvent empreint d’une tristesse manifeste. Si cette facette de la personnalité du rappeur s’esquissait déjà sur ses anciens projets, c’est la première fois qu’elle est si ouvertement dévoilée. Un virage bien négocié par Dugg, qui donne de beaux morceaux (« Please » et « Alone » notamment). Le natif de Motor City ne se renie pas pour autant : on trouve sur Free Dem Boyz (et sa deluxe, également de très bonne facture) de quoi satisfaire toutes les humeurs : des bangers du cru (« Turntest N**** In The City », « Free Me », « Free RIC »), quelques hits calibrés (« 4 Da Gang », « Maybach ») et même un peu de drill de Brooklyn (« Still Catching Cases ») ! Ce qui frappe au-delà de l’indéniable qualité de cet album, c’est sa capacité à s’adapter parfaitement à tous les terrains. Une superstar en puissance, if you ask us. – Valentin

2) LITTLE SIMZ – SOMETIMES I MIGHT BE INTROVERT

Assumer le statut d’enfant prodige n’est jamais une tâche évidente. Little Simz a très vite obtenu la reconnaissance de ses pairs alors qu’elle n’avait que 19 ans. Se sont ensuivies des années de pratique ponctuées d’une flopée d’EPs et d’albums, dont Sometimes I Might Be Introvert semble être l’aboutissement ultime. Comme le titre l’indique, la rappeuse de North London y poursuit sa quête d’introspection, se positionnant dans un premier temps comme le sujet principal de son propos. Un recul se fait ressentir après des années de carrière, et la transparence de son récit nous plonge au plus profond de son intimité et de sa réflexion. La hauteur prise sur son expérience lui permet notamment d’aborder pour la première fois sa relation conflictuelle avec son paternel dans « I Love You, I Hate You ». De quoi nous prendre aux tripes. Elle est tout autant capable, le temps d’un morceau, de se mettre dans la peau de l’un de ses cousins ayant frôlé la mort à la suite d’une agression au couteau, comme tant de jeunes Londoniens. Puisque tout est brillamment exécuté, tant dans l’interprétation que dans l’articulation des thématiques et des styles qui caractérisent sa musique, le remarquable travail de producteur exécutif d’Inflo mérite la plus grande reconnaissance. La pluralité des influences qui forgent le style de la rappeuse – qui était jusqu’ici mouvant – lui permet de produire le disque le plus cohérent et le plus soul de sa carrière. Pour cette étudiante du rap, fan de Lauryn Hill et de Kendrick Lamar, se livrer sur sa construction en tant que rappeuse est aussi une manière d’affirmer qu’elle a bien digéré ses influences, au point de sortir un album qui, n’ayons pas peur des mots, tend vers la perfection. Smooth and soulful. – Hovito

1) MACH-HOMMY – PRAY 4 HAITI

Ce fut l’un des événements du commencement de 2021. Après des années à s’embrouiller, et surtout s’ignorer, le rappeur haïtien et Westside Gunn s’affichaient fièrement ensemble sur les réseaux sociaux, à la surprise générale, tout en annonçant une sortie prochaine. Les deux hommes n’ont pas traîné et sont partis enregistrer du côté de Porto Rico. Le résultat n’a pas déçu, c’est le moins qu’on puisse dire. Pour son retour chez Griselda, Mach-Hommy a signé un projet remarquable de bout en bout, représentant à ce jour son plus gros succès médiatique. La direction artistique de WSG fait mouche, comme très souvent, donnant la sensation que les deux hommes ne se sont jamais vraiment perdus de vue. La symbolique est bien présente, une année après le saisissant Pray For Paris, c’est au tour de Pray For Haiti de venir mettre un violent coup de fouet au monde du rap. Au-delà des performances indéniables du rappeur masqué au micro, le travail de production tout au long de l’album est tout autant remarquable. Conductor Williams continue d’affirmer sa merveilleuse montée en puissance, sans oublier les excellents beats réalisés par Camoflauge Monk, Sadhugold, Nicholas Craven, pour ne citer qu’eux. Pas de doute, ce projet dispose bien des critères attendus chez un album de l’année : l’esthétique, la qualité et la symbolique. Griselda n’a cessé de grimper ces dernières années, mais leur plus belle victoire récente réside très certainement dans cette sortie. – Eddy

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