UNSUNG HEROES #3: RICH KIDZ & SKOOLY

Il s’en est passé des choses à Atlanta au tournant de la décennie 2010. Tant de choses qu’à moins d’y avoir vécu, il est très difficile d’en prendre la bonne mesure, surtout lorsqu’on habite à des milliers de kilomètres, sur un autre continent. Raison pour laquelle, même en se targuant plus ou moins modestement de s’intéresser de près à l’histoire musicale de la ville, on est toujours susceptible de découvrir un artiste qu’on avait loupé à l’époque, parfois 10 ans plus tard. C’est aussi toute la beauté de la chose me direz-vous. Pour ma part, j’ai entendu parler des Rich Kidz en 2014, lorsque sortit leur EP YARS, pour la simple et bonne raison que figuraient à la production London on da Track, The Remedy, Will-A-Fool et DJ Plugg, soit une bonne partie de mes producteurs favoris de la ville à l’époque. Rappelez-vous, c’était l’année du début du reigne de Young Thug, de fait j’étais dans un état d’exaltation constant induit par les prouesses du meilleur rappeur vivant. À l’écoute de cet EP donc, outre la qualité éclatante de la musique, il m’apparaît vite que j’avais déjà entendu la voix de l’un des deux personnages composant le duo. Un rapide scan cérébral me redirige donc vers Every Morning de Young Thug, morceau sur lequel figure un autre rappeur nommé Skooly. N’importe qui essayant de suivre le rythme effréné des loosies et des leaks de Thug tenait ce morceau en haute estime, et avait eu le refrain « me and Skooly count a lot of racks! » coincé en tête des jours durant. L’entrée de Skooly sur le morceau était d’ailleurs marquante: « these n***** rappin’ and singin’ agaiiiiin ». Cette ligne avait bien plus de sens que l’auditeur lambda ne pouvait le suspecter, puisqu’elle renvoyait à l’histoire des Rich Kidz, le duo formé par Huncho Kae/Kaelub et Skooly lui-même. Voici un peu d’histoire d’Atlanta.

Aux alentours de 2009, un groupe de jeunes rappeurs (encore au lycée à ce moment) de la ville a eu la chance d’être signé sur le label de T.I., Grand Hustle Records. Son nom: Rich Kid$. Ils avaient attiré l’attention sur eux avec la sortie du single Wassup, le tout premier morceau qu’ils aient enregistré ensemble. Un coup d’oeil aux commentaires de la vidéo vous prouvera que le morceau a eu un impact non-négligeable sur la jeunesse de la ville à l’époque. Quelques semaines seulement après Wassup sortait Partna Dem, avec en featuring l’inimitable Young Dro, qui est également devenu un hit local. Hormis Skooly (qui s’appelait à l’époque Skoolboi et était le plus jeune du groupe, 15 ans en 2009) et Kaelub, on comptait dans le groupe Rich Kid Shawty, qui changera son nom de scène en Shad Da God quelques temps plus tard (fréquent collaborateur de Thug et T.I., signé sur Bankroll Mafia) ; Baby Charles ; Juney (qui deviendra plus tard José Guapo) ; Big Man (Major Flav) ; CosaNostraKidd, et quelques autres dont l’identité reste floue encore à ce jour mais qui faisaient principalement de la figuration. Suite à leur signature chez Grand Hustle, le groupe sortit sa 1ère mixtape, Money Swag, ainsi que sa seconde, 24/7, en l’espace de quelques mois, en 2009, battant le fer tant qu’il était chaud.

Parmi les producteurs fournissant les beats pour ces projets figurait un jeune talent du nom de RK London, qui par la suite deviendra, vous l’avez deviné, London on da Track. Il était initialement membre et rappeur du groupe Dem Savages, qui fréquentait justement le même lycée que les Rich Kids ; les deux entités s’entendaient d’ailleurs très bien entre elles. Arriva un moment où Dem Savages ne trouva plus de fonds pour se payer des beats, ce qui prompta London à se lancer dans le beatmaking. Voyant la montée en puissance des Rich Kids, il délaissa rapidement Dem Savages pour fournir ses productions – gratuitement dans un premier temps – aux premiers, jusqu’à devenir leur producteur de référence. C’est à cette même époque que Skooly présenta London à Young Thug, et que le fameux duo enregistra son tout premier morceau, Curtains, qui n’allait voir le jour que quelques années plus tard, en 2011, sur la mixtape I Came from Nothing 2, et qui comptait d’ailleurs Skooly ainsi que Shawty Lo en featuring. Cette anecdote fait d’autant plus sens qu’en l’apprenant, on comprend mieux cette sale habitude que Thug a de longtemps coffrer sa musique avant de la sortir: il le fait depuis ses tout débuts. Vous vous demandez sûrement comment Skooly et Thug se connaissaient, préalablement à cet évènement ; c’est simple: Jose Guapo était le seul des Rich Kids à ne pas être dans le même lycée que les autres, il était en revanche dans le même établissement que Thug. De fait, en fréquentant Guapo, Thug a pu rencontrer les Rich Kids et notamment Skooly, avec qui il noua rapidement amitié.

de gauche à droite: Baby Charles ; Skooly ; Kaelub ; Rich Kid Shawty/Shad da God ; Juney/Jose Guapo

Pour revenir aux Rich Kidz et leur situation, le risque pour de très jeunes artistes comme eux, surtout lorsqu’ils atteignent si rapidement une forte notoriété et génèrent beaucoup d’argent, ce sont les tentatives de manipulation et d’exploitation de la part des adultes de l’industrie. Il s’est avéré que les contrats avec le label n’étaient clairement pas à leur avantage, et l’année suivante, en 2010, le groupe a rompu son accord avec Grand Hustle et s’est disloqué. Skooly et Kaelub décidèrent néanmoins de rester ensemble et persévérer, puisque leur alchimie évidente leur faisait garder confiance. La même année, Skooly reçut un appel du producteur Dun Deal, l’invitant en studio. C’est ce jour-là que naquit son premier tag « Dun Deal on the track ». Ce n’est d’ailleurs pas le seul tag que Skooly a crée, puisqu’il est aussi responsable du « We got London on da track », qui est né du morceau Never Did, qui figure sur leur mixtape Everybody Eat Bread de 2011.

Le single I See You fut la réintroduction au monde des Rich Kidz en tant que duo, et un grand succès qui démarra le second run du groupe. Après avoir signé un nouveau deal chez Columbia, ils sortirent 5 mixtapes entre 2011 et 2013, la dernière desquelles, Westside Story, était une culmination artistique inédite pour eux. On y retrouvait tous les plus grands noms d’Atlanta: Metro Boomin, London, Dun Deal, TM88, Zaytoven, mais aussi KE On the Track et League of Starz. Parmi les temps forts figure RIP Trayvon, qui les voit prendre la tragédie à revers en se comparant tous deux au jeune garçon décédé l’année suivante sur un orgue espiègle de Selasi et Joe Millionaire ; Gangsta Party et Murder, tous deux produits par Metro et TM88, qui ne déçoivent pas par rapport à leur titre ; et à peu près tous les titres produits par un London qui était en train de trouver son style. Une mixtape essentielle de cette époque et le projet des Rich Kidz à guetter en priorité.

Malheureusement, l’année suivante les verrait délivrer leur dernier projet, l’EP YARS. Enfin, dernier, disons qu’ils se sont reformés le temps d’une mixtape en 2016, intitulée… RapN & SangN en 2016, mais qui fut une énorme déception. Nous voilà pourtant avec la boucle bouclée à propos du « rappin and singin again », puisque dès leurs débuts, les Rich Kids se sont distingués par leur style entre rap et chant, pour lequel Skooly était particulièrement doué. D’aucuns disent même qu’il aurait beaucoup influencé le style de Young Thug, mais ce point est assez difficile à démontrer du fait qu’ils aient fait leurs armes quasi-simultanément. On peut en revanche s’accorder pour dire qu’ils se sont mutuellemment inspirés, ce qui est absolument factuel. Il est par ailleurs indéniable qu’ils ont participé à l’émancipation du chant et du flow sing-songy dans le rap à leur échelle et à leur époque, tout comme Travis Porter, Roscoe Dash, Soulja Boy, Yung L.A. et J Money/J. Futuristic (L.A. qui avait d’ailleurs lui aussi été signé chez Grand Hustle puis lâché en 2011, ce qui ajoute à la pattern malsaine entourant la relation du label avec les jeunes artistes), courant qui prenait lui-même racine dans la crunk et la snap qui se fatiguaient lentement mais sûrement. Des artistes comme Rich Homie Quan, Quavo ou encore Rae Sremmurd ont clairement écouté ces artistes durant leur jeunesse, par exemple, cela crève les oreilles. La tendance initiée par les artistes susmentionnés au tournant de la décennie a été appelée « futuristic swag » par les journalistes américains de l’époque, et pour cause: c’était à la croisée des chemins de la trap et de la mentalité exhubérante et jubilatoire qui imprégnait le rap d’Atlanta depuis quelques années. Tendance qui n’allait que se confirmer, et de manière nationale, les années suivantes. 

Skooly, pourtant, avait quelque chose que les Travis Porter et Roscoe Dash n’avaient pas. Dès ses débuts, il a brillé, il avait en lui un star power indéniable. Gardez en tête que c’est lui qui a fourni le refrain de Wassup, enflammant la ville d’Atlanta en 2009. Bien sûr, il pouvait rapper, mais c’est lorsqu’il laissait naturellement couler le flot de sa voix jusqu’à des hauteurs étonnantes qu’il était le meilleur, créneau dans lequel il reste encore aujourd’hui une référence. Pensez à un YNW Melly bien des années avant que l’étincelle créatrice surgisse en lui, et en meilleur ; les similitudes sont flagrantes. Ce talent de chanteur, il l’a découvert assez rapidement: dès le début de son adolescence, il était connu dans son quartier pour indolemment dispenser des performances, reprenant n’importe quel classique de soul qu’il avait entendu la veille, pour le plus grand plaisir de ses camarades. Il vint même un point où les jeunes filles de son quartier venaient toquer chez lui, implorant sa mère de laisser Skooly sortir afin qu’il puisse leur faire quelques sérénades (ou aubades, selon le moment de la journée). Au sein des Rich Kids, il était évident qu’il était bien meilleur que Kaelub, c’est d’ailleurs vers 2013 que ce dernier, voyant la progression artistique de son ami, le poussa à s’envoler en solo, ce qui en dit long sur leur relation. 

Sur la mixtape Straight Like That 2 de 2011, 2 Chainz avait offert aux Rich Kidz un couplet gratuit, et avait sympathisé avec eux. Skooly avait suite à ça gardé contact, et lorsque Kaelub lui intima de se lancer en solo, il pensa naturellement au label TRU de 2 Chainz. C’est ainsi que fin 2014, Skooly y signa, lui fournissant une plateforme pour sortir en 2015 son 1er projet solo, Blacc Jon Gotti. Je me rappelle qu’à l’époque, puisque j’attendais cette sortie comme la nouvelle météorite d’Atlanta, j’en avais été passablement déçu, notamment à cause du nombre de morceaux trop trap où Skooly rappait plus qu’il ne chantait. Pourtant, à l’instar de Bacc On My Shit, on constate une nette progression de ses capacités de rappeur, où il expérimente avec l’intensité de son delivery, n’hésitant pas à élever la voix jusqu’à crier dans le micro. Il en profite pour administrer une piqûre de rappel: « i put your favorite rapper on that sangin-rappin and shit ». Gas, avec son patron 2 Chainz, n’avait pas quitté la rotation de toute l’année 2016, notamment à cause de son refrain bête, méchant et hautement addictif. Mais c’était sur des morceaux tels que l’immense Roccsan que Skooly dévoilait la partie immergée de l’iceberg: la symbiose parfaite entre chant de crooner et le goon rap, la cristallisation de tout ce qu’il pouvait faire de mieux. Un Metro des grandes heures aux manettes lui fournissait le parfait théâtre pour ses envolées lyriques ; et comment ne pas apprécier ce refrain que Skooly expulse entre ses dents, faisant probablement référence au hit de Police. On peut dire exactement la même chose de RIP OG D. Des titres teintés de R&B comme Down, Cry Me a River le voyaient renouer avec le style qui l’avait rendu célèbre au sein des Rich Kidz. Simple, quant à lui enterré à la toute fin de l’album, après l’outro, aurait dans une dimension parallèle été un hit, puisque c’est tout simplement de la fantastique musique. Sur un flip simple et pourtant génial de Sometimes (I Wish) de City and Colour, Skooly vide tout, le regard dans le rétroviseur. De l’industrie remplie de tocards jusqu’aux affres et dangers de la vie dans les rues d’Atlanta, Skooly déroule un flow stop-and-start, prenant tout son temps, laissant respirer la production de King Ceeo juste le temps d’invoquer un autre souvenir, une autre époque. Et si ses propos restent vagues, ses émotions en revanche sont bien vivaces, comme si les mots ne pouvaient pas leur rendre justice. « And I made it all the way to 21 without a felony » comme victoire, envers et contre tous. Malheureusement, globalement, malgré ses hauteurs stratosphériques par moment, l’album souffrait d’un manque de focus et d’une formalité qui empêchaient Skooly de pleinement se réaliser. Surtout, il ne lui aura pas permis de fendre le plafond de verre qui ceignait sa carrière depuis déjà trop longtemps.

En tout et pour tout, l’étoile filante des Rich Kidz a sorti pas moins de 7 projets solo depuis 2015. Il apparaît évident en prêtant attention à ce qu’il y raconte et même simplement aux titres de certains d’entre eux (Don’t You Ever Forget Me ; Nobody Likes Me) qu’il se sent marginal, laissé pour compte, tracassé même par sa trajectoire. De la même manière, il est très prône à la mélancolie dans sa musique. En manque de reconnaissance? C’est certain. À ce jour, l’héritage des Rich Kidz est grandement méconnu – pour qu’il soit sous-estimé, il faudrait déjà que plus de monde en soit informé – et a été recouvert, submergé par la vague trap qui s’est abattue au même moment sur Atlanta. Tout le monde a vite détourné son attention d’eux au profit des Gucci Mane, Young Thug, Waka Flocka et consorts. Skooly et Kaelub se retrouvent donc relégués au rang d’oubliés de l’histoire, et ce malgré leurs quelques victoires. La convergence innovative qu’a connu la ville allait immanquablement léser certains artistes. C’est la raison pour laquelle le devoir de mémoire est d’autant plus important. Si vous vient donc l’idée de regarder de quel bois Skooly se chauffe ces temps-ci, sachez que son année 2020 a été particulièrement prolifique, puisqu’hormis Nobody Likes Me et The Boy With the Bars, il a figuré sur plusieurs morceaux de la compilation No Face No Case du label de 2 Chainz, TRU. Il y excelle sans efforts, ressortant facilement du lot en comparaison de ses collègues – qui ne sont franchement pas des foudres de guerre – comme ça a toujours été le cas durant sa carrière.

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