Modest Mouse, le rejet de la métropole et l’idolâtrie du pittoresque

 Les années 90 apparaissent tel un fantasme désuet. Malgré leur proximité avec notre époque actuelle, celles-ci nous semblent lointaines tellement notre environnement s’est modulé dans une frénésie incontrôlable ces vingt dernières années. Plus encore, la technologie s’est vu propulsée au rang de guide spirituel pour une société devenue de plus en plus dépendante aux nouvelles techniques de l’information et de la communication. Ainsi, les artefacts que sont les VHS, les cassettes audios ou les téléviseurs cathodiques, pour ne citer qu’eux, s’illustrent comme des chimères dont la génération Z érige et se réapproprie. Chacun cherche un réceptacle qui pourrait canaliser l’identité totale de cette période, se matérialisant par des films, des jeux vidéos, des écrits mais encore des disques. Et c’est cette dernière catégorie dont il sera question ici en évoquant l’album The Lonesome Crowded West du groupe Modest Mouse qui, sous un plan global, peut sembler être une caricature de la décennie des nineties mais qui, pourtant, recèle d’un symbolisme et d’une texture unique faisant de ce disque l’une des pièces maîtresse de la fin du XXe siècle. 

Du stéréotype à l’identité propre 

Avant de dépouiller les divers aspects qui composent The Lonesome Crowded West, il nous faut revenir sur les prémices historiques du groupe qui vont déterminer la couleur de ce disque. Là où tout commence de manière banal, avec la formation d’un groupe de rock indé à l’époque où Isaac Brock, chanteur et guitariste du groupe, rencontre Jeremiah Green et Eric Judy à un video store de Seattle – lieu d’ailleurs directement imprégné de l’esthétique général des années 90 et réceptacle de l’essence immuable de cette décennie. L’un est batteur, l’autre bassiste, et à eux trois ils forment le pilier central du groupe qui se verra être, durant les années qui suivent, agrémenté par d’autres musiciens dû notamment à de nombreuses disputes internes. Alors Isaac, Eric et Jeremiah, alors originaire de Issaquah non loin de Seattle, se mettent à écumer les scènes locales afin de se faire un nom aux côtés d’artistes de heavy metal ou de post-grunge dans des salles où les frontières entre la scène et l’auditoire n’avait pas lieu d’exister. Dans cette cacophonie, le groupe attire l’attention de Calvin Johnson, fondateur de label K Records, qui leur fournit les moyens nécessaires pour permettre d’aboutir à un EP, Blue Cadet-3, Do You Connect?. Plus encore, il leur offre un van pour effectuer des tournées dans l’ouest des Etats-Unis et qui aura son importance dans la conception de leur musique. Cette idée de rouler des heures durant sur le bitume au milieu des plaines désertiques se perçoit dès la parution de leur premier album chez Up Records. Il suffit de lire l’intitulé, This is a Long Drive for Someone with Nothing to Think About pour comprendre leur démarche. Ainsi se dessinent les grandes thématiques qui peupleront leur disque suivant, celui qui les fera acquérir une réputation auprès de la presse spécialisée – notamment Pitchfork qui positionne le disque à la place numéro 29 dans leur “Top 100 albums of the 1990s”.

Ce deuxième essai est donc The Lonesome Crowded West. Un disque qui peut se targuer d’avoir une pâte unique, où les influences des compositeurs ont été digérées pour être intégrées dans une musique à la résonance particulière. Si les rythmiques empreintes à la scène du rock indé de son époque au niveau de l’acoustique ou des riffs de guitares trainards, leur musique ne peut être réduit à cela tant celle-ci se veut opaque. Que se soit en termes d’informations avec des titres se risquant à s’allonger jusqu’au 6 minutes ou au niveau des changements de rythme incongrus qui s’effectuent dans les morceaux, Modest Mouse délivre une œuvre dense qui nécessite plusieurs écoutes afin de l’apprécier dans toute sa complexité. Dès l’introduction, Teeth Like God’s Shoeshine, l’auditeur est confronté à la déstructuration du classique “Couplet/refrain” afin d’opter pour des ponts musicaux venus faire progresser le titre : tantôt brutal lorsque la guitare s’embrase, tantôt lancinant avec des accords distincts et espacés pour finalement se conclure dans un mélodrame où la batterie de Jeremiah virevolte sans partition définie et où la guitare de Brock se veut si distordue qu’elle semble essayer de communiquer avec nous à travers un cri d’angoisse. En opposition, on y trouve l’apporte de la guitare acoustique aux airs de blues ou de hillbilly qui instaure des haltes entre deux pistes survitaminées – Jesus Christ Was An Only Child ou Bankrupt On Selling notamment. Puis, la dernière particularité du disque serait l’apport de la batterie qui s’émancipe à longueur de temps. Comme exemple sur Truckers Atlas, titre de dix minutes qui laisse une longue plage audio où la caisse claire et la grosse caisse se font marteler avec frénésie dès les premières secondes pour se positionner en filigrane du début jusqu’à la fin. Cette idée se poursuit lors du titre Styrofoam/It’s All On Ice, Alright où la caisse claire se veut si relevée par rapport aux autres instruments qu’elle vient dicter la rythmique du morceau à elle seule. S’ajoute à cela des éléments supplémentaires qui distinguent l’œuvre comme des scratchs dissimulés sous la masse de patterns musicaux sur le titre Heart Cooks Brain ou encore la forme post-punk que prend le titre Shit Luck

La tragédie de l’urbanisation 

Lors de l’écoulement de ces 73 minutes de post-rock indé, Modest Mouse arrive à contenir un discours musical solide, qui ne s’essouffle à aucun moment, laissant constamment l’auditeur en haleine. Seulement, derrière ces textures hybrides se dissimulent des symboles qui couvrent une variété de thématiques. Parmi elles, le décor, l’environnement qui définit le nord-ouest des Etats-Unis et qui s’est dessiné peu à peu depuis les années 60 suite aux aménagements territoriaux à base de mall, de lignes d’autoroute qui s’entrecroisent ou de buildings surdimensionnés. Et à l’aube des années 90, avec l’avènement d’internet et le boom du travailleur bureaucrate – les fameux white collar -, la ville commençait à se concevoir comme on la perçoit à ce jour. Ainsi, l’urbain se confronte toujours plus au rural. Un rural qui fait tant fantasmer Isaac Brock. Car c’est sur la route de leur tournée précédente que le disque a été écrit, dans le fameux van qui leur a permis de faire leurs dizaines de dates. Durant cette escapade se dessinait sous leurs yeux des paysages faits de pins, de lacs et d’une froideur solitaire propre à l’État de Washington. 

Plus encore, cet amour pour les grands espaces s’explique par la jeunesse d’Isaac qu’il exalte de manière autobiographique lors de cette tirade musicale. A commencer par son enfance dans le quartier de Trailer Trash constitué de mobil-homes aux backyards à l’herbe aride typique des logements en périphérie des villes. De ce fait, l’attachement aux grandes étendues pastorales est dû à une certaine nostalgie juvénile, mais né également d’une envie d’échapper aux angoisses toujours plus croissantes vis-à-vis du climat global des centres-villes. Une claustrophobie de l’être toujours plus grande donc face aux architectures colossales qui s’opposent à la sensation de liberté transcendantaliste provoquée par la nature. 

Ce thème se veut donc central dans l’intrigue de l’album. Et cela débute dès la pochette du disque avec les deux tours Westin Seattle se tenant telle une menace pour Brock. Une structure en un doublon vitrée qui surplombe Seattle et qui, la nuit venue, laisse propager sa lumière artificielle jusqu’à la périphérie de la métropole. Alors ce sont des lieux qui vont être évoqués dans les morceaux. Pour exemple, l’intitulé Convenient Parking fait directement référence à Isaac qui remarquait, durant son enfance, que des centres commerciaux et des routes bouillantes prennent forme autour de lui. Ainsi questionne-t-il l’auditeur quant à la vacuité de ces surfaces goudronnées; “Well, aren’t you feeling real dirty sitting in the parking lot?/Waiting to bleed onto the big streets/That bleed out onto the highways”. Une terre hostile dépourvue d’âmes vivaces en somme. 

Parce qu’il ne suffit pas de s’acharner sur l’entité qu’est la ville, les longues journées à rêvasser sur la route de la tournée se doivent également d’être évoquées de manière implicite par exemple comme dans Out of Gas. Ainsi, les premières lignes estampillées par Isaac sont “Out of gas out of road/Out of car/I don’t know how I’m gonna go”. Évidemment la métaphore se veut grossière mais à le mérite d’être claire : il est perdu dans une temporalité qu’il ne maitrise et ne comprend pas, alors il écume les routes étroites de la campagne, et en apprécie les odeurs et les visuels proposés. Plus encore, il fait appel au symbolisme dans Truck Atlas en évoquant les cartes routière si utiles pour les conducteurs farouches qui déambulent nuit et jour sans compagnie. Pour retranscrire cette sensation, Isaac évoque à chaque nouveau couplet une nouvelle métropole étasunienne où le camionneur protagoniste tombe dans le vice, rattrapé par les lubricités qu’elles proposent entre drogue, sexe et jeux d’argent. Aussi, la prédominance et la répétition de la batterie de Jeremiah évoqué plus haut offre un continuum dans l’interprétation à propos du taylorisme et autre fordisme – ces méthodes de travail ouvrières où les gestes des employés s’exécutent à la chaîne dans une duplication affligeante.

Chemise blanche et pantalon à pince 

Après un décor efficacement planté, le groupe se préoccupe désormais des acteurs qui peuplent ces zones. Bien souvent, notre interprète épouse une perspective homodiégétique, à la manière d’un observateur à la vision totale du monde et ainsi se projettent des scènes de la vie quotidienne qui régissent la ville. Parfois, cela n’’implique qu’un couplet comme sur Longue (Closing Time) avec l’évocation d’une femme qui, depuis son arrivée dans une ville anonyme, a des rêves de grandeur souhaitant alors devenir actrice. Guidée par un homme sans visage qui ne fait que jouer un personnage, elle finit par se noyer dans une illusion, ne parvenant pas à accomplir ses objectifs et ainsi finie dans le milieu de la pornographie comme le montre le premier couplet; “She was going with a cinematographer/Everyone knew that he was really a pornographer/They went down to the dance and grind/And everybody was feeling fine”. A d’autres instants, Isaac est lui-même victime de la ville, et donc de ceux qui la composent. “Back in the Metro, ride on a Greyhound/Drunk on the Amtrak, please shut up/Another rider, he was a talker/Talking about TV, please shut up” scande-t-il dans Doin’ the Cockroach. En plus d’indiquer des lieux bien précis comme la station de bus Greyhound de Seattle ou la compagnie de rail étasunienne Amtrak, il dépeint d’un pinceau méprisant les voyageurs qui peuplent ces lignes. Que se soit l’avocat, le docteur ou encore le “cash thief” – entendez par là un banquier -, chacun s’adonne à l’exercice du small talk, que ce soit des discussions dérisoires à propos du dernier épisode de Seinfeld ou de la relation extraconjugal de Hugh Grant. Finaement, ils serait tous réduit à n’être que des cockroach, des termites insignifiantes qui errent dans les couloirs de la ville comme le souligne le refrain – ce n’est d’ailleurs pas pour rien que le groupe se nomme Modest Mouse en référence à l’œuvre de Virginia Woolf, Monday or Tuesday.

Dans toute cette faune urbaine, Isaac se dissimule ici et là, lui-même emprisonné par les tours bétonnées, à peine plus lucide que les autres quant à son tragique destin circulaire. Le cerveau torturé du chanteur se veut spectral tout au long du disque et cela dès la deuxième piste Heart Cooks Brain où sa dépression résonne sous l’allégorie de la ville, comparant l’espace urbain pour définir ses maux. Parce que l’existence n’est qu’une longue et lente marche pénible, Brock défile sur un mine land, où chaque pas pourrait atomiser sur corps, et son système cognitif. Quelques lignes plus tard, il compare son cerveau à une colline dont la hauteur métrique retranscrit l’altitude de problèmes qu’il le hante. Juste après, il mentionne la tactique de chasse qu’est le Buffalo Jump, consistant à faire en sorte que des buffles soient encerclés au bord d’une falaise n’ayant pour choix que de sauter et mourir, afin d’exprimer l’état drastique de son cœur lui-même lié à l’état tout aussi alarmant de son esprit, elle-même à la lisière du précipice. 

Please Jesus make America blessed again

Pour s’extirper de cette mélancolie que se répète chaque jour au point de se mélanger – And I know I should go but I will probably stay/And that’s all you can do about some things -, il vient à invoquer, malgré son athéisme bien installé, la figure de Dieu. Il est le premier à être conscient de cette contradiction hypocrite comme il l’explique dans le documentaire de Pitchfork. Et lorsqu’une entité religieuse émerge de ses lyriques, la nature du son se veut plus « pure », dépourvue d’artifices, de dissonances ou d’instruments distordus. Ainsi, les cordes de guitare acoustique dominent une majeure partie des titres. A commencer par Jesus Christ was an Only Child, un morceau faisant office de césure parmi les pistes viscérales qui dictent le disque. Il est question d’y revisiter la venue de Jésus sur terre lors de l’avènement d’internet afin qu’il détruise le monde pour que les gens ne puissent plonger dans une dépendance critique face aux nouvelles technologies. Bien sûr, cette vision paraît caduque, digne d’un cinquantenaire bloqué dans une nostalgie malsaine et ne manque pas d’être surplombé par un humour sarcastique. Pour autant, ce postulat s’inscrit parfaitement dans la démarche transcendantaliste et pittoresque du disque où seule la faune permet d’atteindre la plénitude de notre existence. 

Cependant, Jesus Christ was an Only Child n’est que la prémiss(c)e annonciatrice de la thématique dystopique. Styrofoam Boots/It’s all nice on ice, alright, morceau final du disque, dresse un effondrement mental chez Isaac, où le peu de croyance qui s’imbrique dans sa matière grise s’évapore. “Well, I’ll be damned/They were right/I’m drowning upside down/My feet afloat like Christs” chante-t-il timidement sur un riff de guitare acoustique, conscient de sa propre damnation et que l’eau si pure, dont Jésus en maîtrise le composant, se retourne contre notre protagoniste. Lui aussi à la pomme des pieds qui touche la surface de l’eau à la différence que son corps est retourné, la tête plongée dans le liquide pour une suffocation constante. 

En dehors de son esprit qui s’éteint peu à peu, c’est aussi l’environnement qui s’embrase dans le titre précédent, Bankrupt On Selling. Déjà annoncé dans lors du morceau punkien Shit luckThis plane is definitely crashing/This boat is obviously sinking/This building’s totally burning down -, la destruction des structures artificielles bâties par l’homme viendraient annoncer leur chute finale, constat d’un système capitaliste qui s’effrite peu à peu. Les escrocs vêtus de costards couturés faits sur-mesure prennent conscience de la vacuité de la routine qu’ils entretiennent depuis des années, véhiculent des idéologies qu’ils vendent lors de discours facétieux. Mais s’ils sont les coupables idéaux, cette auto déconstruction s’applique à tout consommateur, à nos désirs matérialistes d’accumulation de biens dans un but final dépourvu de sens. Ainsi, The Lonesome Crowded West débute par un constat pessimiste de l’Amérique occidentale où la chute de celle-ci serait l’unique solution pour venir à bout de ce spleen invariable. 

Malgré cette tirade lamentatrice sur le monde de demain et le XXIème siècle, il ne faut pas interpréter les paroles d’Isaac comme un discours anti-tech car cela impliquerait d’oublier que le groupe joue une musique hautement technologie, où les pédales fuzz et la puissance des amplificateurs sont au cœur de leur œuvre. Non, Modest Mouse ne s’inscrit pas dans une démarche néo-luddisme et se veut conscient de leurs propres contradictions. La peur d’un quelconque progrès relève plutôt d’une anxiété involontaire du monde extérieur, une agoraphobie face aux profils angoissants qui déambulent autour des buildings illuminés véhiculant un idéal sociétal contradictoire à le convictions premières, composé de white collar vicieux et avides d’argent alors censés représenter la circonférence appropriée du monde occidental au XXIe siècle. 

Cela montre également un déséquilibre mental chez Modest Mouse tellement le rejet se veut cathartique. Car s’il est bon de remettre en doute ce mode de vie qui domine notre société, cela ne traduit pas moins une vie parfois bancale chez nos protagonistes, dont eux-mêmes perçoivent leurs propres limites, perdu dans une routine pleine de vacuité et dont le décor pastoral n’offre pas un sens si concret et rationnel.  Cette réflexion conflictuelle se retrouve également dans la religion évoquée plus haut. Isaac Brock se définit comme athéisme tout en aimant jouer avec le symbolisme qui parcourt la religion dans son sens le plus large. 

Si Modest Mouse a pour vocation d’exprimer l’art et d’en emprunter tous les bienfaits qu’il apporte, le groupe n’est finalement lui aussi qu’un produit de son environnement – il suffit de voir les multiples références à la pop culture ou les inspirations musicales qui dictent le disque – résolu à évoluer comme ses congénères, ne pouvant que constater à travers un regard funeste leur propre appartenance empirique à un cosmos dont ils ne peuvent modifier les règles si immuables. Alors Isaac n’a plus qu’à se convaincre avec sarcasme que tout ira bien en s’égosillant la voix à force de répéter “It’s all nice on ice, alright” lors des dernières minutes du disque. Victime d’une boucle temporelle dépourvue de changements possibles et cela depuis la racine même, Modest Mouse n’est bon qu’à regarder leur propre reflet dans une société qu’ils haïssent, extension de leur propre manque d’amour propre nourrit par une frustration irréversible. 

P.S. : pour compléter l’article, je vous conseille le très bon podcast Game Changer par Goûte Mes Disques avec Sofian Fanen. qui se consacre à The Lonesome Crowded West.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s