Emma DJ – Godrime

C’est un petit ovni qui est venu se poser sur cette fin d’année ; un de ces albums qui font généralement leur chemin loin des radars mais dont on sait, même avant leur sortie, qu’ils nous réservent de bonnes surprises. Godrime, le nouveau projet d’Emma DJ, est sorti début novembre sur UIQ, label britannique dirigé par l’illustre Lee Gamble qui s’est, en l’espace de quelques années, imposé comme une véritable référence dans le domaine de (permettez-moi) la « musique-électronique-pour-ceux-qui-n’ont-pas-froid-aux-yeux ». La maison a notamment contribué à l’explosion des talentueux Lanark Artefax ou ZULI, deux artistes adeptes de compositions abstraites hors du commun. À ce titre, Godrime détonne quelque peu avec le reste du catalogue d’UIQ. Pour cause, c’est ici à un album de rap français que l’on a affaire.

Emma DJ, finlandais de naissance mais installé à Paris depuis quelques années, est un habitué des platines aux soirées dites « warehouse » qui animent régulièrement la capitale et sa banlieue. Il est par ailleurs co-fondateur du collectif Fusion Mes Couilles, pourvoyeur d’une musique club féroce se démarquant de la techno industrielle généralement de mise dans ce type d’événement. Ce penchant pour les contrées les plus expérimentales de la musique club se retrouve naturellement dans sa discographie, notamment sur ses trois précédents albums, parus en 2020 sur différents labels parisiens : NOT LISTENING (Collapsing Market), PZSÅRIASISZSZ (BFDM) et LEGALIZE EVERYTHING (High Digital). Ces derniers projets donnent tous à entendre un florilège de compositions extraterrestres et rugueuses, explorant de nombreux styles sans jamais se plier complètement à quelconques normes.

Ainsi, l’étiquette « rap » apposée sur ce nouvel album doit aussitôt être nuancée, tant les origines électroniques de son auteur transparaissent à l’écoute. Et ce dès l’intro. « suisse sec de bercy » s’ouvre en effet sur un kick sourd, cédant rapidement le pas à un étrange chant plaintif et robotique, qui n’est pas sans rappeler les premières triturations musicales du duo Amnesia Scanner (autre formidable ovni finlandais). Cette entrée en matière imprime déjà une empreinte électronique bien marquée sur l’album, qui suit pourtant un schéma trap relativement conventionnel en termes de drum patterns. « king$ize », troisième titre hypnotique se construisant autour de la répétition d’un seul et même mot (celui qui donne son nom au morceau), illustre parfaitement cette dynamique : entre chaque itération viennent s’intercaler des rimes si pitchées qu’elles en deviennent presque inintelligibles. Au fur et à mesure que la track progresse, un motif mélodique scintillant vient se greffer à l’instru, et le tout forme un ensemble envoûtant et plein de tension.

Comment expliquer cette bifurcation vers le rap ? La réponse n’est pas bien loin et tient en un mot : le confinement. Reclus chez lui, sous perfusion continue de trap, Emma s’est mis en tête de composer un album sur ce mode. De telles prémices annonçaient déjà quelque chose de spécial. Le Finlandais, délaissant sa zone de confort, se met à composer de nombreuses prods trap, envoyant le résultat de ses sessions à ses amis afin que ces derniers posent dessus. Une bonne partie de l’album a ainsi été enregistrée via iPhone. Mais, malgré la distance qui séparait ses interprètes lors de son enregistrement, Godrime transpire la complicité. Pas de fioritures ici : les paroles et les flows semblent débités automatiquement, sans se poser de questions, dans une palpable atmosphère de relâchement, typique des moments que chacun d’entre nous passe avec ses amis. Cet aspect « projet entre potes » saute immédiatement aux oreilles, et c’est précisément ce qui donne à l’album ses airs de diamant brut. Le morceau « caresse antillaise » en est le parfait exemple, avec ses lyrics déclamées sur le ton de la plaisanterie, ses rires, dialogues et ad-libs organiques, ses faux pas (« J’suis perdu par la phase »). Idem pour le chaotique « oysters 4 angel », qui va encore plus loin, les interprètes se détachant totalement de l’instru après une trentaine de secondes pour créer un brouhaha désorientant qui s’étire derrière les synthés agités et cristallins d’Emma.

Cette approche de la composition musicale est aussi incarnée par les guests. On retrouve ainsi très peu de têtes connues au casting. Les férus d’électronique reconnaîtront sans doute d’occasionnels co-producteurs : le grand Bambounou notamment, mais aussi Maoupa Mazzocchetti, Ishaq et Swan Meat. C’est autre chose en ce qui concerne ceux qui les rappeurs. Mis à part Le Diouck, principal visage du label Recless aux côtés de Lala &ce, tous les invités évoluaient jusqu’ici dans un anonymat relatif. Outre les noms déjà mentionnés, pas moins de 12 autres artistes sont crédités sur Godrime, vraisemblablement tous des amis proches d’Emma. Certains noms reviennent plus souvent que d’autres, comme Yves Ciroc (quasi-omniprésent avec huit sons au compteur), surtout connu sous son vrai nom, Pol Taburet, pour ses captivantes peintures. C’est d’ailleurs à lui que l’on doit l’absurde sourire qui orne la pochette de l’album. Répondent également à l’appel le jeune Nono Eckichii, auteur de quelques freestyles publiés sur sa page SoundCloud, ainsi que la DJ Lemaire, le musicien Eugène Blove et le producteur espagnol Otro. Du reste, les dénommés Cambyse, Dagba, Favela Anderson, Latina London, Lily, Tmongo et XTC Scarface se partagent l’affiche sur une tracklist longue de 26 titres.

Emma DJ sur scène lors de la première de Godrime à la Bourse de commerce de Paris, le 30 juin dernier.
Photo : Romain Guédé.

Sur Godrime, c’est le naturel qui dicte les règles. Emma refuse manifestement de s’embarrasser de toute contrainte formelle. Un choix qui pourrait laisser présager un résultat partant dans tous les sens, ou pire, n’allant nulle part. Il n’en est rien : le Finlandais tient fermement la barre avec ses prods taillées au laser. En bon transfuge de l’électronique, il trace son propre chemin, à l’instar de nos Brodinski et Low Jack nationaux, adoptant cependant un style plus posé que ses confrères. Les mélodies typiquement saillantes de la trap sont toujours là, mais se font ici plus discrètes et diffuses, comme noyées sous des couches de brume. Pareillement, les kicks sont plus mesurés, les basses moins écrasantes. Le mélange rap-électronique ici à l’œuvre constitue finalement le parfait terrain de jeu pour les nombreux rappeurs et chanteurs présents sur Godrime.

Ici, chaque invité semble mû par l’envie de prendre du plaisir, de se laisser aller tout en expérimentant. Les titres s’enchaînent de manière fluide et le temps passe sans que l’on ne s’en aperçoive. Pourtant, il paraît difficile de dégager un thème commun à l’ensemble de l’album. Au vu de son format, de ses lyrics de prime abord unidimensionnelles et souvent impossibles à appréhender, ou de la singularité de sa production, il serait aisé de considérer Godrime comme un simple exercice de style. Mais, avec cet album, né d’une exubérance collaborative salvatrice à un moment où le sentiment d’isolement était plus vrai que jamais, Emma nous guide pendant une heure à travers une multitude d’émotions. Le projet offre en premier lieu des ambiances lestes et désinvoltes, à l’image de la delivery lymphatique de Ciroc sur l’excellent « endormi au pef », mais aussi des moments bien moins enjoués. Comme sur « 911 obi 1 », où l’on retrouve encore Ciroc (décidément), soliloquant cette fois sur de menaçantes nappes rehaussées de snares tranchantes. Ou encore sur « sous pills », track sombre menée par un XTC Scarface en mode insensible, où les plaisirs blasés de l’amour sous influence se racontent sur le ton du flex.

Heureusement, deux titres plus loin, « amor v2 » nous aide à remonter la pente. S’amusant avec le schéma trap alors de rigueur, Emma offre une piste lumineuse et breakée à un Cambyse auteur d’une remarquable performance, chevauchant l’instru à merveille dans un enthousiasmant mélange de rap et de chant. Sans doute un des moments les plus forts de l’album. Mais l’éclaircie est de courte durée. Après ça, Godrime glisse doucement vers des atmosphères plus léthargiques, pour finalement nous servir un sublime enchaînement de pistes profondément mélancoliques en guise de clôture. Sur « planet rap », on retrouve Cambyse qui, entre quelques intempestifs raclages de sinus, délivre une nouvelle prestation de haute volée sur fond de délicates cordes réverbérées. « i ain’t right b » est un dernier titre déchirant, interprété par une Lily à la voix tressaillante et peinant à finir ses phrases, comme si elle cherchait à contenir de douloureux pleurs. Un final chargé en émotions pour une œuvre aussi singulière que son nom. Godrime : un mot étrange, déclamé çà et là par ses interprètes comme une inside joke vouée à le rester, pour refléter ces audacieuses expérimentations à la croisée des chemins entre rap et électronique ; un titre cryptique parfait pour un album magnétique qui sait entretenir son propre mystère et qui résonne bien au-delà de la sphère personnelle dont il émane. ∎

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