New-York – Stockholm en vingt minutes

Février dernier, le natif de Rochester, Rx Papi, commençait son année 2021 de la plus belle des manières avec son remarquable album « 100 Miles and Walk’in ». On était dès lors en mesure de s’attendre à l’année qui allait marquer le grand tournant de la jeune carrière du rappeur. Mais les prochains mois prirent finalement une tournure plus délicate pour Papi qui enchaîna quelques projets moins inspirés et surtout dans des conditions beaucoup trop floues à chaque fois. On était encore loin de tirer la sonnette d’alarme étant donné l’existence de quelques moments forts à l’image du projet plus que correct « So Icey Boyz » et surtout de l’excellent single « Escape From Alcatraz », incontestablement un des meilleurs morceaux du rappeur à ce jour. Mais le plus gros souci ne fut pas musical pour Papi, voilà maintenant quelques mois qu’il passe ses journées derrière les barreaux. Une situation particulièrement embêtante pour un artiste sur le point de se révéler à un public un peu plus large.

Comment réussir à remettre son nom sur le devant de la scène underground après plusieurs apparitions discrètes tout en étant en prison pour une durée encore inconnue à ce jour ? Peut-être en dévoilant subitement un projet collaboratif avec un producteur rare et emblématique de ces dix dernières années. Revenons début 2021, Rx Papi alors encore très actif sur Twitter, commençait déjà à teaser la préparation d’un album commun avec le grand Gud. Ce dernier, malgré son jeune âge (26 ans), est ni plus ni moins une légende du cloud rap. Il se trouve à la production des plus grands hits de son compatriote et homie de toujours : Yung Lean. Et oui, il s’agit bien du créateur de beats iconiques tels que « Kyoto », « Ginseng Strip 2002 », « Yoshi City », « Miami Ultras »… Si vous ne connaissez pas son nom, c’est notamment en raison de la relative discrétion du personnage ainsi que sa rareté : hormis Lean et ses compères Bladee, Ecco2k etc le producteur suédois n’a quasiment jamais collaboré avec de très gros noms à quelques exceptions près à l’image de « Dubai Shit » de Quavo & Travis Scott. Un constat assez logique étant donné la particularité de sa vision artistique, pas évident de l’imaginer travailler avec la première starlette venue.

N’allez surtout pas penser que le jeune prodige de la cloud dormait pour autant. Il a toujours suivi avec une attention particulière certaines scènes underground US et on a pu notamment le voir se prendre de passion pour les derniers phénomènes en provenance de NY. On pense notamment à Papi, Nephew, au Surf Gang, à Carlo… Alors non, l’idée d’un projet collaboratif avec Rx Papi n’était pas l’annonce choc de la décennie mais elle demeurait étonnante du fait de la rareté du producteur. La hype était évidement à son paroxysme chez les amateurs de Papi ou plus généralement de cloud rap, une association entre ces deux hommes avait de quoi donner des perspectives réjouissantes. Mais voilà, le rappeur new-yorkais commençait à se faire plus discret au point de ne plus évoquer du tout ce projet et sa récente incarcération venait même marquer un gros point d’interrogation sur la sortie ou non un jour de ce projet. Il faut croire que les miracles se produisent parfois puisqu’une annonce soudaine accompagnée d’un single fit son apparition prenant à contrepieds les doutes naissants des auditeurs avec une sortie du projet officialisée pour la même semaine.

Voilà maintenant presque un mois que nous sommes désormais en possession de « Foreign Exchange », un projet court de 8 titres pour une durée d’une vingtaine de minutes sur lesquelles on peut déjà dire beaucoup de choses. Pour être honnête, l’introduction « 12 Stout Street » aurait pu faire à elle seule l’objet d’un petit article. Ce morceau peut aisément prétendre au trophée d’intro rap de l’année. Le titre fait référence à la maison dans laquelle a grandi Rx Papi, il en fait alors un morceaux franchement introspectif en revenant sur la manière dont sa mère l’a abandonné, ses débuts dans la criminalité, le contexte qui l’a poussé à vriller, le commencement de ses addictions… Mais surtout, la grandeur de la performance de Papi ne s’arrête pas au texte, il livre une interprétation de très haut niveau. L’auditeur parvient à ressentir l’entièreté de la peine du rappeur à travers sa voix qui semble se briser au fur et à mesure de la montée en intensité du track. Pour parfaire le tout, Gud délivre une production majestueuse qui donne une certaine dimension fataliste à la musique laissant tout le loisir au rappeur new-yorkais de se livrer à cœur ouvert.

12 Stout Street, I hated that house

I had to learn early on bein’ a man about

My momma ain’t never buy me shit

I sold drugs and robbed for all my shit

How the fuck I come out your pussy and you choose your husband likе you knew that nigga before me?

How the fuck you gon’ turn your back on me?

How the fuck you gon’ leave me flat on E?

How you gon’ do that knowing they killed my dad?

Pour la petite précision, Rx Papi et sa mère se sont aujourd’hui réconciliés. Ce titre nous permet de pleinement comprendre la douloureuse trajectoire de l’homme (je vous renvoie vers notre article portant sur Pap pour en savoir davantage). Revenons en à notre album, avec cette intro, il était vraisemblablement impossible de mieux entamer un projet malgré la hype qui l’entourait. On arrive ensuite sur le premier single, « N.L.M.B » (pour « Never Leave My Brothers »). On retrouve les deux artistes sur des registres plus familiers. Un beat chill et planant made in Gud pour nous rappeler les plus belles heures des Sadboys et un Papi qui change sans cesse d’intonation oscillant entre rap nonchalant et hurlements agressifs. L’alchimie entre les deux hommes paraît très prometteuse, deux univers subtilement complémentaires. Les lyrics sont purement orientés gangsta rap mais le new-yorkais s’attarde de nouveau sur le contexte difficile de sa jeunesse en accentuant un peu plus sur l’aspect violence de la chose.

My momma said, « Baby, just slow it down »

I catch an opp, I’m blowing ’em down

My sister said, « Boy, why you living like that? »

Caught a opp, they like, « Why you did ’em like that? »

All I see is dead bodies, I grew up ’round dead bodies

Half the city wanna rob me

Malgré ses productions aériennes et délicates, « Foreign Exchange » n’est pas, comme on pouvait s’en douter, un projet tourner vers l’egotrip ou encore l’espoir. Rx Papi partage sa peine et ses difficultés passées mais sans particulièrement chercher à nous attendrir, très vite le démon en lui reprend sa place comme si ce dernier était utilisé pour faire preuve de pudeur. De plus, le travail de Gud à la production rend bien souvent la chose davantage esthétique que poignante. Le titre « Teflon Don » représente en quelque sorte un modèle de ce que les auditeurs pouvaient espérer entendre avec un Papi sur du cloud rap dans sa plus pure tradition. Un beat spacieux accompagné d’éléments qui viennent s’ajouter tout au long du titre, un delivery assez hostile et résigné mais une présence très forte ne laissant pas place à la moindre pause. Le titre suivant « Albino Steve » suit la même logique à la différence près qu’on retrouve le rappeur new-yorkais dans une démarche incisive avec des vraies montées en intensité. C’est également le retour des références en pagaille venant faire l’objet de métaphores onctueuses. La présence du producteur suédois semble pousser Rx Papi à varier un peu plus ses approches dans la perspective d’honorer cette collaboration cinq étoiles.

On ne compte plus les références innombrables aux percs & pills, si la chose n’était pas assez clair pour l’auditeur, il peut désormais être certain que le rappeur en est aujourd’hui tristement dépendant pour pouvoir continuer à vivre. On a toujours eu pour habitude d’entendre Rx Papi faire allusion à ses nombreux traumatismes dans ses anciens projets, mais la présence de Gud derrière les beats donnent presque la sensation d’offrir une résonance nouvelle ou du moins différente à ces confessions. Le travail du producteur suédois durant les vingt minutes est très loin d’être redondant avec des variations appréciables dans les sonorités. Les morceaux « Split Decision » & « Rahkel » laissent presque place à des mélodies harmonieuses si ce n’est même légèrement nostalgiques. Une ambiance qui colle encore une fois relativement bien au natif de Rochester dont la voix s’adapte aisément à de nombreuses tonalités. Sur « Still In Da Hood », on retrouve de nouveau un univers beaucoup plus oppressant dans lequel Papi donne le sentiment de rapper pour sa survie. Une impression qui lui colle bien puisqu’elle n’est pas si éloignée de la réalité. L’outro du projet, « Liar », a de quoi arracher quelques sourires chez les fans historiques de Gud. Le track fait grandement penser à ce que le suédois pouvait faire par le passé avec son crew, aussi bien de par l’aspect du beat que le traitement de la voix de Papi. Il ne s’agit certainement du titre le plus agréable à écouter du projet mais le clin d’œil demeure plaisant et paraissait en réalité presque obligatoire dans le cadre de cette collaboration.

Avec ce projet, Rx Papi termine l’année peut-être encore plus fort qu’il l’avait commencé. On peut éventuellement regretter la courte durée du projet mais c’est aussi ce qui fait indéniablement son efficacité. Les sonorités de l’album orchestrés par Gud lui permettront à n’en pas douter de toucher un nouveau public, jamais un projet du rappeur new-yorkais n’avait été autant relayé médiatiquement. Il est compliqué de s’avancer sur la place qu’occupera « Foreign Exchange » dans la discographie de Papi du fait de sa particularité musicale. Les fans du rappeurs continueront forcément à avoir une préférence pour ses premiers grands projets qui se veulent plus fidèles à son ADN. Concernant le producteur suédois, il confirme une bonne fois pour toute son fort intérêt pour toute cette scène underground east coast qui ne cesse de casser les codes depuis le début de cette nouvelle décennie. D’autres collaborations arriveront très vite, on sait déjà qu’un morceau qu’il a co-produit avec Carlo pour un très alléchant feat BabyFace Ray x Yung Lean sortira en 2022. La perspective de le voir travailler avec le Surf Gang serait également assez excitante. En attendant, Gud & Pap ont dévoilé l’un des albums collaboratifs les plus qualitatifs de 2021 et on ne peut qu’espérer une libération prochaine pour le rappeur afin d’exploiter au mieux ce petit bijou.

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