LES RÈGLES IMMUABLES DE DRAKEO

Darrell Caldwell, connu sous le nom de Drakeo the Ruler, n’est plus à présenter dans le vaste paysage du rap californien. S’il fallait encore vous initier à l’un des phénomènes majeurs qu’a connu Los Angeles depuis une dizaine d’années, celui qui a débarqué avec un canon à neige dans les barbecues de DJ Mustard, je vous laisse vous référer à l’article publié ici même à sa sortie de prison il y a 1 an. Sa sortie de prison en novembre 2020, eu l’effet d’une surprise, autant pour lui que pour nous. Quel bonheur. Dans la longue liste des rappeurs ayant séjourné derrière les barreaux, on trouve ceux qui mettent le rap totalement de côté, et ceux qui écrivent une quantité incommensurable de morceaux. Notre cher Darrell appartient à la seconde catégorie, affirmant avoir gratté plus de 200 textes. Il est on ne peut moins sûr qu’il était attendu au tournant pour cette année 2021, qui devait lui permettre de reprendre les rênes d’une scène qui a continué de se développer et de récolter les fruits des graines semées avant ses piges derrière les barreaux. 1 an plus tard, il est donc temps de faire le bilan d’une année mouvementée.

The whole truth and nothing but the truth

Tout passage dans le milieu carcéral laisse des traces indélébiles. La manière de réagir à cette épreuve est néanmoins propre à la personnalité et aux traits comportementaux de chacun, devant apprendre à gérer des traumatismes d’ampleur plus ou moins conséquente. Nous le verrons, ce qui demeure frappant chez le concerné, c’est le discours désabusé et une forme de désespoir, qui s’entremêlent avec le soulagement d’être enfin dehors et libéré d’une pression quotidienne – à laquelle il tente de se montrer imperméable – en reprenant quelques-uns de ses droits de citoyens.

Comme l’indiquent les titres de ses trois premiers projets solos parus à sa sortie :  We Know The Truth, The Truth Hurts et Ain’t That The Truth, il n’est pas là pour calomnier. Il y a de quoi s’interroger sur l’obsessionnelle vérité que Drakeo the Ruler désire nous partager. Injustement condamné par un système judiciaire américain profondément raciste, on pourrait instinctivement penser que l’idée sera de répondre à ces injustices subies. En l’espèce, il s’agira plutôt de s’adresser à ses ennemis et aux rappeurs de sa ville, puisque c’est une des seules choses sur lesquelles il semble avoir la main, s’autoproclamant rappeur le plus chaud de Los Angeles. Il semble se savoir intouchable et d’après lui, ses opposants tentent de refouler cette fameuse vérité. « Let me guess, this why all you n*** mad at us / ‘Cause we kept the street code and we got our fanbase up ».

En somme, il n’évoque donc que très peu ses ennuis avec la justice, sans doute de peur que ça lui porte – une nouvelle fois – préjudice, mais aussi du fait qu’il ne voit pas ce qu’il a à y gagner. Dans Fights Don’t Matter, il s’étale largement sur sa manière d’aborder ses embrouilles de rue, revendiquant la méthode de 33 tirs dans la tête plutôt que la bagarre, qui, selon lui, ne mène pas à grand-chose. Sans lui faire dire ce qu’il n’a pas dit, ce titre fait indéniablement écho à son état d’esprit vis-à-vis du traitement qui lui a été réservé par la justice, et aux préjudices causés par les inégalités dont sa communauté est victime. Profondément touché par la mort de Nipsey Hussle dans son propre quartier alors que lui, était en prison, il songeait même à quitter sa terre de naissance. Tous ces évènements récents qui l’ont touché de manière directe ou indirecte n’ont fait que renforcer son ressentiment à propos du monde dans lequel il évolue. Certains tirent de ces expériences des ambitions révolutionnaires, lui ne perdra pas son temps à se battre en vain pour quelque chose en lequel il semble ne plus avoir foi, si tenté qu’il l’ait déjà eu, tant il semble insensible depuis ses débuts. Peu nombreux sont ceux qui bénéficieront des rares états d’âme de Drakeo, dont la vie sera guidée par la volonté de continuer à faire ce qu’il sait faire, être meilleur que les autres rappeurs et faire de l’argent. « I’m a street n*** I ain’t tryna be Malcolm X » dit-il.

Cumulant 5 projets – 4 solos, 1 avec son acolyte Ralfy the Plug – et une quantité vertigineuse de featurings depuis décembre 2020, on est en mesure d’apprécier le résultat de l’année la plus prolifique de sa carrière depuis 2017. Alors, a-t-on retrouvé le rappeur qui nous avait laissés sur le toit de Los Angeles à cette même époque ? De son shit-talking, à son talent d’interprétation, l’un des attributs qui définit sa musique a toujours été sa capacité à nous donner le sentiment d’une transparence la plus totale quant à ce qu’il vit et ce qui lui passe par la tête. La subtilité, résidait dans son argot qui lui était propre, qui rendait fascinant le décryptage du champ lexical qui était le sien pour décrire une vie de rue et des frasques tristement banales pour des jeunes issus des ghettos de South Central.

Il allait de soi que les sujets abordés dans ses textes devaient légèrement évoluer (ou plutôt se restreindre), et ce, pas forcément pour notre plus grand bonheur. Désormais pilier de l’une des scènes les plus bouillantes du rap américain, sa productivité nous laisse entendre qu’il a fort heureusement plus le même train de vie criminel. Le récit de ses activités délictueuses a été, en partie, la cause de sa peine de prison. Autant d’arguments suffisent pour comprendre que la musique qu’il a à nous offrir depuis 1 an ne correspond plus à la bande-son de ses cambriolages, qu’il racontait comme personne, rendant son style si singulier. Le point positif, c’est qu’il n’a pas perdu son sens de la formule. De mille manières différentes, il est toujours capable de nous dire qu’il est impossible de ne pas regarder les accoutrements dont il dispose autour du cou et des poignets sans être ébloui. Mais 5 projets en 12 mois qui tournent autour de ses chaînes, de ses montres et de ses ennemis qui semblent le jalouser, ça finit inexorablement par être lassant. Paradoxalement, il est assez difficile de demander à Drakeo de faire évoluer ses thématiques, puisque sa force a toujours été de donner l’impression de simplement décrire son quotidien au micro de la manière la plus crue qu’il soit. Il serait sans doute bizarre de l’entendre parler de choses qu’il ne vit pas, puisque ça n’est clairement pas son essence. 

Toujours froid, moins foudroyant

Pour mettre son propos en musique, Drakeo s’était d’abord approprié les codes d’un certain rap californien du milieu des années 2010, la ratchet. Mais au contact du jeune de South Central, ce courant aux tonalités souvent festives et ensoleillées s’est immédiatement enfoui dans la pénombre. Bruce24k, Duse Beatz, Thank You Fizzle ou encore RonRon the Producer étaient, eux, les artisans majeurs de l’architecture sonore qui a permis à Drakeo de s’épanouir jusqu’à imposer son style à partir de courants déjà bien implantés. Très souvent, les productions plébiscitées par Drakeo étaient ultras minimalistes, parfois cheaps, mais elles lui permettaient de parfaitement exprimer l’étendue de son talent. Si globalement, son retour s’avère satisfaisant pour l’ensemble de ses fans, qui étaient certainement prompt à prêter allégeance à tout ce que Drakeo allait produire tant il leur avait manqué, quelques choix viennent entacher l’esthétique qu’il a su imposer fut un temps. Étant établi sur une scène locale, il était naturel, mais assurément risqué, de s’aventurer hors de son état d’origine pour enrichir sa palette.

Sur The Truth Hurts, censé être le mastodonte qui le remet au premier plan après avoir sorti We Know the Truth dans l’urgence pour célébrer sa liberté, il met le paquet. Y participent des producteurs au CV certes chargé, tels que Wheezy ou Dez Wright (d’autres également, au palmarès moins alléchant), et ce, aux dépens de l’harmonie parfaite qui pouvait régner entre sa voix grinçante et l’ambiance West crasseuse des productions sur lesquelles il avait l’habitude de déblatérer avec froideur. Fort heureusement, ces tentatives d’ouvertures ne sont pas majoritaires. On peut profiter d’Intro, parfait pour nous accompagner dans des catacombes ou dans un château hanté (à votre convenance), ou de 10, dans lequel on profite de sa capacité à produire des refrains entraînant. Car oui, Drakeo est adepte du shit-talking et son flow, parfois off-beat, laisse toujours transparaître un rappeur qui rap simplement comme il parle, se suffisant à lui-même, sans forcer sur la forme. Néanmoins, il dispose d’une recette autant simple qu’efficace pour ses hooks qu’il applique par exemple sur 10 (nul doute que ça lui facilite la tâche en concert), sans pour autant affecter la spontanéité de sa prose.  Bien que d’excellentissimes morceaux figurent dans cet album, il est difficile de ne pas y voir un blockbuster quelque peu raté, non seulement pour les choix d’esthétiques que l’on a mentionnés, mais également par rapport aux invités qui y ont été conviés. La richesse de la multitude de collaborations que Drakeo effectue réside souvent dans l’alchimie qui y règne, notamment avec ses collègues de la Stinc Team. Alors, quand Don Toliver lui envoie un couplet soporifique comme il sait le faire, et quand Drake lui livre un fond de tiroir pour en faire l’un des pires morceaux du catalogue de Drakeo, ça fait des streams, mais on perd toutes les spécificités et le charme qui font l’intérêt de sa musique. 

Il y a de quoi se réjouir malgré tout, puisque l’intéressé ne semble pas être prêt à reproduire la formule. Si Ain’t That The Truth, le projet qui a suivi, est plutôt anecdotique (il y rendait tout de même hommage au regretté Ketchy the Great, fidèle membre de la Stinc Team qui nous a tristement quittés cette année dans un accident de voiture), Drakeo fini 2021 en donnant suite à l’un de ses premiers projets phares, So Cold I Do Em. Il semble donc en avoir fini avec sa série sur son évasive vérité pour retourner aux fondamentaux, dont il s’est en vérité peu éloigné, mais juste assez pour retirer un peu de saveur à sa recette. C’est en tout cas le message qui à l’air d’être envoyé. À travers cette sortie, il en profite pour inclure quelques-uns de ses brillants freestyles qu’il a distillés sur Youtube tout au long de l’année sans les mettre dans ses albums, alors qu’ils étaient d’une qualité remarquable, parfois meilleure que tout ce qu’il a pu nous proposer sur disque. Betchua Freestyle est l’un d’entre eux, 6 minutes pendant lesquelles on est hypnotisé par le rappeur de South Central. On doute que la chute de neige sous laquelle il s’expose sur la cover soit réelle, mais elle demeure éloquente pour imager sa musique et en particulier cette mixtape d’une spontanéité substantielle.

Un chef d’État venu reprendre son dû

Comme un symbole, So Cold I Do Em 2 est la proposition de Drakeo dans laquelle figurent le moins de featurings depuis sa sortie, dont les seules exceptions sont des collaborations californiennes. Un entre-soi qui leur vont si bien, puisque l’album débute avec une belle bastos comme on dit, accompagné du prodigieux ALLBLACK. L’originaire d’Oakland était déjà impliqué dans deux des meilleurs morceaux de Drakeo depuis sa sortie, Ego et We Know the Truth, mais il figurait surtout parmi les rappeurs qui collaboraient avec succès avec Drakeo lors de son ascension. En effet, les années 2017/2018 ont été particulièrement agité en Californie, voyant l’émergence de nouveaux phénomènes qui enchaînaient les crimes organisés (en musique, bien sûr). À cette époque, la musique de Drakeo a amplement tiré profit de l’émulation artistique dont la scène west coast faisait preuve. C’est sans doute l’une des vertus que l’on peine à retrouver lorsqu’on était un fidèle aficionado de 03 Greedo, pour qui la justice s’est avérée moins « clémente » qu’avec Drakeo, ou encore Shoreline Mafia, dont les rixes internes ont largement affecté la dynamique du groupe, la musique qu’ils sortent de leur côté désormais étant rentrée dans le rang. Bon nombre d’embuches se sont donc dressées sur la route vers la gloire de ce qu’on pourrait considérer comme le dernier âge d’or du rap californien, sur lequel on commence maintenant à avoir un certain recul. 

Nous sommes probablement passés à côté de carrières qui auraient dû être plus grandes qu’elles ne le sont vraiment. Néanmoins, il convient de mesurer l’aura de Drakeo dans son état. 

Puisqu’il ne marche jamais seul, son influence se traduit en premier lieu par l’affirmation de la Stinc Team en tant qu’entité puissante et reconnaissable au niveau local. Ralfy the Plug a depuis 2020, pris une nouvelle dimension et fait preuve d’une certaine régularité dans la qualité de ses sorties. A Cold Day in Hell sorti en duo avec Drakeo est un exemple probant de la vague de froid insufflée par la Stinc Team sur L.A., s’inspirant d’un quotidien morose bien loin de nos clichés d’une ville pimpante nourrissant divers fantasmes. Que l’on soit bien d’accord, il n’est pas anormal d’avoir des difficultés à dissocier qui rap entre Drakeo et Ralfy. De tous les rappeurs affiliés Stinc Team, Ralfy est sans doute celui qui a le moins de spécificité à faire valoir par rapport à son mentor. Il y a fort à parier que le membre qui gagnera en popularité dans les mois et années à venir est GoodFinesse, qui est assurément celui qui nous a proposé la meilleure musique cette année, marquée d’un léger éclectisme en matière de productions sur lesquelles il a performé (comparativement à ses collègues de travail en tout cas). Sa série de mixtapes et d’EP lui a assurément permis de s’affirmer, de se distinguer et de passer un cap en cette année 2021 riche en émotion et en projets pour cette équipe. Si Ketchy the Great nous a quitté trop tôt – qu’il repose en paix- Young Bull et MoneyMonk ont également participé au ras de marré signé Stinc Team. Chacun a pu apporter son grain de sel dans un mouvement qu’il convient d’apprécier dans son ensemble à travers une énergie collective. On pourrait grossièrement synthétiser l’appréciation que l’on fait de ce collectif en disant que soit on aime tous les artistes qui le composent et qui s’y greffent, soit on n’en aime aucun. Difficile d’imaginer comment on peut détester GoodFinesse et adorer Ralfy the Plug par exemple, puisque les deux font de la bonne musique. 

L’année 2021 a également vu naître un nouveau phénomène sur la côte ouest. Un phénomène du nom de Remble. Si les règles désormais plus ou moins immuables de Drakeo lui ont permis s’affirmer sa grandeur, il a d’ores et déjà quelques étudiants qui tentent de s’y mesurer, le plus doué d’entre eux étant Remble. Son album It’s Remble fut un véritable succès, son « breakthrough » comme ils disent. Signé chez Warner, il dispose sans doute de l’appui de structures qui sauront lui assurer le chemin de la gloire sur tout le territoire américain. Les similitudes perceptibles avec un flow quasi identique à celui de Drakeo sont incontestables, mais la marge de progression est encore considérable. Le timbre de voix cartoonesque de Remble – qui dénote de la voix écorchée de Drakeo – devrait lui permet certainement de toucher un plus grand public, qui ne fera que s’élargir dans les prochains mois. S’il a de grandes qualités à faire valoir au micro, notamment un humour tant morbide que déroutant, il est sans doute l’exemple le plus flagrant des bienfaits des fondations posées par Drakeo, lui-même invité sur l’album. Par ailleurs, Drakeo a posé sur la production de Touchable, l’intro de It’s Remble. Le morceau figure dans So Cold I Do Em 2, et autant vous dire qu’après avoir écouté la performance de Drakeo, il sera difficile de rejeter l’oreille au morceau original de Remble. Histoire de rappeler qu’on ne peut pas prendre le boss à son propre jeu.

De manière plus globale, excepté quelques mecs d’IngleWeird (toujours un grand sens de la formule, c’est le surnom que Drakeo donne à Inglewood, d’où sont originaires Rucci et AzChike avec qui il est en conflit), il était l’invité de marque dont chaque rappeur californien devait disposer sur son album cette année. De la Bay Area à Stockton, – scène en pleine ébullition qu’il est encore temps de découvrir ici – il déboule comme un poisson dans l’eau partout où on l’appelle. Il méritait bien, non pas d’assister, mais de participer activement à l’émergence de talents qui ont indubitablement puisé une partie de leur inspiration dans la fièvre Drakeo qui s’est propagée dans Los Angeles et ses alentours. Parmi la flopée de rappeurs à qui Darrel Caldwell a pavé la route, certains sont promis à une carrière radieuse, d’autres à côtoyer les bas fonds de l’underground de l’ouest des États-Unis. Peu importe, sa sortie de prison a concordé avec une nouvelle montée en puissance de la scène dont il est la genèse, et c’est beau. 

Avec un certain recul, on est en droit de trouver l’année 2021 de Drakeo the Ruler décevante. Bien que l’excitation de voir l’un des rappeurs les plus sensationnels de sa génération l’a souvent emporté, tout effet de surprise a disparu et la surproductivité s’est parfois fait aux dépens de la qualité des sorties. Souvent, la sortie de ses projets n’ont eu d’autres effets que de nous inciter à retourner nous plonger dans Cold Devil et autres bijoux sortis avant sa condamnation. Bien entendu, il est tout de même possible de constituer une formidable sélection des meilleurs morceaux qu’il a sorti cette année, puisque s’il a pu montrer ses limites, il nous a aussi rappelé à quel point il est capable de fulgurances toujours autant appréciables. L’année écoulée nous a aussi rappelé que l’on jouit désormais de l’existence de tout un pan du rap californien découlant du style imposé par Drakeo au fil de son ascension vers les sommets. On peut donc douter de sa capacité future à se réinventer, aussi bien qu’on ne peut qu’être curieux de voir quels rappeurs vont se démarquer et s’imposer au milieu de cette masse d’artistes généralement très prolifiques. 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s