UNSUNG HEROES #2: YOUNG DRO

Playlist compréhensive de Young Dro: https://linktr.ee/DrankOcean

Que savez-vous de Jeune Hydroponique exactement? Êtes-vous au courant qu’il a été aussi pivotal que Kanye West dans la réhabilitation des polos Ralph Lauren? C’est une légère hyperbole je l’admets ; pour autant, Dro était une véritable égérie de la marque dans ses heures de gloire. Mais avant de s’intéresser à sa vie d’icône fashion, il convient de rappeler de quel bois il est fait. Young Dro, c’est le prototype du rappeur du sud: une voix rugueuse, abrasive, profonde, qu’il semble pouvoir moduler à loisir et caractérisée par un épais southern drawl. À l’entendre, on croirait qu’il est immense, et d’une certaine manière, c’est le cas. Pourtant, si son homologue Ludacris démontrait sa verve humoristique principalement dans ses clips, dans le cas de Dro, on comprend bien mieux sa musique en regardant ses interviews. On se rend vite compte que c’est un vrai personnage: sa communication non-verbale est très éloquente et souvent hilarante, il profite de la moindre occasion pour glisser un trait d’humour bien senti, et constitue un interlocuteur tout simplement excellent. Il n’y a qu’à regarder ses apparitions au Breakfast Club (Charlamagne lui dit d’ailleurs lors de cette entrevue qu’il est fait pour être devant une caméra) et constater à quel point il divertit son audience pour en avoir une idée. Il est ce genre de personne qui, peu importe où il se trouve, semble être trop à l’étroit tant son aura est massive. La force de Dro, c’est sa vigueur au micro. En tant que telle, sa voix semblait déjà prédestinée à être apposée à un beat, mais c’est sans compter sur la vitalité débordante de son propriétaire. Il a développé une flexibilité stupéfiante qu’il met au service du V12 qu’il semble abriter dans sa cage thoracique, et de son propre caractère aussi impulsif que malicieux. Si Dro devait être comparé à une voiture, ça serait forcément à une Dodge Challenger. C’était donc une évidence pour lui d’appeler sa mixtape avec Zaytoven de 2015 Hellcat (un essentiel de sa discographie). Il est capable de rapper au kilomètre, mais à la différence d’un kickeur basique, lui va laisser des sillons fumants sur l’asphalte, va se permettre des drifts à loisir, et vous gratifiera même d’un doigt d’honneur sortant par la fenêtre conducteur – mais avec un grand sourire. C’est tout simplement un plaisir de l’entendre rapper tant il déborde d’un charisme inné que beaucoup de rappeurs mourraient d’envie d’avoir. 

Dro a grandi à Bankhead, un des quartiers du côté ouest d’Atlanta. Son père avait de gros problèmes d’addiction. Des 7 enfants de sa grand-mère maternelle, seules sa mère et sa tante sont encore de ce monde, les autres décédées à cause de la drogue. Cette même grand-mère était une fervente croyante et fréquentait assidûment l’église de leur quartier, et elle a motivé Dro à chanter à la chorale, des souvenirs qui figurent comme certains des plus vivaces de son enfance: il les évoque toujours avec beaucoup d’émotion. Dro et sa famille ont fréquemment déménagé sans pour autant s’éloigner du westside, et à chaque établissement temporaire, Dro, qui traînait beaucoup dans la rue, apprenait des gens qu’il fréquentait de petites astuces pour faire de l’argent (vente de donuts et de limonade), apprenait aussi la loi qui régissait le béton qu’il foulait. Il a également acquis un instinct vestimentaire très spécifique au cours de l’une de ses résidences dans un des coins plus tranquilles du westside, particulièrement un amour sans borne de la marque Polo Ralph Lauren. En bref, il a fait ce qu’il a pu pour s’imprégner des choses qu’il jugeait utiles, s’éduquer lui-même, puisqu’il pouvait parfois difficilement compter sur ses parents.

Chemin faisant, il a pu nouer des relations avec des individus de tous bords, y compris les dealers, proxénètes et autres acteurs de la rue d’Atlanta, ce qui affûta son caractère débrouillard et roublard. Très vite, à l’âge de 15 ans, une dealeuse le prit sous son aile, pour qu’il effectue pour elle diverses courses et besognes en rapport avec des transactions mineures. Le problème, c’était que le copain de cette dealeuse, qui venait tout juste de terminer de purger une peine de prison, revint vers elle et crut que Dro et elle avaient une relation qui dépassait le cadre commercial et amical. Il prit Dro en haine, et un jour que Dro et son cousin effectuaient une tournée de routine, ils croisèrent son chemin. Il entendait bien régler ses comptes. Une fusillade s’ensuivit au cours de laquelle Dro fut touché au ventre. Son cousin, ayant réussi à dérouter l’assaillant, emmena promptement le blessé à l’hôpital. En arrivant, il bondit de la voiture pour aller chercher des infirmiers et une civière, mais Dro, voyant que ça prenait trop de temps, se hissa hors du véhicule et rampa jusqu’au hall d’entrée, où il parvint à grimper sur un fauteuil-roulant qui traînait à proximité. Une scène tout à fait surréaliste et édifiante se produisit alors. Lorsque les infirmiers l’installèrent sur le lit et s’apprêtèrent à découper son polo au ciseau pour examiner la plaie, Dro, utilisant ses dernières forces, leur défendit catégoriquement de massacrer ses vêtements, prétextant d’une part qu’ils coûtaient passablement cher, et que sa mère allait piquer une sacrée crise si elle apprenait ça. Les infirmiers abdiquèrent finalement et parvinrent à retirer le polo du dos de Dro sans l’abîmer. ll resta à l’hôpital pendant 3 semaines, au cours desquelles le personnel lui administra son premier goût des drogues dures, sous la forme de calmants opiacés. Parallèlement, il dût supporter l’enfer que l’intervention chirurgicale avait nécessité: l’installation temporaire d’une poche de stomie. Dro indiquera naturellement par la suite que ces évènements et toute cette période avaient été hautement traumatiques et cruciaux dans sa vie et qu’il n’avait plus jamais été le même après.

Quelques années plus tard, Dro, déjà presque adulte, fréquentait toujours assidûment les rues, faisant ses ronds en jouant aux dés, avec le deal, mais se tenait pourtant autant que faire se peut à l’écart des ennuis. À 17 ans, il s’amusait à réciter par coeur des morceaux de 2Pac à ses amis, et vint immanquablement le jour où ils lui certifièrent qu’il avait « la voix », qu’il devrait essayer de se mettre sérieusement au rap. Dro avait un temps contemplé l’éventualité d’être chanteur de R&B, mais était rapidement arrivé à la conclusion que c’était trop mielleux pour lui. Le rap lui allait mieux. C’est donc à cet âge qu’il commença à écrire ses premiers textes et à fréquenter le studio quand il le pouvait. Il eut en 1999 l’opportunité de se produire sur une scène pour jeunes talents de la ville, durant laquelle il saisit son occasion de briller.

Dans l’audience se trouvait Raheem the Dream, considéré comme l’un des pionniers du rap d’Atlanta. Il est le 1er artiste de la ville à avoir eu un de ses morceaux en rotation à la radio commerciale, en 1986. Cette année-là, Raheem, âgé de seulement 16 ans, s’était associé à un très jeune DJ Toomp pour son 1er single. Sa marque de bass rap a influencé plusieurs générations d’artistes, de Kilo Ali jusqu’aux Migos, qui ont repris le refrain de son morceau Freak No Mo’ pour leur morceau du même nom. Sa carrière a beaucoup bénéficié du Freaknik, un festival historique à Atlanta, qui a eu lieu chaque année de 1982 à 1999. Sorte de spring-break principalement fréquenté par les étudiants noirs de lycées et universités, il était le théâtre, à son apogée en 1991, des réjouissances de plus de 350 000 personnes. Raheem ainsi que le 2 Live Crew et MC Shy D s’y produisaient régulièrement et rencontraient un franc succès auprès des festivaliers. Pour revenir au concert qui nous intéresse, Raheem avait entendu parler via ses relations de Dro, qui à l’époque se faisait simplement appeler Lil D’Juan (D’Juan étant son prénom). ll s’était donc rendu au concert afin de vérifier si ce jeune rappeur avait du potentiel, ce qui s’avéra vrai. Dro eut l’occasion de freestyler pour Raheem, et ce dernier, authentiquement impressionné par ses capacités, lui dit « you sound like that FIRE, you’re dro« . Le reste, c’est de l’Histoire: Dro signa sur le label indépendant de Raheem, Tight 2 Def Records, sur lequel il put sortir son 1er street album, I Got That Dro, en 2001, porté par le hit régional Yessir.

En tant que pur produit de Bankhead, Dro avait connu dès le milieu des années 90 d’un certain Clifford Harris (qui est désormais, en plus de sa musique, connu pour avoir tenu un trafic d’humains alimentant le harem qu’il avait avec sa femme Tiny, et suspecté d’abus sexuels en tous genres), qui deviendra par la suite le héros local au début des années 2000. Au moment où Dro sortait I Got That Dro, T.I. sortait I’m Serious. Malgré un début de succès, Dro n’avait pour autant pas quitté les rues, et se trouvait souvent mêlé à des histoires qui nuisaient avec l’éthique de travail qu’il était censé maintenir. En 2002, c’est le rappeur Rocko qui va jouer un rôle important dans la vie de Dro: il va racheter son contrat à Raheem, le sortir de la rue en lui offrant un chèque de 20 000$ ainsi que 2000$ de salaire hebdomadaire. À partir de ce moment, Dro va se consacrer entièrement au rap, allant même jusqu’à vivre au studio. Cette résolution n’allait cependant pas durer bien longtemps. Rocko va lui présenter de grandes figures de l’industrie, telles que le producteur Jazze Pha, et la rappeuse Monica, avec qui Dro va nouer une forte amitié. C’est elle qui, en 2003, interviendra auprès de la cour de Dekalb County pour la réduction de la peine de 10 mois de prison dont Dro venait d’écoper, permettant de la raccourcir à 7. En 2004, lors d’une session studio, Dro réunit T.I. et Rocko pour la 1ère fois, ce qui prépara le terrain pour que T.I. se permette peu de temps après de proposer à Rocko de racheter le contrat de Dro pour le signer sur son propre label, Grand Hustle. Suite à ce changement de foyer pour le meilleur, Dro put sortir, en 2006, son 1er album, forcément intitulé Best Thang Smokin’, le cimentant comme une force singulière au sein de la scène d’Atlanta. Shoulder Lean avec T.I., un des deux singles de l’album, devint un hit qui retentit des milliers de fois dans les strip-clubs de la région. Au polaire opposé, sur Hear Me Cry, un de ses meilleurs morceaux, il parle notamment de la fusillade qu’il a vécu à 15 ans, ainsi que des nombreux décès et tragédies qui ont jalonné sa vie jusqu’ici.

La ville était en pleine ébullition artistique: Gucci Mane, Young Jeezy, T.I. ou encore Ludacris étaient tous plus ou moins déjà des stars et oeuvraient pour proclamer la puissance de la ville, préfigurant la véritable révolution trap qui allait se produire quelques années plus tard. Simultanément, la snap music, parfois lâchement qualifiée de ringtone rap (en raison de l’efficacité de ces morceaux en tant que sonneries de portable, phénomène commercial qui venait de naître – oui, pour les plus jeunes d’entre vous, naguère on monnayait des snippets de morceaux de 30 secondes qui nous servaient de sonnerie), envahissait elle aussi les ondes radio et, forcément, les téléphones. Née tout justement dans le quartier de Bankhead, elle constituait une réaction à contrepied de la violence qui gangrenait les environs. Ses sonorités simples mais contagieuses, basées sur des claquements de doigts (fingersnaps), des 808 et de la basse, le tout sublimé par un sample ou une composition souvent très simples et entêtants, le tout invitant souvent à des danses spécifiques. On comptait parmi les hauts dignitaires de cette tendance Dem Franchize Boys, dont I Think They Like Me et Lean Wit It, Rock Wit It, singles issus de leur second album, On Top of Our Game, sorti sur So So Def, le label de Jermaine Dupri, furent de grands succès et parmi les premiers hits de snap, en 2006. Enfin, et pas des moindres, il fallait aussi compter l’hystérie que la crunk de Lil Jon provoquait encore et toujours non seulement dans le sud: entre lui et les Eastside Boyz, les Ying Yang Twins, et la Crime Mob – qui venait de sortir l’immense Knuck If You Buck -, la crunk était progressivement passée de sensation régionale à phénomène national, se hissant souvent sur les plus hautes marches du Billboard 100. Ces deux courants ont néanmoins crée une crise de légitimité, puisque bien des gens n’en voyaient pas le génie mais préféraient décrier les dérives qu’ils représentaient à leurs yeux. La vérité, c’est que la snap et la crunk ont clairement beaucoup contribué à la démocratisation du rap dans le mainstream, constituant de parfaites soundtracks pour les fêtes en tous genres, et démontraient une créativité débridée. Cette idée de débridement est fondamentale: d’une part les voix des interprètes l’étaient, il n’y a qu’à écouter l’hystérie de Lil Jon au micro, ou l’extravagance et l’exubérance de Fabo, pour le comprendre. D’autre part, en termes de composition, là aussi la crunk et la snap élargissaient les horizons – tout comme la trap music bien entendu – et prouvaient que le rap était bien plus protéiforme que tous ses détracteurs n’auraient pu l’imaginer. Par exemple, peu importe ce que vous pensez de Crank That de Soulja Boy, ce serait une ineptie de vouloir nier son impact positif pour le rap dans le monde entier, et ce, n’en déplaise aux gatekeepers. Bref, en résumé, l’histoire s’écrivait à la vitesse du son, et ces mutations ont toutes d’une manière ou d’une autre imprégné le style au micro et la musique de Dro.

Mais il n’a pas retiré que du positif de cette période. Il se trouve que la drogue, nommément la MDMA, surtout sous forme d’ecstasy, faisait partie intégrante de ces tendances snap et crunk. Fabo du groupe D4L était littéralement connu pour ingurgiter des quantités malsaines de cette substance. Dro y a vite trouvé son compte, puisque ces stimulants dits « uppers » exacerbaient sa personnalité déjà flamboyante, mais constituaient surtout un échappatoire aux traumatismes qu’il traînait depuis son enfance. Il faut évidemment ajouter à ça l’épidémie de lean qui commençait doucement mais sûrement à se faire prégnante dans bon nombre de quartiers. Malgré les efforts de Rocko plus tôt au cours de sa carrière, Dro, même après la sortie de Best Thang Smokin’, était toujours inexorablement attiré par la rue, incapable de réfréner certaines mauvaises habitudes. Son comportement erratique et imprévisible devint une sanction en lui-même, puisque ses absences répétées et ses périodes de silence radio régulières lui firent manquer de nombreuses opportunités professionnelles lucratives, telles que des apparitions télé ou des sessions studio avec des acteurs notables de l’industrie. Ces déboires, ajoutés au fait qu’Atlantic Records (le label de Grand Hustle) exigeait de lui de nouveaux hits tels que Shoulder Lean, sont les raison pour lesquelles 7 longues années passèrent entre son 1er et son 2ème album. Cette traversée du désert aura pour autant été productive: pas moins de 11 mixtapes, run qui culminera avec l’excellentissime Ralph Lauren Reefa de 2012, réalisée sous la houlette de l’inimitable DJ Burn One, qui avait déjà produit des classiques avec Gucci Mane et Starlito. La brillance de cette mixtape, qui à mon sens est un essentiel de la blog era à Atlanta, c’est sa diversité: Dro peut tout faire, du morceau taillé pour le strip-club jusqu’au country rap tunes en passant par la trap, le pop rap et la snap. Donnez-lui n’importe quel beat, il va rouler dessus jusqu’à imprimer le logo Goodyear sur ses stems. Cette mixtape comporte en outre un très rare guest verse d’un talent prometteur appelé Young Thug. 

Peu après ce succès critique, Dro sortit FDB, le 1er single de son 2ème album studio, qui fut un énorme hit, à attribuer tout autant à la production clinquante, empruntant largement à la snap de D4L et consorts, du duo FKi (qui était à l’époque sur une fantastique lancée) qu’à la classe dédaigneuse de Dro. Il faut d’ailleurs souligner la grande influence que Fabo et Shawty Lo (RIP) ont eu sur Dro, qui ont pris leur essor en même temps que lui. Leur album Down For Life a eu un impact aussi phénoménal que leur carrière n’a été éphémère. Laffy Taffy, le single monumental de l’album, a eu un succès si foudroyant qu’il a détrôné Mariah Carey de la 1ère place du Billboard 100 en janvier 2006. L’année suivante, le morceau a obtenu le Guiness World Record du morceau le plus téléchargé de l’histoire. Le morceau a été conçu par le groupe qui rentrait d’un strip-club accompagné de quelques femmes. Fabo avait dans sa poche un bonbon Nestlé, précisément un Laffy Taffy (comparable aux Krema français), et a commencé à l’agiter en disant bêtement « Girl, shake that Laffy Taffy! ». Sur FDB, Dro assume et affiche fièrement l’héritage de D4L, y compris leur spontanéité. Il faut d’ailleurs que vous lisiez ce que Dro a eu à dire sur l’origine de FDB lors d’une interview pour XXL:

« You could say that « F.D.B. » about all my baby mamas. It was just at this point I got fed up. And hearing them talk about you. The bitch talking about « fuck me. » Well, « fuck dat bitch. » It came out naturally like that. It wasn’t rehearsed or nothing. I say that shit all the time. »

En visionnant le clip de FDB, on remarque facilement le style vestimentaire décalé et extrêmement marginal de Dro, avec son noeud papillon et son cardigan. Comme il a été dit plus tôt, il a très jeune développé une adoration pour Ralph Lauren, et s’est fait remarquer à Atlanta au moins autant grâce à son style que grâce à sa personnalité et sa musique. Pour lui, c’était une manière de se démarquer, de spécifier d’entrée de jeu qu’il faisait les choses différemment. À une époque où les fringues baggy étaient la norme, Dro n’avait aucune gêne à déambuler arborant fièrement ses polos cintrés, rentrés dans son pantalon ajusté ou son short Ralph. Ce fanatisme pour la marque atteignit des sommets, puisqu’il a confessé avoir dépensé plus de 5 millions de dollars dedans, allant jusqu’à payer 10 000$ des cardigans ultra-rares. Malheureusement, il n’a jamais été contacté par la marque pour en devenir ambassadeur ou pour des publicités, ce qui cyniquement parlant n’est pas étonnant, étant donné que la marque est connue pour dédaigner les minorités raciales. Après tout, ils n’ont pas hésité à s’approprier et réutiliser certains symboles de la culture amérindienne dans leurs designs.

Toujours est-il que parallèlement au succès de FDB dans les clubs, T.I. a introduit au monde en mai 2013 le Hustle Gang, un supergroupe composé des artistes signés sur Grand Hustle, dont Dro, avec un premier projet intitulé GDOD: Get Dough Or Die. Côté casting, du côté de Grand Hustle apparaissent T.I., Trae Tha Truth, B.o.B., Iggy Azalea (smell of naphtaline intensifies), Shad Da God, le regretté Doe B (Baby Jesus est un classique), ainsi qu’un certain Travis Scott, qui sortirait quelques semaines plus tard son premier projet, Owl Pharaoh (il livre d’ailleurs ici une performance absolument misérable sur 2 Fucks). Niveau invités, on retrouve French Montana, Meek Mill, Juicy J, mais surtout Mystikal pour le morceau Here I Go. Alors laissez-moi remonter mes manches pour que je puisse correctement m’égosiller à propos de cette ogive balistique intercontinentale. Les FKi, encore eux, déroulent une production d’une simplicité implacable reposant sur une ligne de basse vicieuse montée sur suspensions hydrauliques, le terrain de jeu idéal pour les poids-lourds qui vont s’y déchaîner. Imaginez un peu: retrouver Dro, Spodee et Mystikal sur un morceau, c’est un fantasme prenant vie. Quand Mystikal beugle « I get it poppin like a lightning bolt, yeah muthafucka I got my thunder back », difficile de réprimer l’envie de déchirer son t-shirt ou sa chemise et bramer comme un superprédateur. Hormis ce grand moment, Dro est présent sur 11 autres morceaux, pour notre plus grand bonheur. Il annihile d’entrée de jeu Err-Body, dans une explosion de pure violence qu’on peut imaginer avoir été provoquée par une tâche de sauce sur son polo. Chacune de ses entrées est jouissive, puisque l’émulation artistique au studio lors des sessions d’enregistrement l’a clairement survolté. Les quelques mots, souvent braillés, qu’il éructe avant chacun de ses couplets, pour préparer le terrain, sont plus excitants que n’importe quel couplet de B.o.B. sur le projet. Un des aspects du rapping de Dro qui le rend si efficace, c’est l’aisance avec laquelle il manipule ses mots: il a suffisamment de prestance pour se permettre, en fin de mesure, d’asséner violemment puis laisser indolemment retomber le tout dernier mot sur le snare et le contempler faire ses dégâts. C’est quelque chose de merveilleux. Ecoutez donc son couplet sur Yeap, ai-je besoin d’en dire plus? Raison de plus pour effectuer cette assertion: Young Dro a 90% de chances de voler la vedette à quiconque se trouve sur un morceau avec lui.

L’année suivante, le Hustle Gang a la lumineuse, la plus radieuse idée: rempiler pour un second volet. On est gratifiés de Brand New Choppa, qui au-delà de l’excellent refrain de Travis et Meek écrit par Tory Lanez (on dirait un début de kamoulox), nous offre encore un couplet mémorable – momentanément interrompu par Yung Booke… – de Dro qui exhale une majesté qui aurait de quoi faire courber l’échine au pire des despotes. Make Me Somethin voit Rich Homie Quan faire de son mieux pour créer le refrain le plus maladif jamais enregistré, puisqu’au-delà de sa voix étouffée par les glaires, il éternue à plusieurs reprises (à moins qu’il ne dise « tryna make sumn » mais je reste sceptique). Qu’à cela ne tienne, la bonne santé de Dro éclate durant son couplet, qui rappe comme si sa vie en dépendait pour ne pas changer. Sur Trouble, Harry Drotter déchaîne sa magie, balançant des wingardium leviosa verbaux à tire-larigot: « Fire like Bic, I got the butane, Bankhead n**** with hoes in Ukraine ». Quelle technique sur ce couplet. Autre chose amusante, c’est entendre successivement Trae Tha Truth et Dro. On dirait vraiment le yin et le yang, tant leurs styles sont aux antipodes l’un de l’autre et pourtant parfaitement complémentaires. D’ailleurs, en rétrospective, les 4 projets que nous aura offert le Hustle Gang entre 2013 et 2017 étaient, malgré leur alourdissement dû à un trop plein de rappeurs médiocres, des propositions rafraîchissantes. Le travail de production était à chaque fois vraiment louable, et avait le mérite de ne jamais tomber dans la facilité ou les lieux trop communs ; on avait en outre droit à des line-ups assez inédits qui fonctionnaient souvent. Dans la même veine, il faut également citer le projet de la Bankroll Mafia de 2016, qui réunissait T.I., Thug, Lil Duke, Shad da God, London Jae et Peewee Roscoe, qui contient quelques scories.

En 2014, la planète Terre a aussi connu la plus grande catastrophe sonore de son histoire. En effet, le collectif HS87 de Hit-Boy a cette année-là sorti le single On Everything, invitant ce vrai Jeune Hydroponique pour un couplet pantagruélique de magnitude 10 qui a dévasté les 3/4 de la surface habitable de ce satané caillou, ou du moins c’était la sensation que procurait sa force de frappe inouïe. Écoutez comment il appuie ses consonnes fortes sur les 4 premières mesures, ressentez leur impact résonner votre corps tout entier, appréciez le frémissement de plaisir induit par un rappeur en pleine possession de ses moyens. Ensuite, laissez-vous émerveiller par la facilité avec laquelle il aborde le drumbreak. Puis dès la mention de la Milky Way, il se déchaîne totalement, c’est le pandémonium. « On fire, make your bitch look like a geyser, n**** look at these rims on the Viper! » puis « Dro! on everything I’m on drugs, my gun, transform, on everything it throws slugs ». Entendez-vous ce delivery? Il est possible que durant la première écoute de ce couplet, il y a maintenant 7 ans, mon corps ait momentanément déverrouillé sa mémoire génétique, me faisant effectuer des mouvements issus d’un art martial ancestral reposant sur le coup de boule et les borborygmes menaçants. 

Entre 2014 et 2021, Dro a sorti une dizaine de mixtapes, qui renferment toutes leur lot d’améthystes. Durant cette dernière partie de sa carrière, il a aussi publié son 3ème très bon album, Da Reality Show, en 2015. Musicalement, ça a été assez consistant. Mais c’est en privé que les problèmes se manifestaient: jusqu’à l’année 2019, Dro a peiné à mener sa barque correctement. Les mêmes vieux démons qui ont toujours nuit à sa carrière ont poursuivi leur dessein. Il a fallu que Dro puise dans son for intérieur et réalise que son style de vie n’avait rien de durable, surtout depuis qu’il est père de famille. ll a par conséquent pris les mesures qui s’imposaient, à savoir cesser de fréquenter certains lieux et certaines personnes qui en fait ne voulaient absolument pas son bien mais le poussaient plutôt à s’enfoncer plus profondément dans son abysse intérieur. Persister à aller dans ces cercles où des comportements toxiques prégnants sont à l’oeuvre n’est pas tant un vice qu’une réaction quasi naturelle. Cependant, si la maison se trouve là où est le coeur, il arrive qu’on l’égare parfois. Le tout est d’aller le récupérer une bonne fois pour toutes et lui restituer un environnement pérenne. Ça a été déchirant pour lui, parce que rester loin d’où l’on vient est une tâche ardue qui nécessite beaucoup de volonté. Il a effectué un séjour dans un centre de désintoxication et est totalement sobre depuis près de 2 ans, encouragé par un entourage maintenant respectueux envers lui. Il a à ce propos éloquemment déclaré: « I just took myself out of the equation, nowadays I live in the solution » dans une très instructive interview avec son ami Parlae des Dem Franchize Boyz. De plus, il consulte maintenant un psychiatre, qui l’aide à démêler les moments difficiles qu’il a vécu, qui lui permet aussi de faire vivre le petit garçon en lui qui n’a à l’époque pas eu le temps de grandir, ce qui constitue un bien meilleur remède que la drogue. ll intervient régulièrement lors d’évènements promouvant la santé mentale à Atlanta, et se fait l’avocat des thérapies psychologiques pour les personnes afro-américaines issues des quartiers défavorisés comme celui d’où il vient. C’est donc sous le signe de la résilience que sa vie s’inscrit désormais. De fait, qu’importe s’il ne nous gratifie plus à l’avenir de sa musique que l’on aime tant, ce qui compte c’est sa santé. De toute manière, D’Juan Hart n’a plus rien à prouver à personne, son statut est dorénavant gravé dans le Hall of Fame d’Atlanta.

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