UNSUNG HEROES #1: G-SIDE

Avant-propos:

Leur donner leurs fleurs tant qu’ils peuvent les sentir, c’est tout le concept de cette nouvelle série, qui a malheureusement été inspirée par le récent décès de Young Dolph. Le passage du temps dans le monde virtuel, la dimension parallèle qu’est internet est bien plus relatif que dans la vie réelle. Un mois paraît un an. Un an en paraît deux voire trois selon l’effervescence de la période et le taux d’aliénation moyen (ne cherchez pas de rapport de proportionnalité). Cette matrice nous permettant de tutoyer l’omniscience et l’ubiquité est nourrie par tant de données au quotidien qu’il est impossible pour l’esprit humain de tenir la cadence. Si le cortex humain tente tant bien que mal de s’y adapter, le processus est bien plus lent que la démultiplication perpétuelle du réseau. Ainsi, on a tôt fait de reléguer dans un recoin sombre de nos têtes torturées des choses qui nous ont, à un certain moment, une certaine période, fortement marqués. Et puisque la musique fait partie des quelques grandes passions des masses, on est donc tout à fait enclin à oublier tel ou tel artiste malgré toute l’admiration qu’on lui a vouée à un certain moment de notre vie. Enfin, cette série est aussi et tout simplement une manière totalement désintéressée de montrer de l’appréciation à des artistes que j’estime méconnus sans qu’ils aient pour autant une actualité bouillante ; le tout dans une forme libre, que cela soit un survol de la carrière du sujet, ou de certains de ses accomplissements en particulier. En somme m’égosiller à chanter les louanges de ces héros. Je vous prie donc de bien vouloir prendre place, l’orchestre est installé dans la fosse, le concert va débuter. 

Playlist compréhensive de G-Side et Slow Motion Soundz ci-dessous.

https://linktr.ee/DrankOcean

Durant la blog era, c’est pour ainsi dire de tous les côtés que de nouveaux artistes qui allaient par la suite, pour beaucoup, devenir des valeurs établies, apparaissaient. Bien sûr, certaines régions se distinguèrent  particulièrement par la quantité de talents émergents, mais sans jamais pour autant faire de l’ombre à d’autres. C’était aussi ça le principe, que tout le monde puisse de manière quasi égalitaire faire son trou. Chaque pôle avait ses éminences grises et ses grandes antennes: 2Dopeboyz à l’Ouest, Fakeshoredrive dans le Midwest, Dirtyglovebastard dans le Sud, Nahright pour l’Est. Et évidemment d’autres plus généralistes comme HotNewHipHop, ou concentrés sur des franges d’artistes plus spécifiques comme Pigeons & Planes. En termes de relais d’information, on pouvait très bien habiter dans le coin le plus paumé à l’autre bout du monde, tant qu’on avait une connexion internet correcte, on pouvait rester à la pointe des tendances et des nouveaux artistes sans problème, l’offre était pléthorique. Néanmoins, il arrive à tout le monde de louper un post à propos d’un artiste qui peut vous plaire. Et on l’oublie parfois, mais la blog era, du moins en ce qui concerne les blogs eux-mêmes, n’était pas exclusive aux USA: en France aussi nous avions des sites dédiés qui se chargeaient de faire la passerelle au-dessus de l’Atlantique. Et puisque cette rubrique repose sur le principe de donner leurs fleurs à ceux qui le méritent, il faut saluer le travail du Captain Nemo qui à l’époque était extrêmement connecté avec tout ce qui se faisait dans le sud et l’ouest et qui relayait ses coups de coeurs sur son blog éponyme. À titre personnel, malgré le fait que je retrouvais bien souvent des artistes que je connaissais déjà sur son site, étant donné que moi aussi j’estime que j’étais plutôt au point niveau veille, il m’arrivait évidemment de tomber sur des têtes inconnues. C’est ainsi que durant l’année 2011, en me rendant sur son blog, je suis tombé sur un post à propos d’un groupe nommé G-Side, qui venait apparemment de sortir leur nouvel album le 1er janvier de l’année: The One… Cohesive. Immédiatement alpagué par le titre et le nom du groupe ainsi que le write-up élogieux de Nemo, je lance le single qu’il avait joint à l’article, Inner Circle, dont le clip a depuis été supprimé d’internet. Ce qui se produisit alors est la panacée de tout mélomane qui se respecte, le thrill qu’on recherche tous, cette sensation à nul autre pareil qui traverse notre corps lorsque ce que captent nos canaux auditifs se réfléchit sur le reste de nos sens. La certitude d’être tombé sur quelque chose d’unique et qui correspond exactement à ce que l’on ne savait pas qu’on voulait entendre. La stimulation ultime, qui génère immédiatement et irrémédiablement une obsession compulsive pour l’objet de notre fascination. Il fallait que je sache tout de ce groupe, de ces deux rappeurs qui d’après Nemo venaient de Huntsville, Alabama, et étaient backés par l’équipe de production Block Beattaz. 

ST 2 Lettaz et Yung Clova sont deux amis de longue date tous deux originaires de Huntsville, qui se sont rencontrés au Boys & Girls Club de la ville d’Athens en Alabama, qui peut être assimilé à un centre aéré, accueillant tous les enfants du coin entre 6 et 18 ans. C’est une structure historique de la région, qui permet de fournir un environnement sain, sûr et constructif aux jeunes, leur permettant de se découvrir et d’apprendre, qui a souvent été référencée par des artistes de l’Alabama ; le groupe de blues rock Alabama Shakes (que je recommande vivement si vous ne connaissez pas) a par exemple nommé son 1er album en l’honneur du Club. Pour Clova, son nom de scène s’est imposé de lui-même. Sa mère a été victime d’un viol par l’individu qui est devenu son père. Lorsqu’elle était sur le point d’avorter, sa mère à elle l’a implorée de garder l’enfant. Avec une telle histoire d’origine, les statistiques auraient voulu que Clova finisse mort ou en prison, mais il s’avère qu’il a su les déjouer, raison pour laquelle il s’estime chanceux comme un trèfle. ST quant à lui n’a jamais connu son père ; sa mère l’a élevée seule lui et son frère, dans la maison qu’ils partageaient avec leur grand-père, alcoolique. Le taudis était dépourvu de salle de bain, ils étaient obligés de faire bouillir de l’eau dans une large bassine pour prendre un bain. ST fut placé 4 ans durant (période où il fréquenta le Boys & Girls Club) dans une famille d’accueil, et retrouva sa mère à l’âge de 14 ans. Suite à leur rencontre providentielle, en 1999 ST et Clova joignirent leur forces pour devenir le duo de rap G-Side. 

L’Alabama est géographiquement tenaillé entre le Tennessee, la Géorgie, la Floride et le Mississipi. Hormis ce dernier, moins représenté, chacun d’entre eux abrite une scène rap historiquement reconnue nationalement et internationalement. À l’inverse, la scène rap de l’Alabama, plus particulièrement celle d’Huntsville était à l’époque, assez peu connue et peinait à émerger musicalement. Depuis la fin des années 80, les rappeurs locaux tentaient leur chance, et certains tels que Tam Tam, Atteze ou encore Po Boi avaient même réussi à obtenir des hits régionaux (pardonnez-moi, je n’ai pas pu retrouver des exemples sur Youtube). Pour autant, ce n’est qu’au début du nouveau millénaire qu’une véritable effervescence naquit, largement aidée par la démocratisation progressive d’internet. Un des labels les plus proéminents de la ville, Slow Motion Soundz, crée aux alentours de 2000, se faisait un point d’honneur à fournir une plateforme pour les artistes locaux. La plus ancienne sortie répertoriée du label est l’album L.I.F.E. : Based On a True Story du rappeur Mata (qui intégrera par la suite les Paper Route Gangstaz), en 2001, pour lequel il est même impossible de trouver une vidéo sur Youtube. Sur le roster à l’époque figuraient également South P.A.W. et V.S.O.P. (qui signifie non pas Very Superior Old Pale mais bien Ville Style Of Pimpin). Ces derniers avaient d’ailleurs sorti un single avec T.I. en 2003 qui tenait très bien la route. South P.A.W., quant à eux, un duo également, avaient sorti leur 1er album en 2004, Live from NWP, produit par les fameux Block Beattaz. Voici deux échantillons de ce qu’ils proposaient, à savoir un mélange de dirty south et de country rap tunes à mon sens tout à fait honnête, où on retrouve à la fois l’influence de Houston, d’Atlanta, et des Bone Thugs. Il s’avère donc que les Block Beattaz, duo (encore) formé par CP et Mali Boi, sont en activité au moins la naissance du label Slow Motion Soundz. 

C’est donc tout naturellement qu’un beau jour, ST pensa à envoyer sa demo à CP des Block Beattaz, qui en retour lui offrit une opportunité de travailler avec eux. ST lui indiqua cependant qu’il était inséparable de Clova, ce qui ne gêna pas CP. Slow Motion Soundz les signa donc rapidement après, et ils purent commencer à préparer leur 1er projet, Sumthin’ 2 Hate, qui sortira en 2007. L’artwork représente un drapeau confédéré troué d’impacts de balle sur un background de billets de banque. L’Alabama faisait partie des 7 états originels appartenant à la Confédération et ayant déclaré la Sécession en 1861, provoquant la guerre du même nom entre eux et le gouvernement. Ces 7 états, convaincus que le système d’esclavage ainsi que la suprématie blanche qui régissait la Bible Belt était menacée par l’élection d’Abraham Lincoln, qui souhaitait abolir l’esclavage, a réagi en se rebellant contre l’ordre établi. De fait, les stigmates de cette époque sont encore très présents dans ces états, et les descendants des esclaves, souvent encore opprimés eux-mêmes, gardent toujours en mémoire les évènements effroyables ayant secoué le pays durant la guerre. Il est donc probable que le titre de l’album soit une provocation face à cet héritage historique nauséabond et aux relens de racismes notoires de la région. Leur rendre la monnaie de leur pièce en brillant. 

L’album constitue une introduction assez convenue du duo, entrecoupé d’interviews et de commentaires de Clova et ST sur leur parcours et leurs objectifs dans le rap. L’univers des deux lascars tourne autour des habituelles thématiques du rap du sud, à savoir les cylindrées à la peinture luisante équipées de sound systems surpuissants ; les femmes et les clubs ; la vie de la rue ; la région et ses contrées. G-Side, c’est aussi voire surtout deux jeunes tout à fait ordinaires, qui ne sont pas des poids lourds dans la rue, ni qui étaient riches avant le rap. Ils sont issus de la classe ouvrière et ne se caractérisent pas spécialement par leur vantardise et leur ego mais justement par une modestie évidente, sans pour autant avoir tout à fait les pieds sur terre. En effet, comme bon nombre de jeunes qui se lancent dans le rap, ils ont des rêves, et les leurs, ce sont de pouvoir être rappeurs à temps plein et d’avoir suffisamment de succès pour faire le tour du monde. Ce sont des durs à cuir, des gars courageux qui ne rechignent pas à la besogne. Tout cela se ressent donc dans leur manière d’aborder leur art. Certains piliers de leur son sont introduits sur ce disque, comme les voix chopped and screwed et la mentalité trill qui les a fortement imprégnés. Leurs flows lents empreints de leur épais southern drawl explorent les sonorités dirty south des Block Beattaz, empruntant autant à l’héritage de No Limit et de la G-Funk (notamment les sirènes) qu’au son de DJ Screw et consorts de Houston et de la trap naissante d’Atlanta (GZUP), avec là encore des traces des Bone Thugs (Ice Kissez). Leurs deux styles contrastent idéalement: le timbre suave de Clova tempère celui plus grainé et agressif de ST. Cependant, les voix des 2 MCs étaient encore loin d’être arrivées à leur maturité, mimiquant encore trop leurs influences et manquant du charisme qu’ils n’allaient pas mettre très longtemps à trouver. En effet, l’année suivante, en 2008, ils sortent leur second album, Starshipz and Rocketz, faisant référence à l’industrie spatiale de Huntsville. C’est le principal moteur économique de la ville. Durant la seconde guerre mondiale, le gouvernement américain y a établi le Redstone Arsenal, ainsi qu’une centrale chimique ; durant la seconde partie du XXè, le Marshall Space Flight Center (NASA) et le United States Army Aviation and Missile Command, deux structures de recherche et de développement d’aviation spatiale s’y installèrent également. Enfin, s’y trouve forcément un musée dédié à cette industrie, l’US Space & Rocket Center, où se trouve la gigantesque fusée visible sur la couverture de ce 2ème album de G-Side. 

Huntsville, Alabama

C’est avec toutes ces informations en tête que l’on comprend la fascination des deux compères pour l’espace et les fusées, qu’ils assimilent à la réussite, au moyen de prendre leur envol financièrement. Avec une ligne directrice, sans pour autant parler d’album concept, G-Side provoque ici son premier réel impact, qui va leur permettre de se faire un nom. On constate facilement leur gain d’assurance au micro, et l’aiguisement de leurs talents de rappeurs. Les Block Beattaz eux aussi démontrent une évolution notable, s’affranchissant peu à peu du triangle mentionné plus haut au sein duquel ils puisaient leur inspiration. G Sider par exemple reprend à nouveau des sirènes, pour les associer à un sample de violons frénétiques issu de la musique classique, le tout réhaussé par des claps gras ; le refrain en chopped and screwed est ici samplé à répétition pour rythmer le tout. ST et Clova ont encore du mal à affronter ce caviar, signe que les courbes de progression des deux duos ne sont pas synchronisées, mais ils se débrouillent mieux que l’année précédente. Le sample du morceau suivant, Strictly Business, préfigure quant à lui le style que les Block Beattaz allaient finir par préciser les années suivantes, un air lointain, entre mer et espace, chaleureux et pourtant éthéré. Mais c’est sur Hit da Block qu’on retrouve la 1ère véritable incarnation du véritable son G-Side/Block Beattaz. Le beat réminiscent de ce qui allait les prochaines années être appelé le cloud rap, avec sa composition rêveuse, permet aux histoires de deal de petite main dans les rues d’Huntsville de ST et Clova de trouver l’environnement qu’elles cherchaient pour prendre vie. Si on faisait écouter à n’importe quel fan de rap ce beat, il ne serait pas étonnant qu’il pense que Clams Casino en est le créateur. Il se trouve que c’est un sample de trance que l’on entend, chose assez inédite dans la production rap à l’époque, et encore aujourd’hui d’ailleurs. Quoiqu’il en soit, déjà sur cet album les Block Beattaz déployaient une aptitude remarquable à réimaginer ce que pourrait être le son du sud, et définir ce qu’était le son de Huntsville en particulier. Ce qui les distinguait des autres, c’est aussi là où ils puisaient leurs samples: ils n’avaient aucune gêne à aller creuser dans les musiques électroniques, notamment la trance du coup, pour apporter une fraîcheur notable et une musicalité marginale à leurs productions, sans pour autant verser dans le « commercial ». 

Loin de vouloir décélérer, en 2009 le duo sort son 3ème album, sobrement intitulé Huntsville International. Le titre de l’album est étayé par des clips vocaux de bloggers et DJ européens faisant l’éloge du groupe. À l’écoute du morceau éponyme, ce qui saute aux yeux, c’est que les Block Beattaz ont encore pris du niveau. Ce morceau et les suivants produits par le duo (ils n’assument pas la production de l’intégralité de la tape ici) vont mener à une conclusion évidente: dans un accès de lucidité notable, ils ont puisé dans le meilleur de Starshipz & Rocketz pour en faire la référence, la fondation de cet album, tout en faisant preuve d’encore plus d’audace. C’est pourquoi se superpose au sublime sample initial du morceau une composition de guitare électrique nerveuse créant un contraste saisissant, faisant automatiquement de lui un des meilleurs morceaux de G-Side. Qui plus est, ça y est, Clova et ST commencent enfin à se révéler en tant qu’interprètes. Clova est le rêveur tantôt laid back tantôt hargneux, ST est sa contrepartie, le revanchard virulent. Tous deux semblent rapper avec un sourire narquois aux lèvres, comme s’ils avaient la pleine conscience de l’effet que leur musique a sur leurs auditeurs. Sans surprise, les morceaux les plus « faibles » sont ceux produits par des beatmakers extérieurs, car plus convenus – mais de très peu, car la barre est haute. Ceci dit, What It’s All About, qui bénéficie d’un beat triomphant de Johnny Juliano, est tout à fait convaincant. Malgré le mix brouillon, le charisme de ST qui proclame « I’m a fiend for the American Dream » est contagieux. La seule réelle faute de goût du disque, c’est College Chicks, dont le sujet lourdaud, la production fade et l’usage vomitif de l’autotune des deux rappeurs en font une ignominie. Les 6 derniers morceaux, tous assurés par les Block Beattaz, leur permettent d’anticiper les critiques qui pourraient leur être faites par rapport à leur prévisibilité. Sur This Groove, ils équipent un flip de Don’t Disturb This Groove de System – du R&B donc, pas de la trance – d’une set de drums épileptique surprenant, qui ne décourage pas ST et Clova, qui en profitent pour démontrer leur pugnacité nouvellement acquise. L’attention au détail des Block Beattaz continue d’émerveiller ; ce sont des perfectionnistes, qui aiment parer leurs créations d’atours qu’il faudrait étudier à la loupe tant les coutures sont fines. Cela peut aussi s’avérer être leur défaut, puisqu’il leur arrive ce faisant de verser dans le maximalisme, mais c’est rarement de mauvais goût ou trop pénible. Cet écueil n’arrive en tout cas pas sur Who’s Hood, où ils prennent la décision risquée d’utiliser le même sample que Pete Rock sur The World is Yours de Nas. À titre personnel, j’aime tellement ce dernier qu’il m’est absolument impossible de trouver de l’intérêt au morceau de G-Side, mais je peux au moins saluer l’initiative. Même remarque pour le morceau suivant, This Is Life, qui utilise le même sample que It’s All Cognac de Freddie Gibbs: c’est très bien fait mais Gibbs dit it better comme on dit. L’incorporation de samples de soul et de violons dans leur productions donne une dimension supplémentaire au travail des Block Beattaz, faisant de l’enchaînement In the RainRising SunSo Wonderful un triptyque exceptionnel. Rising Sun est construit autour d’un sample vocal de Slim Thug, enveloppé d’un ensemble de piano et de violons doux et harmonieux, où ST délivre une de ses meilleures performances de l’album ; mais on atteint le firmament lorsqu’une délicate flûte orientale fait son entrée sur le couplet de Clova. Kristmas, natif de Huntsville lui aussi et qui signera peu après sur Slow Motion Soundz, offre une prestation plus qu’acceptable, durant laquelle il se targue de maintenant exercer une activité tout à fait légale: il a même montré aux fédéraux ses relevés d’impôts pour le prouver. So Wonderful est excellement bien nommé, puisque c’est peut-être la plus riche composition du projet. ST ouvre le bal avec « my president is black, but we still in our rack, and we still in the hood, and pills are the new crack » puis poursuit son commentaire social sur la récession qui frappait le pays au même moment suite à la crise des subprimes: elle a ravagé les villes les plus pauvres et n’a fait qu’accroître les inégalités. Le crooning lointain de GMane durant le bridge qui suit le refrain prépare le tapis rouge pour Clova qui, sur une rythmique drum n bass, prolonge les propos de ST: « jobs gettin closed down, laid off, no pay, projects knocked down ». Le mantra de Chrystal Carr retentit quelques dernières fois « I can’t change the world if I can’t change myself » avant que le rideau ne tombe. L’occasion pour une dernière conclusion au sujet de ce 3ème opus: si les 2 précédents empruntaient principalement à 8Ball & MJG, UGK et dans une moindre mesure la Three 6 Mafia, c’est l’influence d’OutKast qui se fait ici principalement ressentir ; les textes notablement plus introspectifs et l’alchimie grandissante entre ST et Clova, et les paysages sonores denses et changeants où évoluent une multitude d’invités indiquant que le double duo de Huntsville en avait encore sous le pied pour nous étonner. 

C’est forts de leurs succès artistiques précédents, enhardis par la réception favorable croissante que la blogosphère et la toile plus généralement leur témoignait, qu’ils retournèrent en studio pour enregistrer leur 4ème album. Ainsi vit le jour, au 1er janvier de l’année 2011, The One… Cohesive. Quelle épopée jusqu’à maintenant. Si leur témérité les avait peut-être poussés à être un peu trop présomptueux en se disant internationaux en 2009, la réalité a rapidement rattrapé les hyperboles, puisque c’est l’année qui leur a permis de toucher même le public français. Et pour cause: cet album est l’aboutissement de 5 ans de travail, de rigueur, de maturation, de croissance. Les graines semées sont enfin devenues l’arbre aux contours si bien définis, aux fruits au goût si unique, aux ramifications si complexes, qu’il est devenu une espèce à part entière. 

Sur Y U Mad, somptueuse composition au piano accompagné de cuivres et de remous électroniques se révélant crescendo, ST 2 Lettaz résume en quelques lignes le paradigme dans lequel se trouvait (et se trouve encore) le monde de la musique, ainsi que leur position en tant que groupe au sein de cette scène à l’échelle désormais mondiale: 

« See nowadays everyone’s a critic, or their competition is so complicated you can’t even compliment it

When I refuse to compromise my composition to coincide with whatever the trend is […] 

Zero tolerance for the fraudulents, if everyone’s a star, then who gon be the audience? 

Who gon clap when I say what I gotta say if everybody in the crowd wanna be on stage? 

The stars look so bright when you come from a city with no lights… »

Comme l’indiquent ces quelques mesures, oui, on est ici en présence d’un rappeur à l’esprit critique affûté, avec la sagesse d’un vétéran – 10 ans de carrière en même temps – qui dorénavant a bien compris les tenants et aboutissants de cet accès universel à l’information. Et cela vaut également pour Clova et les Block Beattaz. Pour ces derniers, le travail qu’ils offrent sur cet album est une très limpide affirmation: nous figuront parmi les meilleurs producteurs en activité, notre CV parle désormais pour nous et nous n’avons plus aucune preuve à faire. Ils réussissent le tour de force de complètement réformer leur style, qui s’il était par moment maximaliste auparavant, détonne désormais par son raffinement, laissant plus de place aux rappeurs pour accomplir leurs prouesses. C’est après tout une suite logique: après des années de construction, ils ont pu arriver au stade où déconstruire leur musique allait pouvoir leur permettre de gravir un échelon supplémentaire. The One… Cohesive est effectivement leur victory lap à tous. Le monologue du CEO de Slow Motion Soundz, Codie Global, qui ouvre l’album, l’assermente bien, détaillant la trajectoire du label jusqu’à maintenant. ST renforce ses propos sur le même morceau, émettant la suspicion que d’autres labels étudient comment SMS gère son affaire. 

L’univers mis au point par les Block Beattaz, à grands renforts de trance, ici évoque des aurores boréales paradoxalement chaleureuses, visions oniriques incitant l’auditeur à un voyage astral où il n’a maintenant plus besoin d’embarquer dans une fusée: le voyage se passe à bord du même genre de Chevy qui s’écraserait l’année suivante sur la couverture de Live from the Underground de Big K.R.I.T.. Les nappes ondulantes de Jones font l’effet d’une profonde hypnose, et le refrain accrocheur et entêtant de P.O.P.E. fait mouche, mais ce sont ses harmonies autotunées qui constituent la touche parfaite. ST comme Clova donnent l’impression de vouloir atteindre les étoiles qui scintillent au sein du beat à chaque mesure. Nat Geo prolonge cette expérience aux confins de la terre, dans des contrées encore inexplorées, atteignant le plus haut sommet de la montagne dont on ne discernait que le pic enneigé auparavant: « the world looks so good from up here ». La rythmique aux tonalités tribales ajoute au caractère épique du morceau, durant lequel ST met un point d’honneur, durant son couplet, à fièrement maintenir qu’il conservera la propriété de ses masters même si G-Side en vient à signer en major (ça a toujours été un de leurs objectifs à terme). S’il y a eu le cloud rap, cet album quant à lui, c’est du dream rap. Et si je dois me justifier avec autre chose que des métaphores, je vous réfère à How Far, où les Block Beattaz samplent Silver Soul de nul autre que Beach House, les ambassadeurs de la dreampop du XXIème siècle, pour un résultat de toute beauté. C’est d’ailleurs grâce à How Far que j’ai découvert Beach House. Par ailleurs, à l’écoute de Pictures, vous devriez reconnaître le style du producteur: Clams Casino. Parce que le monde des rêves comprend forcément quelques nuages, pour peu que ces premiers soient un minimum ambitieux. L’ambition reste pourtant un concept relatif, dont les degrés se rattachent souvent à la classe sociale, la couleur de peau et aussi le genre. Néanmoins, s’il y a bien quelque chose qu’on ne peut retirer à personne peu importe son origine, c’est le droit d’avoir des rêves qui semblent le dépasser, puisque c’est la meilleure manière de parvenir à se dépasser soi-même. C’est pourquoi ST et Clova le précisent bien sur How Far: « they say we’ll go far, but they don’t know how far, we’ll go, so keep going ». 

Si ce 4ème album est incontestablement leur plus concentré, leur plus fidèle, il y a pourtant quelques légères ombres au tableau, la plus obscure étant Never, qui invite l’effroyable Mic Strange, qui se fait un plaisir de couper court aux réjouissances contemplatives qui avaient lieu précédemment. Sa voix de vilain de dessin animé couplée au beat tout aussi disruptif sont une grosse faute de goût, qui réveille l’auditeur d’un songe induit par le sommeil paradoxal dans lequel il aurait préféré qu’on le laisse jusqu’à la fin du disque. Sur la version originale de l’album, No Radio profite de ce réveil soudain pour prendre la suite, sauf qu’il offre une stimulation nerveuse suffisante pour préparer la replongée au royaume d’Orphée. La production tout en basse grasse de DJ Burn One sied à ravir au sample vocal de Jeezy servant de refrain. Les yeux mi-clos, on serre légèrement les poings, car il faut bien l’avouer, au final, cette entracte énergique est acceptable ; et lorsque la musique s’estompe, le predormitum s’amorce naturellement. No Radio a en revanche été retiré de la version disponible sur les services de streaming, probablement en raison d’un sample impossible à clearer. De fait, l’enchaînement NeverHow Far est d’autant plus abrupt. Pour pallier cette absence a été ajouté Bass!! avec Stevie Joe et Freddie Gibbs, où ce dernier vole évidemment la vedette malgré la prestation inlassable de Stevie Joe.

À première vue, la comparaison avec OutKast établie plus tôt ne fait que s’affirmer, tant la symbiose entre G-Side et les invités (chaque morceau en compte) ajoute à la cohésion du disque: la réussite, bien sûr, mais en famille s’il vous plaît. De manière assez amusante d’ailleurs, ST se permet, sur Inner Circle, quelques mots à ce sujet: « so now the critics be comparin us to OutKast, it’s funny cuz they treat us like outcasts ». J’ai donc logiquement l’impression d’être le sujet d’une mise en abîme tordue en écrivant ces lignes. Bref, ce que ce genre de remarque nous dit, c’est que le duo est extrêmement conscient du jeu auquel ils jouent, et prettent particulièrement attention à la réception de leurs projets, ce qui est une tendance pouvant vite être dangereuse ; cependant ici on est plutôt en présence d’une volonté de bien, de mieux faire. Cependant, en écoutant suffisamment l’album, on en vient rapidement à la conclusion que nous sommes plutôt en présence des clairs descendants d’8Ball & MJG. Rappelez-vous d’On Top of the World et Space Age 4 Eva. Clova et ST n’ont fait qu’obtenir des ingénieurs stationnés au Marshall Space Flight Center qu’ils jettent un oeil à leur Chevy.

Les invités, qu’ils soient des rappeurs, ou des chanteurs, comme Victoria Tate sur How Far et Chris Lee sur Moneyintheskyii, sont de judicieuses additions à l’ensemble, permettant une élévation du quotient émotionnel du disque. Ce morceau est d’ailleurs le théâtre d’une performance particulièrement frappante de Clova, qu’il entame ainsi:« Seeing success but success is so far, fuck it, I’d rather hit the block in a Bucket, lightyears away is how I feel about this deal, so I grind for these bills but the cops give me chills. ». Il poursuit ainsi, élaborant sur les risques qu’il a pris en quittant son travail pour la musique – référence à quelques années auparavant -, et ses doutes quant à s’il va réellement parvenir à atteindre le succès, tant il a l’impression de faire du sur-place. En vérité, au moment de la sortie de The One, Clova travaillait: il tenait un barbershop à Huntsville. ST, lui, gérait avec son frère une station essence et vendait un peu de drogue pour arrondir ses fins de mois. C’était grâce à cet argent qu’ils pouvaient financer leurs tournées. Clova termine son couplet sur une touche d’espoir « Nat Geo, travel the world slow mo’, a show in Toronto, London here we go! ». Car au final, ils resteront toujours les mêmes jeunes garçons malicieux de l’Alabama, qui rêvaient de sortir de leur campagne, de voyager, de conquérir, que ce soit le monde, ou l’espace. Après tout « L’esprit de l’homme qui rêve se satisfait pleinement de ce qui lui arrive. L’angoissante question de la possibilité ne se pose plus » disait André Breton. Et peu importe ce qu’il advient, ST et Clova seront toujours « over here relaxin’ » comme le certifie le morceau de conclusion de l’album.

G-Side sortira un second album intitulé iSLAND la même année – qui sans atteindre les apothéoses de The One, se place très haut dans leur discographie – avant d’annoncer quelques mois plus tard leur séparation, qui d’après eux n’était en aucun cas en mauvais termes. Clova comme ST se lancèrent en solo, mais c’est ST qui parvint à s’accaparer le plus d’attention, pour les simples et bonnes raisons qu’il était et est toujours le meilleur, et qu’il se distingue par ses choix artistiques nettement plus intéressants que son acolyte. De fait, si d’aventure vous souhaitez prolonger l’expérience Slow Motion Soundz, sachez qu’entre l’EP R.E.B.E.L. (qui sample pêle-mêle Empire of the Sun, les Bone Thugs ou encore les Beastie Boys de manière tout à fait tolérable) et l’album The G… Growth & Development de ST, vous devriez y trouver votre compte. D’ailleurs, pour l’anecdote, une bonne portion des productions de ce dernier étaient destinées au 6ème album de G-Side. The G mérite votre écoute ne serait-ce que pour cet exceptionnel, que dis-je, stratosphérique morceau. Vous pouvez également aller écouter le 1er projet de Kristmas (qui si vous avez été attentif est un fréquent collaborateur de G-Side), W2 Boy, entièrement produit par les Block Beattaz et qui vaut évidemment son pesant de sesterces (un simple coup d’oeil à la cover devrait vous convaincre si vous vous prétendez un minimum esthète). Enfin, puisqu’il arrive souvent à deux frères de vivre des mésententes et des dissenssions sans pour autant que cela signifie une rupture définitive, il se trouve que G-Side s’est reformé en 2014 pour sortir leur 6ème album, Gz II Godz, puis 4 ans plus tard leur 7ème, The 2 Cohesive, poursuivant ainsi leurs pérégrinations entre terre et ciel, entre deux arrêts à leur point d’ancrage, la Rocket City. Mais ces deux albums étaient bien plus convenus que leurs faits d’armes d’antan, ne faisant pas vraiment bouger le status quo. De toute évidence, les 2 amis ne sont pas parvenus à briser le plafond de verre siglé d’une épée de Damoclès qui surmontait la niche au sein de laquelle ils se trouvaient. Leur fusée est donc restée arrimée à sa rampe de lancement. Il est très possible qu’ils occupent toujours un travail alimentaire. Mais ils ont pu le faire, ce tour du monde: Clova avait imaginé, sur So Gone, en 2009, qu’ils feraient un show en Norvège, et quelques mois plus tard, ils réalisaient ce fantasme. Mieux encore, entre 2011 et 2013, le label SMS a lié des relations durables avec plusieurs acteurs de la scène rap de Stockholm, ce qui leur a permis d’étoffer leur carnet d’adresses et d’écumer les salles de Scandinavie. Plus avant, ils sont devenus les principaux ambassadeurs du rap d’Huntsville, ont largement contribué à sa publicité sur internet, et ce uniquement grâce à la qualité de leur musique et leur authenticité. Alors au final, ils se demandent peut-être si ça valait la peine d’essayer, tentant tant bien que mal d’endiguer la déception. Tous ces sacrifices, ces risques, ces serrages de ceinture. Et j’aimerais leur dire de vive voix, en leur serrant la main, pour atténuer cette hypothétique amertume, que si moi comme bien d’autres j’ai voulu écrire leur sincère éloge, tout n’était peut-être pas vain. « Ce n’est pas la crainte de la folie qui nous forcera à laisser en berne le drapeau de l’imagination » toujours d’après cet inénarrable André.

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