LES RITOURNELLES ABRASIVES DE SEGA BODEGA

Si vous êtes ici c’est probablement que vous avez un réseau social et que vous connaissez un peu la « pop culture », ce n’est donc pas à vous que je vais apprendre l’importance de bien marketter le mal-être. L’enrober dans de l’ironie, l’amertume ou alors dans des hymnes pop. C’est grosso modo l’exercice ultime de l’homme qui va nous intéresser: Sega Bodega, de son vrai nom Salvador Navarette, co-fondateur du collectif Nuxxe dans lequel on retrouve des COUCOU CHLOE, Shygirl ou encore Oklou. Il est à lui seul assez emblématique de la dissonance cognitive qui touche un certain nombre d’artistes, qu’on catégorise comme expérimentaux alors que leur ambitions comme leurs champs de pénétration sont intrinsèquement la pop musique, l’exact opposé. Si Salvador n’a pas toujours assumé cette révélation, se cantonnant ses deux premières sorties uniquement sur la production, il a naturellement pris ce tournant quand il a été question de mettre en mots ses histoires. Derrière l’aspect mécanique aux basses sonores et tranchantes se révèle donc une voix aux failles aussi percutantes que bouleversantes. A l’image d’un Arca, Sega Bodega se déploie dans le champ de ces musiciens aux phrasés pas toujours perceptibles mais où les intentions et les images déclenchées transcendent leur musique. Aux côtés d’autres artistes, ces introvertis solitaires se transforment en producteurs de bangers et inondent les pistes de clubs, plus seulement ceux de l’underground. Le titre BB de Shygirl en est sans doute l’exemple le plus probant mais on peut aussi penser à Drip de Brooke Candy. Recréer à la fois l’intimité des dancefloor (ce que mon cher collègue Valentin a très justement nommé « l’intimate dance music ») et infiltrer le caractère mainstream de la pop, c’est toute l’ambition de Sega Bodega. 

Ces dernières années dans les musiques électroniques le terme radical a été largement exploité pour catégoriser toute cette vague d’artistes prenant des directions perçues comme radicales car transcendant les barrières établies. Généralement ces esthétiques émergent d’un constat d’inadéquation avec l’offre musicale ou les line-up proposés, la décision de prendre du recul sur le club conventionnel comme lieu de fête aussi. A titre personnel l’adjectif radical me parait lui-même radical dans le sens où chercher ou créer un environnement pour son épanouissement personnel et s’émanciper de genres déjà largement explorés à tout de louable et sain mais passons sur la sémantique. L’idée à retenir est celle d’une rencontre de personnes ayant le sentiment de se considérer socialement comme « marginales », que ce soit dans leur ethnie, leur état mental ou leur identité de genre/sexe, ayant besoin de créer un espace d’expression esthétique au niveau de l’imagerie et de la sonorité. Relisez la phrase d’introduction et réalisez maintenant que c’est cette « radicalité » qui mixe aujourd’hui aux défilés Koché, Fendi, vous voyez l’inadéquation de l’étiquette marge. De plus, ces musiques regorgent d’influences de l’autre genre le plus hype du moment, le rap (et le reggaeton mais vous n’êtes pas prêts pour ce débat), dans ses collaborations comme dans ses rythmiques. Une marge qui s’avère donc être imaginaire, comme la plupart des marginalités, au vu du succès des dynamiques allant dans ce sens à travers le globe. Cette année a été particulièrement révélatrice de la dynamique de fusion entre les représentants de la pop au sens traditionnel du terme et ces artistes issus à plus ou moins courte échelle de l’hyperpop. L’album remix de Dawn Of Chromatica de Lady Gaga en est l’exemple le plus récent, le plus réussi et le plus pertinent tant il réunit un casting diversifié de connaisseurs et d’architectes de cette scène, en passant de pionniers comme A.G Cook, Arca, Charli XVX ou COUCOU CHLOE aux futurs grands noms qui construisent déjà la vivacité et le futur de cette scène comme LSDXOXO, Ashnikko ou l’hypertalentueuse new-yorkaise DOSS. Il est donc intéressant d’observer un changement de dynamique: qui définit l’esthétique de ce qui est pop sinon la marge à laquelle les pop stars envieront toujours cette liberté. Elles leur donneront toujours les manettes quand l’occasion leur est donnée de pousser leur musique dans des dimensions où elles n’ont jamais eu l’ambition ou l’opportunité d’être pleinement réalisées, tout le principe de l’hyperpop. Par ailleurs, cette scène club est sans doute la plus fascinante et la plus talentueuse à voir évoluer et grandir dans une diversité absolument réjouissante. Sega Bodega a cependant préféré garder une pudeur dans son adresse des thèmes évoqués et une distance au club qui distingue sa musique de celle de ses compères. 

Le premier album sur lequel Salvador a brisé la barrière de producteur, le bien nommé Salvador, adresse des thématiques lourdes comme la dépression, la perte d’un proche, l’addiction, challenger la masculinité et ce qu’elle implique de l’expression et donc la guérison de ses maux. Un programme qui aurait pu être lourd à digérer s’il n’avait pas maintenu le sceau de l’imaginaire en narrateur principal. Il ne s’agit pas d’être exhaustif dans ces sujets mais de tenter d’adresser les états émotionnels dans lesquels ils vous plongent. Les basses vous guident dans le flux d’ambiances, entre les micro-univers de Sega Bodega, comme un récit en accéléré dans lequel beaucoup d’informations se percutent autant qu’elles s’imbriquent aisément les unes dans les autres, arrivant à l’harmonie d’une façon que l’on cherche encore à comprendre. Les exercices de transformation des voix participent particulièrement à la complexification de cet univers et de l’identité de son narrateur. Pitchées ou réverbérées à outrances, noyées dans des nappes d’autotune, elles instaurent une atmosphère chimérique à l’intensité certaine. L’esthétique de Salvador s’octroie de mobiliser des sonorités aux grosses ficelles d’EDM par exemple, tout en y instaurant des éléments de pop-rock, de uk bass ou encore d’hyperpop. Dans un ensemble assez capricieux mais d’une richesse non négligeable, il réussit à convoquer des influences hip-hop, r&b en fonction de ses intentions. Les voix murmurées, dans un univers relativement psychédélique ancrent sa démarche dans une dimension introspective toute particulière. La où celles de ses camarades de jeu comme COUCOU CHLOE ou Shygirl assènent avec autorité leurs paroles, l’écossais conserve une fragilité froide et calme dans l’expression de ses tourments, ajoutant une intensité des plus énigmatique. Le titre Salv Goes To Hollywood est sans doute un des plus emblématique de Sega Bodega dans le sens où il laisse se déployer un large panel des influences du musicien dans leur plus grande extrémité, de l’instrumental à l’industriel. Il est donc possible de faire une ballade et la rendre creepy tout en gardant son auditeur car les rythmiques de Sega Bodega ont, malgré leur caractère abrasif, une dimension contemplative tant les voix n’ont plus tous les caractéristiques de l’humain. 

C’est aussi dans la construction d’une imagerie que passe la concrétisation de cet univers si particulier. Les visuels du producteur n’ont pas grand chose de lumineux, il se déploient même dans une relative pénombre, invoquant un univers froid et fortement peu assimilé à la paisibilité, des traits durs et des cheveux décolorés qui lui donnent un aspect « radical ». De la sortie de club à l’errance il n’y a qu’un pas duquel Sega Bodega semble déjà loin. L’intranquilité comme un lifestyle après tout pourquoi pas le rendre harmonique. A la manière d’Arca là encore, Sega Bodega invoque une destructuration aux confins de la pop, reprenant ses codes pour en faire son antéchrist en apparence. Un teint pâle et toujours éreinté d’une façon ou d’une autre dans un univers sombre et sobre en conflit avec l’hyperactivité saturée de la pop. Mais dans cette obscurité la vision artistique de Sega Bodega s’aiguise et évolue de sortie en sortie. Les premiers singles de Romeo, l’album qui vient de paraitre, ont dévoilé un univers autrement plus intelligible et explicite dans sa parole. Angel On My Shoulder contient donc cette même charge mystique mais qui semble pour une fois un peu plus tournée vers la lumière, I Need Nothing From You se débarrasse elle d’un certain nombre d’artifices pour une ballade acoustique réussie (qui n’est pas sans rappeler les plus belles heures de Sufjan Stevens bien que l’artiste l’affilie à Down To The River To Pray d’Alison Krauss) et définitivement un sentiment un peu plus serein qui émane de ces extraits. De fait, l’album raconte sa relation, son histoire d’amour avec Luci, une copine faite de lumière nommée après Lucifer, celle donc sur la pochette et au coeur de Angel In My Shoulder. Il y explore les sentiments amoureux de distance, de besoin de temps, de sa vie d’adulte, il a aujourd’hui 29 ans après tout. S’il y avait du avoir un quatrième single sans doute aurait-ce été Um Um, un titre sublime porté par la voix de Isamaya Ffrench (qui est donc maquilleuse) en guise d’instrumental. Dans un dialogue envoyé à l’intouchable, ce titre serait fait en l’honneur de SOPHIE (REP you Queen) et il s’en dégage une intensité et une émotion toute particulière qui ajoute à la profondeur de l’album. 

I am at a loss at how to deal with so much loss
Forced to walk over a bridge that I don’t wanna cross
I don’t believe in any god quite enough to pray
So why would he listen to a word I have to say?
See you in the sunshine
See you when the, see you when the rain comes down
I see you in everything
Even though you’re, even though you’re not around

Une chose est sure après son écoute, Sega Bodega a gagné en impatience, adressant dans les premières secondes l’émotion qu’il veut invoquer aux minutes à venir. Une impatience qu’il dit lui même ressentir vis-à-vis de la musique de ses pairs et dont il souhaite donc épargner son auditeur, une bien noble attention habilement réussie ici. L’écriture est certainement plus ambiguë que celle de Salvador, moins claire, mais l’intention et l’émotion est bien plus évidente. Le premier titre de l’album en est un exemple frappant, Effeminacy accueille par d’immenses basses épileptiques qui ne vous laissent pas d’autre choix que de vous mettre dans « l’ambiance » directement. Il faut être prêt à être stimulé et cloué durant un interlude d’écoute de deux titres consécutifs. Mais derrière cette esthétique qui peut paraitre brouillonne et démembrée une trame se construit puisque Luci n’est autre que celle à qui il référait sur les titres Mimi et 2Strong sur Salvador. Et ainsi Sega Bodega construit son environnement et son évolution relativement concrètement avec chaque auditeur un peu attentif, le rendant encore plus fascinant à observer en tant qu’auditeur. Inattendue l’est aussi la présence de Charlotte Gainsbourg sur le titre Naturopathe, un bon morceau mais qui s’insère étrangement dans cet ensemble et représente au final comme une première apparition d’un être (réel) extérieur à Salvador, si « normal » aux premiers abords. Une personnalité aussi publique que Charlotte Gainsbourg aux côtés d’un personnage si solitaire et intimiste créé une certaine dissonance qu’il peut être difficile d’outrepasser malgré la qualité factuelle du morceau. Malencontreusement le titre est de plus suivi par Cicada, avec Arca et la différence entre les deux est flagrante tant Naturopathe sonne comme une parenthèse face à la profondeur de Cicada. All Of Your Friends Think I’m Too Young For You est aussi un des highlights de l’album, une épiphanie pop euphorique aux accents EDM brillamment construite qui est révélatrice de la continuité des ambitions de l’écossais à s’octroyer toutes les libertés lorsqu’on parle de structure. Les synthés glitch ont été fait en harmonie avec Taylor Skye de Jockstrap (je vous mets le lien mais vous invite quand même a taper jockstrap dans google pour un entracte divertissement), ils apportent un souffle nouveau aux sonorités de Sega Bodega et soulignent une fois de plus son affiliation à l’hyperpop. 

De cet album émane autant de grâce que de lumière. Elles se déploient particulièrement sur sa deuxième partie dans laquelle Romeo, Um Um et Luci forment une trilogie reflet d’un entrelacement de tout ce qui fait la particularité de Sega Bodega et lui maintient une aura toute particulière sur cette scène. Sa capacité à pouvoir absorber pas seulement les influences en références mais l’univers entier de celles-ci et en livrer avec sérénité une version exacerbée mais pudique, dans le plus pur respect de ses intentions. Les influences punk côtoient donc celles de l’acoustique pour retourner se réfugier dans celles de la techno et la bass music, avec brio et maitrise il crée des ritournelles abrasives et ce final en est l’apogée. Il y a quelques années lors d’une interview Sega Bodega s’interrogeait sur son intentionnalité dans sa musique et si celle-ci ne pouvait pas s’avérer être un handicap :“It always comes from trying to not make an accessible thing, but it always ends up more accessible than intended. I wonder what it’d sound like if I just tried to make something accessible?”. Il semble qu’avec Romeo cette réflexion ait porté ses fruits, libérant Salvador d’un certain nombre d’artefacts qu’on associe trop facilement aux « contre » cultures, et dans une certaine mesure celles de l’undeground. Il n’y a pas forcément à complexifier sa forme pour être disruptif, il n’y a pas forcément non plus besoin de sur intellectualiser la démarche, la pertinence ou l’impertinence relèvent de mécaniques bien plus fins, bien plus subtiles pour pouvoir dresser et créer un antagonisme de fond, de sens sur ce en opposition de quoi vous vous êtes construits. Ainsi émane de Romeo un sentiment de confiance relativement nouveau chez Sega Bodega et sa position dans cet échiquier, au coeur de tout mais affilié à rien, seul mais entouré de lumière, libre de sa forme et prisonnier de ses intentions, c’est un brillant rendu de la complexité d’être humain dans un monde multidimensionnel, à naviguer entre les poésies robotiques et charnelles.

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