G HERBO, L’AUTOPSIE D’UN SURVIVANT

25 ans. C’est l’âge de G Herbo, qui a fêté son quart de siècle cette année avec la sortie de son album « 25 ». Avant ça, une carrière déjà riche, rythmée par une succession de drames et divers traumatismes. À 25 ans, il semble au sommet de son art, accompagné d’un discours imbibé d’une ambivalence poignante entre l’ultra-violence de son environnement qu’il relate au micro, et le recul sur sa propre condition que l’on ressent à l’écoute de ses disques.

« I’m between making peace and watching n*** bleeding »

Trenches Know My Name

From Chiraq

Lorsqu’il fait son trou au milieu de la dernière décennie (sous le nom de Lil Herb), il nous targue d’opus que l’on peut aujourd’hui considéré comme classique du genre. Le genre en question, c’est la drill (la fameuse) de Chicago, l’originale, celle dont l’énergie contagieuse s’est propagée dans le monde entier qui en a fait évoluer sa forme. De l’explosion de Chief Keef à celle de Fivio Foreign, les critiques du genre, dont les acteurs misent massivement sur une énergie débordante, ont souvent tourné autour de sa faible consistance (textuelle entre autres). Bête et méchant, c’est la définition caricaturale de bon nombre de protagonistes de ce mouvement. Si le variant londonien profite encore de son instant de grâce commercialement et de sa « poppisation », celui de Chicago a énormément souffert de l’environnement qu’il l’a fait. L’atmosphère criminogène qui enveloppait les bangers qui nous faisait bouger la tête au début des années 2010 a eu raison de plusieurs rappeurs concernés et de leurs proches. Cette ambiance chaotique a mis du plomb dans l’aile d’une ville qui fut démesurément prolifique et influente pendant une période finalement assez courte.

Fort heureusement, certains ont survécu, bien qu’il ne soit jamais bien loin de replonger dans leurs travers, faute d’un contexte invivable dans lequel ils se sont formés, et qui ne les quittera jamais réellement. Lil Durk est sans doute l’un des meilleurs exemples de l’évolution qu’a pu connaître cette première génération drill, en devenant l’une des têtes d’affiche du rap mainstream en 2020, s’imprégnant définitivement des codes d’Atlanta, marquant l’apogée d’une trap mélodieuse made in Georgia en réalisant un album commun avec Lil Baby, en juin 2021. Si la texture sonore identifiable de la drill nous a toujours laissé la possibilité de l’interpréter telle une déclinaison de la trap de l’époque, Lil Durk épouse aujourd’hui pleinement cette identité, ce qui lui a, semble-t-il, permis d’obtenir un second souffle assez inattendu. 

Superior rap shit

De son côté, dès la sortie de sa première mixtape Welcome to Fazoland, G Herbo se démarque quelque peu du mouvement auquel il appartient, avec une force d’écriture qu’il a perfectionnée avec le temps, pouvant charmer le plus révisionniste de la brigade « les drilleurs c’est pas des rappeurs ». Avec une sensibilité qui s’affirme au fil des albums, Swervo coche de nombreuses cases pour être catalogué comme un grand rappeur. Si dans la forme, on se permet d’associer son compère d’OTF, Lil Durk, à la scène actuelle d’Atlanta, on retrouve une mouvance new-yorkaise dans la direction que prend la carrière de G Herbo. Hebert est fan absolu de rap et l’a démontré tout au long de sa carrière à travers des inspirations qui dépassent très largement les frontières de l’Illinois, ce qui l’empêche d’être cantonné à une scène locale et à un mouvement avec une certaine date de péremption.

Aujourd’hui, la musique de Swervo s’apparente donc encore un peu plus comme la succession légitime de ses influences, une des plus évidentes étant Dipset. S’il avait déjà samplé un classique du groupe (« DJ Enuff Freestyle« ) notamment sur Mirror, en duo avec son acolyte Lil Bibby, il reconduit la recette en posant sur un sample de I Really Mean It pour nous servir le premier extrait de son album 25, Statement (prod. by Southside). Si l’on ajoute à ça son soutien clamé haut et fort à Juelz Santana lorsque ce dernier était entre quatre murs, on peut aisément déceler l’admiration qu’il cultive pour le collectif d’Harlem. Une admiration qu’il traduit en prospérant l’héritage des Diplomats à l’aide des producteurs avec qui il a l’habitude de collaborer. Une équipe qui gagne, et qui change peu, puisque Southside, Oz On The Track, ou encore Chase Davis sont une nouvelle fois présents à la réalisation de 25. Loyalty, Stand the Rain (Mad Max), ou bien Cold World sont sans doute parmi les plus belles perles de cet album, dans lesquelles on retrouve ces samples de voix pitchées qui rappellent l’identité qui faisait les plus belles heures de Dipset et des Heatmakerz, et qui fait maintenant celles de G Herbo.

Il n’est sans doute pas possible (ni intéressant) de faire une liste exhaustive de ses influences. En revanche, les thématiques qu’il aborde quant à sa santé mentale nous renvoient nécessairement vers un certain monsieur. À la manière d’un DMX, auquel il fait explicitement référence, et comme de nombreux rappeurs à la vie pleine de blessures qu’aucune autre thérapie que la musique ne peut apaiser, il nous fait part de ses doutes quant à sa capacité à faire face à son histoire et au stress qui rythme ses journées. Il fait bel et bien partie des rappeurs torturés qui perpétuent un certain usage du verbe aux mêmes fins que le regretté DMX.

« Usually the worst is true, so is all my verses too,

You be all in competition, thats the Devil versus you »

Loyalty

« And ‘Sohn he miss me cause I lost my vision, damn

Yeah I know you want that, man these niggas trippin’

Holding in that stress, and DMX, I get to slippin’

Fell in with the opioids and I started clickin’ out »

Cold World

Une chose est sûre, G Herbo est tout autant imprégné de la violence dans laquelle il a grandi que de la culture hip-hop qui l’a accompagné pendant sa jeunesse et qu’il continue d’affiner avec l’âge.

Pris au piège de traumatismes ineffaçables 

Souffrant de troubles de stress post-traumatique comme nous l’entendions d’une certaine manière en mettant en avant l’analogie avec le cas d’Earl Simmons, il sort en 2020 son (double) album PTSD marquant un nouveau cap dans sa carrière. Apaisé par la paternité, il déclare lui-même utiliser la musique comme exutoire pour ne pas traîner ses traumatismes dans le quotidien de son entourage, aux dépens de la paisibilité de sa vie de famille. Aller de l’avant, c’est ce qui semble l’animer désormais. 

Nouvelle vie donc ? On comprend assez vite que non à l’écoute de 25, qui s’inscrit dans la continuité de PTSD. De la série de 4 minutes in Hell à ce nouvel opus, on suit la progression de la carrière de G Herbo en totale immersion dans sa vie anxiogène. Le spectre de la mort, qui le suit depuis son enfance, ne le quitte pas. Histoire de glacer l’ambiance que l’on n’attendait pas forcément joyeuse, l’album débute par les chœurs d’enfants chantant « I don’t wanna die anymore », avant que Swervo attaque sur ces premières phases.

« Wanna see my life’s a movie? Press play 

Bitch, the street ain’t checkers

It’s a chess game, now let’s play »

I Don’t Wanna Die

Un jeu d’échecs macabre, dans lequel les jeux sont faits et où les pions se mangent entre eux. Comme Bodie dans The Wire, G Herbo semble condamné à prendre part à ce jeu qui lui coûtera la perte de nombreux proches, se retrouvant à 25 ans avec un entourage décimé. Une routine morbide dans laquelle il est pris au piège et qui façonne le style d’écriture crue qui le caractérise.

« Same spot they shot my brother, next day I’m chillin’ at »

Statement

« Lost too many niggas, when they died,

I ain’t even cry I ain’t even feel it, I can’t even lie

Staying in my city, I might end up a homicide

Two gun cases ’cause I’m traumatized »

Cry No More

« Saw a murder at nine, ever since been traumatized

But fuck it »

Really Like That

Véritable produit de son environnement et de son époque, il aurait tout autant pu faire office de caractère idéal dans The Wire et être un membre des Diplomats. Pour mettre à l’œuvre ce lourd vécu, l’expression véhémente de sa voix granuleuse permet d’accompagner merveilleusement bien son flow des plus aiguisés. Ne vous y méprenez pas, la sensibilité que laisse transparaître G Herbo à l’égard de ses proches disparus et de sa santé mentale n’empiète aucunement sur son impitoyabilité au micro. En sont la preuve les bangers surpuissants Really Like That (une des meilleures productions de Tay Keith de ces derniers mois), ainsi que Break Yourself dans lequel il rebondit sur la production avec une aisance et une agilité déconcertante. 

« Time to make demands, needa change of plans

Make The Hood Great Again »

Demands

Herbert Randall Wright III, de son vrai nom, paraît jusque-là destiné à combattre ses démons jusqu’à la fin de son existence. La conscience du déterminisme qui dicte sa destinée se traduit également dans cet album par la réalisation du morceau Demands. L’année 2020 et les mouvements #BlackLivesMatter ont largement déteint sur le rap américain, y compris avec des rappeurs que l’on n’attendait pas nécessairement sur ce créneau (Lil Baby avec The Bigger Picture, ou Young Dolph avec The Land par exemple). S’il affiche la plupart du temps la volonté d’affronter seul ses traumatismes, G Herbo nous dégote un morceau revendicateur et bien moins autocentré que le reste de son œuvre, qui sonne comme un appel à l’aide, pour que sa descendance n’ait pas à se construire dans les mêmes conditions délétères que lui et ses semblables. 

En parcourant la discographie – récente surtout – de G Herbo, on avait l’impression de suivre la psychanalyse d’un homme qui tente de se reconstruire tout en restant engluer dans ses travers et dans son environnement. Vivant maintenant à Los Angeles, jouissant d’une stabilité familiale et d’un franc succès à chacune de ses sorties, on peut se permettre d’envisager une guérison partielle, mais inespérée, s’éloignant de son stress post-traumatique. Il apparaît désormais bien plus détendu, notamment en interview, et prend un malin plaisir à exceller dans sa musique. S’il ne fait aucun doute que la violence imbibera toujours son propos, le recul qu’il a déjà pris sur sa jeunesse peut laisser présager de nouvelles perspectives à explorer dans la suite de sa carrière. En évoluant dans un contexte plus ou moins pacifié, chose qui dont il n’avait jamais bénéficié jusqu’à présent, nul doute qu’il continuera de faire évoluer sa musique et son discours, comme il l’a toujours fait. 

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