DooInIt, un festival exemplaire

NB: L’article a été réalisé dans le cadre d’un partenariat avec le DooInIt Festival

On déplore souvent un manque de festival spécialisé dans le rap anglo-saxon en France. Hormis certains noms évidents (ex: We Love Green), qui invitent à chacune de leurs éditions quelques grands noms de la scène rap outre-Atlantique, il n’y a pas de grands rassemblements de hip-hop anglophone dans l’hexagone. Il faut en général se pencher du côté des pays limitrophes, comme la Belgique ou la Suisse pour y trouver son bonheur. Pourtant, il existe quelques festivals en France qui méritent l’intérêt de tous fans de rap qui se respectent, à l’image du DooInIt Festival à Rennes.

Au commencement, il y a un concert organisé dans la capitale bretonne par l’association DooInIt en 2007. L’ambition est alors de montrer les multiples facettes de la culture afro-américaine et du hip-hop, et quoi de mieux pour la souligner que d’y inviter le duo Little Brother. Nous sommes deux ans après la sortie de The Ministrel Show, un album que l’on peut sans l’ombre d’un doute qualifier de classique instantané tant les critiques sont dithyrambiques à son sujet. Deux ans plus tard, ces figures prestigieuses du rap américain viennent défendre Getback, leur troisième album, sur le sol rennais. Une venue pour le moins surprenante quand on connait le manque de considération des artistes étrangers pour les villes de province, mais qui attise suffisamment de curiosité pour donner naissance en 2010 au festival éponyme.

Depuis, chaque édition compte une poignée de noms très prestigieux: Prodigy, Pete Rock, Talib Kweli, Masta Ace, OverDoz, 9th Wonder, Oddisee, M.O.P., Skyzoo, Jeru The Damaja, GZA, Quelle Chris, Dom Kennedy, Blu, Dilated Peoples… 

Cette année, The Alchemist fait office de tête d’affiche aux côtés de DJ Nu-Mark, l’occasion de revenir sur ces deux génies de la production.

DJ Nu-Mark

C’est sous le soleil californien que Mark Postic a vu le jour en 1971. Il grandit à North Hollywood dans un quartier rythmé par la musique électronique et hip-hop. A l’époque du lycée, lui et son meilleur ami avaient un rituel: ils se rendaient chaque après-midi chez l’oncle de ce dernier, un DJ qui leur faisait écouter tous les vinyles qu’il ramenait de New York. C’est en rencontrant cet homme que Mark va se mettre à collectionner toutes sortes de LP avec lesquels il va mixer dans des soirées étudiantes. Alors qu’il anime une scène ouverte, il fait la rencontre de trois jeunes rappeurs: Cut Chemist, Charli 2na et Marc 7 qui forment le trio Unity Committee. Ces derniers lui font rencontrer Akil et Soup. Une amitié va naitre ces six californiens, et va donner naissance au groupe Jurassic 5. 

Ils publient en 1995 le premier EP J5 EP grâce auquel ils se bâtissent une solide réputation dans le milieu de l’underground. Les productions détonnent avec  celles du rap de l’époque. Les samples y sont en effet surprenant, à l’instar de cette boucle de flûte sur Jayou ou des interludes entre chaque morceau sur lesquelles Nu-Mark et Cut Chemist déploient leur génie. Cette singularité mêlée au style de rap des MCs qui rappellent la grande heure du hip hop des années 80 fait de ce premier EP un premier jet étonannt qui place immédiatement le groupe dans la catégorie des inclassables.

Cela attire l’attention d’Interscope Records, un label californien, qui leur propose de signer un contrat au cours duquel ils publieront quatre albums de 1998 à 2006: J5, Quality Control, Power In Numbers et Feedback. Leur succès s’explique en grande partie par les génies des deux producteurs qui ne cesseront de proposer des beats originaux pour magnifier les couplets de leurs compères. 

L’aventure s’arrête en 2007 pour le groupe qui officialise alors sa séparation, mais elle en fait que commencer pour Nu-mark. Il sort en 2012 son album Broken Sunlight, un disque très agréable qui synthétise toute son ambition de ratifier l’âge d’or du hip hop old school. En 2014, lui et SlimKid3 du groupe Tha Pharcyde sortent leur LP SlimKid3 & DJ Nu-Mark, une ode au rap underground de Los Angeles des années 1990 dont nous recommandons chaudement l’écoute. Notons aussi sa série de set Zodiac Tracks qui le voit mixer des artistes ayant le même signe du zodiaque en puisant dans sa gargantuesque collection vinyles qui compte plus de 35 000 disques.

Nu-Mark cultive également sa singularité lors de ses shows, puisqu’il utilise des jouets dans ses sets pour livrer des performances uniques dont lui seul a le secret. Une telle démarche mérite que vous fassiez le déplacement pour le voir en concert au moins une fois dans votre vie. Si vous êtes du côté de Rennes, vous pouvez le retrouver à l’affiche du DooInIt Festival le 6 novembre 2021.

The Alchemist

Né le 25 octobre 1977 à Beverly Hills, le jeune Alan Maman va vite baigner dans la culture hip-hop. Aux côtés de ses amis d’enfance Evidence et Scott Caan, il s’essaie au rap pendant son temps libre. Lors d’une soirée californienne, lui et Caan attire l’attention de B-Real du groupe Cypress Hill. Ils rejoignent le collectif The Souls Assassin sur lequel ils sortent quelques singles, sans grand succès. Alors que Caan se détourne du rap pour se consacrer au théâtre, Alan se découvre une passion pour le beatmaking en rencontrant le légendaire DJ Muggs. Ce dernier va le prendre sous son aile en lui proposant de participer à la production de morceaux de Cypress Hill pour se former.

Après avoir fait ses classes, il devient le producteur attitré de Dilated People, un trio californien formé de DJ Babu, Rakaa et Evidence. Au fil des ans, le trio va se faire aux Etats Unis, en partie grâce à leur sublime album Expansion Team paru en 2001. Une autre rencontre va être déterminante dans la suite de sa carrière, celle de Mobb Deep au milieu des 1990s. Dans une interview, The Alchemist déclare à ce propos: « Mobb Deep found me when I was lost ». La sincérité en émane montre l’importance de cette rencontre. Alors qu’ils sortent du succès de Hell On Earth, les deux rappeurs de Queensbridge offre au jeune Alan l’opportunité de produire quelques pistes de Murda Muzik, leur quatrième album. Cette collaboration se prolongera sur quasiment tous les projets du duo, et même leurs albums solos. Elle offrira également à Alan d’innombrables opportunités sur lesquelles il va bâtir sa carrière. 

Il entame le nouveau millénaire en produisant quatre titres sur le très attendu H.N.I.C., le premier album de Prodigy, dont le single Keep It Thoro au sample de piano entraînant. Leur collaboration aura pour point d’orgue Return Of The Mack, leur album commun paru en 2007 que l’on peut considérer comme la meilleure oeuvre de Prodigy en solo.

L’année 2001 lui vaudra se faire remarquer par des productions solaires aux accents souls qui donneront lieu à de nombreux hits, comme We Gonna Make It de Jadakiss et Worst Comes To Worst de Dilated People.

Un an plus tard, il se démarque aux côtés de Nas pour qui il produit sur The Lost Tapes et God’s Son. On retiendra en particulier Book Of Rhymes présent sur ce dernier et sa production patchwork qui sied à merveille le concept du titre.

The Alchemist & Prodigy

Il poursuivra le reste de cette décennie en travaillant avec bon nombre de ses collaborateurs habituels. Alors qu’il aurait pu s’enfermer dans une zone de confort, The Alchemist va profiter des années 2010 pour réinventer son style. 

Même s’il continue à placer sur des albums attendus, il fait également la part belle aux sorties plus confidentielles sur lesquelles il va faire preuve d’une ingéniosité sans pareille. Difficile ne pas mentionner Covert Coupe, une mixtape réalisée avec Curren$y qui va vite s’ériger comme le meilleur projet de ce dernier. 

En outre, il n’hésite pas à se rapprocher de new comers comme Domo Genesis ou Action Bronson pour qui il signe des projets qui feront date dans l’ère des mixtapes en ligne. Même lorsqu’il ne se retrouve pas aux commandes d’un LP, il excelle et tire le meilleur des nouveaux artistes avec qui il travaille. On pense forcément à Schoolboy Q qui a toujours livré des prestations fantastiques sur les beats d’Alc.

Dans un geste qui va encore une fois témoigner de son hallucinante capacité à renouveler sa musique, Alan va travailler de concert avec la nouvelle génération boom bap qu’il ne va jamais cesser de mettre en avant. L’exemple le plus parlant est sans conteste celui de Boldy James. En 2013, ils sortent My 1st Chemistry Set. Même s’il ne rencontre pas le succès escompté, leur collaboration ne s’arrête pas là, puisqu’en 2020, ils livrent The Price Of Tea In China. Nous l’avions nommé meilleur album de l’année 2020, et pour cause: le meilleur des productions du Californien a sublimé le rap sinistre du MC de Détroit, des qualités que l’on retrouve aussi sur Bo Jackson, leur nouvel album sorti cette année. 

La musique de The Alchemist est éternelle. Réussir à rester pertinent sur une période longue de vingt ans relève du miracle. Pourtant, il y est parvenu et pour cela, nous ne pouvons que lui témoigner notre respect éternel.

On ne peut que remercier une nouvelle fois le festival DooInIt de faire venir à Rennes ces artistes si importants dans l’histoire du hip hop. N’hésitez pas à soutenir l’évènement en allant voir Nu-Mark le samedi 6 novembre ou bien Neue Grafik Ensemble et La Récré le 13 novembre (le concert de The Alchemist a eu lieu le jeudi 4 novembre)

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