L’ode à la résignation de James Blake

 

« Il existe une loi politique et peut-être naturelle qui exige que deux voisins forts et proches, quelle que soit leur mutuelle amitié au début, finissent toujours par en venir à un désir d’extermination réciproque » écrivait Dostoievski il y a déjà deux siècles. Les histoires de trahison sont omniprésentes dans la genèse de l’humanité, les drames, les vies banales et la musique, y compris le rap. Elles ne sont pas aussi légion que celles d’amour dans le storytelling musical, elles font tout au moins l’objet d’une réflexivité moins longue dans leur traitement lyrique. Et pourtant là où les amants passent et laissent des traces plus ou moins amères, rien n’égalera l’étonnement et la blessure de l’ego perpétrés par une rupture amicale; le sentiment de regret et la brèche de confiance causés n’ont pas d’égal en amour. Et surtout, rien ne vous fera réfléchir sur vous-même autant qu’un événement de telle nature. James Blake n’a jamais été fondamentalement quelqu’un d’apaisé, c’est d’ailleurs tout ce qu’on ne souhaite pas en tant qu’auditeur, mais il a toujours été enclin à être le plus descriptif possible dans ses turpitudes d’esprit, le rendant personnel tout en étant capable de donner l’impression à tous de pouvoir se reconnaitre. Alors quand il annonce un album intitulé Friends That Break Your Heart avec une cover aussi dramatique, on s’attend (avec excitation) au plus triste automne possible. Dans l’expression de ces incertitudes il apparaissait certes une sorte de confession mais celle-ci a pu sembler remuer les constats sans en acter les leçons, Friends That Break Your Heart prend le contrepied de cette tradition. 

James Blake a toujours su mobiliser une grande richesse de références et d’inspirations notamment au rap, en conservant sa grâce et sa voix reconnaissable entre mille. Il semblait pouvoir entourer d’un écrin délicat tout ce qu’il approchait en s’enfermant partiellement dans une esthétique aux codes autant scellés que balisés. Ce dernier album le sort de sa posture déjà largement entamée d’artiste cantonné à son propre genre musical, impliquant en effet que ce soit le plus traditionnel dans le sens où il mobilise un certains nombre de sonorités ou structures attendues ou déjà connues. La présence de gros noms comme notamment le sublime morceau avec SZA ou encore Metro Boomin, qui était déjà au casting sur Assume From, révèlent une dynamique différente dans laquelle les invités modèlent plus la musique de James Blake qu’ils ne l’avaient fait jusqu’alors, peu importe leur statut de superstar et leur « aura » (notamment pour Travis Scott ou le magnifique Take A Fall For Me avec RZA sur Overgrown); le rapport de force a changé. Pour la première fois il semble enclin à s’exprimer pour exposer un propos ou une certitude plutôt qu’en attendant une réponse à des sentiments, encore naïf ou assez errant pour croire qu’il existe une possibilité à ce que quelqu’un d’autre que nous-même détienne la panacée à nos malêtres. Que ce soit une bonne ou une mauvaise chose je vous en laisse juge, mais James Blake semble découvrir la résignation. On pourra choisir l’explication au choix, la résignation ou une inhibition des codes du rap pour expliquer ces nouvelles structures plus simplistes, le fait est que le changement est bien palpable.

S’il persiste bien un titre qui semble plus traiter de l’amour que de l’amitié, c’est I’m So Blessed You’re Mine dont la couleur et la thématiques apparaissent en décalage avec l’album, laissant découler un aspect d’entertainment tant il est attendu et lyricalement vide soyons honnêtes. Dans l’ensemble cependant, le titre de l’album est largement adressé. Sur le morceau éponyme, la voix lasse soupirant avec dépit « at the end, it was friend that broke my heart » déclare la fin de ce cycle lamentatif, au moins le coeur est brisé et on peut aller de l’avant, embrassant l’adrénaline inhérente à chaque grand changement, chaque grande révélation personnelle. « it’s okay and I’ll be replaced, A bitter aftertaste, but it’s not that bad » continue-t-il sur Foot Forward, l’occasion de rappeler que derriere chaque grande blessure chacun peut s’octroyer un moment où toutes les barrières tombent, la roue libre est légitime tant qu’elle est salvatrice, ce sas de jemenfoutisme peut d’ailleurs avoir bien des vertus. La plus belle déclaration de cette nouvelle liberté qui accompagnant sa résignation ou plutôt son acceptation est l’un des singles et peut-être le plus beau titre de l’album, Say What You Will, retraçant ses évolutions personnelles qui ne sont ni plus ni moins que celles dont sa musique s’est fait le miroir depuis le début de sa déjà longue carrière. Cet état n’est ni plus ni moins que la catharsis. Cette notion retranscrit le stade au cours duquel l’homme est censé être capable de séparer l’âme de son ignorance lorsqu’il est utilisé sous le joug de la philosophie. Blake semble en faire ici pleinement l’expérience. Une autre définition philosophique, d’Aristote cette fois, place la catharsis comme une dynamique transformant en plaisir des émotions comme la peur ou la pitié, et là encore résonnent les propos comme les sonorités de notre cher James. C’est une idée qui se développe tout particulièrement dans le champ de l’art, en particulier du théâtre, mais chez Aristote justement, la musique peut servir ce même propos. Une phrase de ce même philosophe pourrait finalement résumer toutes les lignes précédentes (et qui suivront), comme cet album : « c’est de la même façon aussi que les mélodies purgatrices procurent à l’homme une joie inoffensive», celle qui teinte pudiquement tout cet album.

Well, I’ve been normal, I’ve been ostracised

I’ve watched through a window

As my young self died

I’ve been popular with all the popular guys

I gave them punchlines

They gave me warning signs

I look okay in the magic hour

In the right light with the right amount of power

And I’m okay with the life of the sunflower

And I’m okay with the life of a meteor shower

And I’m okay, no, I can drive mysеlf

I’ve been sobered by my time on the shelf

Cet élan se traduit notamment dans les productions, là encore Coming Back avec SZA se démarque. Le caractère dramatique de Blake s’octroie une mise en scène orchestrale pour dévoiler une dynamique qu’il avait rarement atteinte, quelque chose de grandiloquent, loin des barrières de pudeur qui faisaient en partie la beauté de sa musique. C’est une autre forme de beauté à laquelle il accède, celle qui le met en mouvement. C’est là que toute la notion de ballade prend son sens et il est aussi délicat de faire une ballade qu’il l’est de faire une comédie, les oeuvres à l’aspect le plus accessible sont étrangement les plus délicates à construire si elles veulent révéler leurs qualités. Mais pour des amateurs de sa musique, voire des critiques, l’album pourra tenter à manquer d’une chose: l’ambition. Celle de pousser comme auparavant les barrières des genres musicaux, celle de restructurer ses morceaux dans des directions originales, parfois au détriment de la compréhension de certains auditeurs mais aussi révélatrices d’une certaine ambition à explorer l’à côté. A ce stade Blake ne semble pas en avoir encore envie, il semble plutôt prendre le temps d’apprécier sa posture de relative star, reconnue et respectée pour son propre son et collaborateurs de pointures. Difficile de savoir si l’on est en droit de négliger un album à cause du fait que l’artiste n’est pour une fois pas complètement intouchable dans son champ d’action, s’il s’est octroyé le droit de réduire celui-ci et se complaire, toujours excellemment bien, à ce qu’on est déjà en droit d’attendre de lui. Ceux qui ont déjà fait leurs preuves n’ont ils pas parfois droit à un brin de répit, à eux aussi goûter à l’insouciance du « confortable »?  

Confortable il le sonne particulièrement sur les titres les plus mélodiques/dynamiques, les plus imprégnés aussi du sceau du rap. Foot Forward dévoile notamment sur une production de Metro Boomin un entrain inespéré chez James Blake qui semble découvrir presque en même temps que nous qu’il est capable d’exprimer une amertume un peu plus empreinte de colère sourde, de ras-le-bol du combat, que de lamentation. Encore une fois, SZA vient lui donner la réponse parfaite sur ce troisième titre de l’album en faisant littéralement s’envoler toutes les chaines qui semblaient entretenir l’anglais dans une zone d’apitoiement salvatrice. Frozen sur lesquels se rejoignent JID et SwaVay vient prouver une capacité tout de même inégalée à voir se fusionner les deux univers entre lesquels il semble finalement avoir un peu choisi, au moins sur cet album. Alors peut-être que la déconvenue est là, qu’on n’ait plus le choix ou l’option de cet écrin intemporel que savait créer James Blake et que, si lui est passé à un autre angle, il faut choisir entre l’y suivre ou demeurer dans l’expectative de son retour « comme avant ». Les faiblesses se font finalement plus ressentir sur les morceaux plus « sensibles » de l’album, ceux qui tendent à une intimité qui n’est pas celle dont il semble faire l’expérience dans sa vie personnelle et paraît donc surjouée. Funeral ou If I’m Insecure peuvent pâtir de cette dichotomie entre le premier thème émancipateur annoncé et ce retour à celui qu’il a toujours été, laissant transparaitre une fadeur lyrique et musicale révélatrice d’une inadéquation de timing d’un tel discours. 

La discographie de James Blake depuis ses tout premiers EP de house/dubstep à Friends That Broke My Heart n’est qu’évolution. Il pourrait à lui seul résumer les intonations et les ponts qu’à su créer la musique « électronique » (dans un sens pop du terme) avec les autres genres. Elle a gagné en mélodie comme elle a gagné en humanité et en décloisonnement aux côtés de musiciens comme James Blake et cet album n’est peut être pas la pierre angulaire de son travail, mais c’est une preuve de plus de son talent à savoir naviguer dans le R&B et le rap avec une légitimité et un mérite sans faille, ainsi qu’un altruisme omniprésent dans sa façon d’approcher ses invités qui sont tous architectes et collaborateurs de morceaux qui élèvent tous les protagonistes. En lisant les critiques, qui sont toutes légitimes, d’un manque de personnalité dans l’album, du notamment à ce manque de sensation de conditionnement chez Blake, il me semble opportun d’utiliser les mots de quelqu’un d’autre pour exprimer ce qu’elles m’inspirent. « On ne demande pas la liberté, mais l’illusion de liberté. C’est pour cette illusion que l’humanité se démène depuis des millénaires. Du reste la liberté étant, comme on a dit, une sensation, quelle différence y a-t-il entre être libre et se croire libre ? »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s