LA SÉMANTIQUE DU PUNK SELON YOUNG THUG

1992-∞

Depuis déjà plusieurs années, les fans de musique n’ont plus suffisamment d’énergie pour investir trop de leur espoir dans des arlésiennes étant presque devenues des fantômes culturels rattachés à un certain zeitgeist. Pourtant, un album extrêmement attendu et inlassablement teasé comme Whole Lotta Red a d’une part fini par sortir, et d’autre part s’est avéré être à la hauteur des attentes colossales qui s’étaient construites au cours des années. La sortie de cet album a été repoussée à cause de trop nombreux leaks, tout comme cela fut le cas pour Eternal Atake. Or dans le cas de PUNK, chose suffisamment rare pour le mentionner par rapport à Young Thug, ce ne sont pas les leaks qui l’ont ralenti. Entre le 1er janvier 2020 et le mois d’octobre 2021, « seulement » une soixantaine de leaks de l’artiste sont survenus, soit moins de la moitié du chiffre de l’année 2019 (environ 160!). Non, il a privilégié un ordre de priorités tenant du collectif plutôt que de l’individuel: suivant le victory lap commercial que constitua SMF, Jeffery Lamar Williams vit une opportunité de faire également passer un cap à son label, YSL. Slime Language 2, la signature et le développement de ses artistes devinrent momentanément son focus. La sortie de la compilation en avril 2021 fut elle aussi couronnée de succès, puisque l’album débuta numéro 1 au Billboard la semaine de sa sortie. Cette sortie restera cependant, paradoxalement, dans la mémoire des fans, plutôt comme une compilation de Thug réunissant ses potes de l’industrie, plus qu’un album de la grande famille YSL, tant les membres de cette dernière peinèrent à y briller comme ils étaient supposés le faire. En effet, d’aucuns déplorent le manque de discernement de Thug vis-à-vis des artistes figurant sur le roster: YTB Trench et FN Da Deala sont des ajouts anecdotiques venant gonfler des rangs déjà trop peu solides. Toujours est-il que quelques mois plus tard, Thug obtint son 3ème single numéro 1 avec Way 2 Sexy de Drake. Non seulement a-t-il réussi à déjouer les sceptiques ayant engagé le pronostic vital de sa carrière une fois, mais il a derrière réussi à confirmer plusieurs fois leur grossière erreur à tous. Ce sauvetage ne tient évidemment pas du hasard, mais plutôt d’une grande patience, une planification minutieuse et des choix judicieux. Depuis 2 ans maintenant, il est devenu la véritable star qu’il a toujours été certain d’être, qu’il était déjà depuis ses débuts, mais qui avait besoin, vis-à-vis de l’opinion publique, de chiffres suffisants. 

PUNK a été annoncé dans l’immédiat sillage de SMF, puis son idée n’a survécu que grâce à quelques allusions et détails épars distillés lors d’interviews au cours des 2 années qui suivirent, dans la plus pure Thug fashion. Évidemment, personne ne s’attendait à ce que l’album sorte, comme il était initialement prévu, en janvier 2020. Peu importe. De toute manière, si cela avait été le cas, l’objet et sa longévité auraient souffert de la pandémie qui paralysait le monde. Lors d’une interview avec The Fader peu après la sortie de SMF, il a évoqué les différences entre cet album et PUNK, indiquant que SMF était de la musique « légère » et, comme son nom l’indique, fun et sans prise de tête, tandis que PUNK relevait d’un tout autre état d’esprit. Dès le départ, il a été conceptualisé comme étant plus personnel et introspectif, interprétant l’idée punk comme quelque chose de courageux, conscient, décentré, incompris, patient et authentique, selon ses mots. De quoi affoler sa fanbase avide, justement, de musique de cette veine de sa part. En effet, si l’on regarde sa discographie à la fois officielle comme officieuse, il apparaît évident qu’il brille le plus lorsqu’il creuse un peu pour révéler ses émotions, lorsqu’il n’hésite pas à être vulnérable et sensible. Ses chansons d’amour sont notamment formidables, tout comme celles canalisant des sentiments forts tels que la fierté, le deuil, ou l’euphorie. Au vu de ces constats, il est ainsi clair que les attentes étaient très hautes. 

C’est la raison pour laquelle, dans un premier temps, la réaction des fans a été douce-amère lorsque Thug a joué Tick Tock, qui s’avèrerait être le 1er single officiel de Punk, à Rolling Loud, le 25 juillet 2021. Le morceau, clairement calibré pour l’application du même nom, était somme toute anecdotique et plutôt impersonnel justement. Fort heureusement, 2 jours plus tard, en grande fanfare, sortait un NPR Tiny Desk de Thug, durant lequel il joua pas un, pas deux, pas trois mais bien quatre morceaux exclusifs, dont Tick Tock, issus de Punk. Cette performance mit le feu aux poudres pour plusieurs raisons. Un Thug vêtu d’un appareil assez simple selon ses standards, arbore une teinture rose accordée aux tenues de ses musiciens et donnant l’identité visuelle de cette nouvelle ère, dans un magnifique jardin, cadre intimiste à souhait, offrant des performances presque acoustiques des chansons. Ces tenues, justement, ont évidemment été soigneusement conçues pour renvoyer à l’énergie punk originelle, et il est loin d’être anodin que Thug gravite naturellement vers celle-ci. Il ne s’agit pas ici de jeans déchirés, de vestes en cuir, de colliers canins ou encore de coupes mohawk, que certains historiens du genre indiquent être les items les plus populaires, mais plutôt de tenues non-binaires que les 2 guitaristes portent. En effet, l’un des axes idéologiques fondamentaux de la culture punk a toujours été l’absence de discriminations sexuelle et d’identité de genre, sujets auxquels Young Thug a toujours été sensible, au point même de s’attirer les moqueries de bien mauvais goût de bon nombre de butors abrutis par leur endoctrinement machiste et patriarcal. On se rappelle bien sûr tous les quelques fois où il a eu l’absolue outrecuidance de porter une robe, notamment sur la couverture de JEFFERY. Quel scandale mes aïeux. On se rappelle également toutes les fois où il a flirté avec des propos pouvant sembler ambigus pour qui se soucie de ce genre de frivolités, n’ayant aucune gêne à appeler ses amis « my love » ou encore ce fameux tweet. Bref, les exemples foisonnent, mais tâchons pour conclure là-dessus de se souvenir de ses paroles à propos de l’identité de genre pour cette pub pour Calvin Klein. Dans un genre qui reste encore aujourd’hui ouvertement homophobe comme le rap, il suffit de se référer aux récents mois de la carrière de Lil Nas X, ce sont des mots qui comptent. En effet, le rap a, à plus d’un titre, de quoi apprendre du punk. D’ailleurs, amusante coïncidence, Vivenne Westwood, l’une des designers embématiques de la première vague punk au Royaume-Uni, a tenu, entre 1974 et 1976 à Londres, une boutique devenue légendaire dans la mythologie du genre, de par son influence, sobrement intitulée SEX. Autre coïncidence exogène: une nouvelle tendance musicale a émergé ces derniers mois suite à la sortie de WLR, à savoir le « rage rap », qui reprend également certains codes, de manière assez vague certes, de l’énergie punk, pour des résultats souvent infects d’ailleurs.

Revenons à nos moutons pour terminer sur ce Tiny Desk. L’énergie presque enfantine de Thug, tout sourire, visiblement enchanté d’être là ce soir, se laissant pénétrer par sa propre félicité entremêlée des émotions spécifiques à chacun des morceaux qu’il interprète est une chose formidable à voir. Et évidemment, ces morceaux eux-mêmes, qui détonnent complètement comparés à ce qu’il a pu faire en solo ces dernières années, sont des plus bienvenus. Il fait même venir, pour on l’imagine la symbolique plutôt que par vrai souci d’apport artistique, le batteur Travis Barker, ex-membre de Blink-182, qui pour rappel était un groupe de pop-punk (la précision a son importance). Assurément, il aurait pu choisir un meilleur représentant, étant donné la soupe que le groupe aura servi durant sa carrière, mais on peut à minima apprécier l’attention derrière le geste (non en fait même pas). Dernier point, mais pas des moindres: à la fin de la vidéo, Thug se met ostensiblement de dos, révélant de manière théâtrale ce que plus personne n’espérait: la date de sortie de l’album, le 15 octobre, placardée sur son haut, customisé pour l’occasion. Que le rollout commence. 

Moins d’un mois plus tard sort le clip de Tick Tock. Là, on pourrait croire que l’esthétique punk passe par la fenêtre du 27ème étage de l’immeuble dans lequel Thug fait son show dans la première partie du clip. Elle est simplement en opposition avec les gros moyens déployés pour la vidéo, qui semble être le clip le plus coûteux de la carrière de Thug. On le voit lui et ses acolytes, majoritairement noirs, prendre possession du bâtiment d’une grande corporation détenue par des blancs, foutant ses dirigeants à la rue, récupérant tout le cash disponible, et opérant ce qui semble être une totale liquidation de leurs actifs. Après quoi ils déploient dans le grand hall un drapeau flanqué du symbole d’anarchie si cher au mouvement punk, et procèdent à défoncer les bureaux en grande fanfare. Oui oui, il y a un soupçon de cohérence, l’antiestablishment étant un autre des axes idéologiques du punk. Bien sûr, cela reste amusant et très ironique de voir un genre ouvertement capitaliste comme le rap tenter bon gré mal gré de prendre les clichés à contrepied en affichant de telles convictions. Difficile de réfréner une litanie de réflexions cyniques là-dessus, mais passons.

Lors du week-end du 2 octobre, Matthew M. Williams, nouvelle addition à la marque de haute couture Givenchy, appointé en juin 2020 directeur artistique des collections féminines et masculines, a dévoilé sa collection Printemps 2022 à la Défense Arena de Paris. Les quelques 70 modèles ont défilé avec une discipline et une organisation quasi-militaire sous un énorme dome lumineux, d’une taille que seul un espace comme l’Arena le permette. Il se trouve que l’idée de concevoir un show d’une telle ampleur n’était autre que celle de Young Thug, apparemment proche de Williams. Par conséquent, il était logique qu’en parallèle, il se dévoue pour fournir la soundtrack de l’évènement. Consistant de 3 morceaux issus de Punk, retravaillés pour seoir à une audience si large, pour l’occasion, avec notamment une version de Hate the Game durant pas moins de 9 minutes, c’était la parfaite opportunité pour Thug d’à la fois poursuivre son incursion dans le monde de la haute-couture, et promouvoir son album. Le morceau (Love You) More invite Gunna mais surtout ce que l’on a cru être Sir Elton John, ce qui aurait ainsi marqué la 3ème collaboration officielle entre l’ATLien et l’icône pop londonienne après High, et Always Love You, morceau figurant sur Lockdown Sessions, l’album de John prévu pour le 22 octobre. Il s’avère que c’est en fait Nate Ruess, le chanteur du groupe FUN., au refrain, ce qui n’est pas si étonnant puisque Thug a affirmé à plusieurs reprises qu’il adorait le groupe, et Jeff Bhasker avait en avril teasé leur collaboration. Pour revenir à Elton John, le Rocket Man a déclaré, dans une interview avec Billboard Magazine, avoir été totalement époustouflé par les capacités de freestyle de Thug lors de l’enregistrement d’Always Love You, allant même jusqu’à affirmer qu’il surpasse Eminem dans ce domaine. Déclaration qui a évidemment provoqué le courroux de tous les fans blancs de rap de 30 ans et plus, mais qui n’est absolument pas surprenante pour quiconque connaît Thug et sa musique.

Enfin, durant la semaine de la sortie de l’album (qui ne souffre aucun pushback, enterrant on l’espère définitivement cette mauvaise habitude), une release party est organisée durant laquelle sont servis des cocktails nommés d’après des titres de l’album. Ce n’est pas une information cruciale en soi, mais il faut voir le menu pour comprendre:

Avouez que chacun de ces noms est étonnamment adapté à des breuvages alcoolisés, tout spécialement Die Slow et Fighting Depression (ce dernier morceau étant, tout comme Droppin Jewels, un graal attendu depuis longtemps par les fans les plus aguerris). Après ça, n’importe quel jus de cirrhose comme la Caipirinha ou le Sex on the Beach (vodka et schnaps ça échauffe bien la glotte mon pote) parait fade et peut aller pointer aux AA. Bref revenons à nos globules roses. Puisque ce fut toute la semaine la fête pour Punk, mercredi 13, aux abords d’un club de Los Angeles, toute l’équipe YSL, Thug et Gunna en tête de gondole, a accompli un acte plein de symbolique anticonsumériste et anticapitaliste en démolissant une Rolls Royce à coups de batte de baseball et de descentes de coudes (si si). Évidemment que tout ce beau monde ne connaît probablement pas grand-chose aux deux courants susmentionnés et c’est justement là toute la « beauté » de la chose, mais en soi, encore une fois il y a un soupçon de cohérence. Tant que leur équipe de communication sait comment naviguer, on est bon (bon, tout compte fait peut-être pas, mais là aussi prenons sur nous). D’autant que lors de son interview au Breakfast Club, il a avoué déjà regretter cette mongolerie de promo stunt. On va dire qu’admettre ses erreurs est toujours le premier pas. 

Puisqu’il s’agit de Young Thug, il était particulièrement curieux que la sortie de l’album ne souffre aucun retard, même minime. Qu’à cela ne tienne, il a honoré la tradition de manière symbolique en donnant le feu vert 4h après la sortie prévue, prétextant le fait d’avoir ajouté « quelques amis » sur l’album. Il s’avère que c’était Post Malone qui a ralenti le processus, puisqu’il n’a envoyé sa partie que quelques minutes avant minuit, ne laissant qu’une poignée d’heures à Bainz, l’ingénieur son du projet, pour mixer le morceau. En découvrant la tracklist, on grince des dents en voyant seulement 8 morceaux solo, effectivement, mais surtout en voyant les noms de Lil Double 0, le susmentionné Post Malone, A$AP Rocky, Travis $cott ou encore Drake. On le sait bien que Thug est un homme du peuple, mais sa générosité devrait avoir quelques limites.

Pour poursuivre sur la forme, on a pu lire, de par les internets, des internautes chantant les louanges de la direction artistique de Thug concernant les couvertures d’album, et à quel point celle de Punk est un nouveau sommet. J’aurais aimé un peu plus de sarcasme dans ces expressions d’opinion, honnêtement. C’est à croire que les gens ont la mémoire courte: ne se souviennent-ils pas d’I’m Up? De BTG? Si ce dernier est assurément un des meilleurs album du jeune voyou, c’est également la pire faute de goût qu’il nous ait offert, talonnée de près par la cover de 1017 Thug 2 (quoiqu’à charge de défense, pas sûr qu’il ait été à l’initiative de ce choix ni ne l’ai validé, si vous vous rappelez de l’affaire). Même la cover de So Much Fun était pour le moins vilaine. Le révisionnisme inhérent à chaque sortie d’un artiste particulièrement polarisant est toujours harassant. 

Mais passons. Pour Punk, l’inspiration provient du tableau « Forever Always » (1987-1989) du peintre surréaliste mexicain Octavio Ocampo.

Celui-ci a oeuvré dans la lignée de Salvador Dali et Frida Kahlo, c’est-à-dire en explorant à travers ses peintures le subconscient humain, en puisant dans l’absurde, mais également dans les traditions mexicaines et aborigènes faisant partie intégrante de son héritage culturel. Là où le tableau original se concentre sur le temps qui passe, la relation de couple, et les traditions mexicaines, mettant en relief le passé des protagonistes, notamment leur rencontre, la cover de Punk, elle, se consacre presque entièrement à Young Thug lui-même: deux facettes de lui s’opposent, à l’intérieur desquelles deux autres sont respectivement lovées tout comme dans le tableau d’Ocampo. La relation est la même: les images à l’intérieur des crânes subissent une transformation les amenant à devenir les corps se faisant face, représentant ainsi une métamorphose, une maturité inévitable et bienvenue. En place de l’espace à l’intérieur de son crâne, et reprenant la forme de ses oreilles, deux dépictions distinctes de scènes différentes mais liées: dans le crâne de gauche, un arbre et ses racines roses ; dans celui de droite, une ruine donnant vue sur une ville garnie de gratte-ciels. La coupe de la vie, présente sur le tableau original et la couverture, est le liant partagé par les protagonistes, le dénominateur commun servant à la fois de récipient au temps partagé ensemble, et de sablier. Évidemment, dans le cas de la couverture de Punk, la couronne de fidélité (au-dessus de la coupe sur le tableau d’Ocampo) a été supprimée, puisque, bon vous comprenez bien pourquoi. Le travail effectué ici est à attribuer à Fano, déjà auteur de la couverture de SMF, et Garfield Lamont, aka GLP, photographe et DA de l’écurie YSL. 

Au cours de l’interview Being Young Thug publiée par Complex dans le cadre de leur semaine consacrée à Punk, le principal concerné détaille son évolution artistique relative au contenu textuel de sa musique. Il indique avoir trouvé une nouvelle manière d’aborder son rap: le storytelling, un beau jour d’été dans un hôtel de Venise en Italie, alors qu’il était avec Strick et Geoff Ogunlesi, son A&R. Dans ce qui s’apparente à une éphiphanie, Thug s’est saisi du micro du studio de fortune installé dans la chambre et s’est déversé de son corps en lévitation, entouré d’une auréole solaire et d’une aura diaphane, un couplet à propos de la libération d’Unfoonk, une fusillade impliquant son père, et une attaque cardiaque de sa mère. Vous l’aurez compris, il s’agit de Die Slow, un des titres phares de l’album, servant d’introduction. C’est un choix judicieux puisque c’est le morceau ayant initié la direction pour l’album. Il sert de confessionnal bien nécessaire pour le rappeur, qui donne plus d’informations personnelles ici que sur 50 morceaux combinés habituels. Il indique par exemple n’avoir bu qu’une seule bouteille de lean durant toute la tournée dans laquelle il était engagé à cette époque, problème qui lui colle encore aujourd’hui à la peau, puisqu’il a admis durant son interview au Breakfast Club qu’il n’avait pas encore kick the cup. Puis dans le 1er couplet, comme une prière, il dit « I’m just seekin for God’s soul cause I know something’s missin’ », préoccupation semblant prendre plus en plus de place dans la vie de Thug, de par son âge et sa maturité indubitable désormais, par rapport à quand il a commencé sa carrière. 

Avant de continuer, il convient à mon sens de remettre une pendule à l’heure. Oui, l’album s’intitule Punk, mais restons vrais: qui s’est fourvoyé au point de penser que le contenu de l’album allait littéralement être fidèle au titre? Certes, pour un auditeur normal qui n’a pas spécialement suivi les informations distillées par l’artiste au cours des 2 dernières années, on peut comprendre l’étonnement, mais en soi, à chaque fois, il a bien précisé sa conception à lui du punk, qui n’a pas grand-chose à voir avec le style musical du même nom. Non, pour lui, cela représente une mentalité, une façon d’être qui renvoie certes à l’état d’esprit rien à foutre des punks, mais aussi et surtout à la pureté d’âme et à la marginalisation des individus altruistes. C’est une manière qu’il a trouvé pour illustrer l’élan créatif qu’il a ressenti, décrit dans le paragraphe précédent. Ce qu’on peut en dire, en revanche, c’est que oui, c’est maladroit, oui, ça porte à confusion, et oui, on aurait pu croire qu’il allait s’essayer à créer son Rebirth comme l’a fait Lil Wayne (et tous comptes faits, heureusement que ça n’a pas été le cas vu la catastrophe que cet album a été). On peut aussi dire que c’était assez narquois de mettre en place plusieurs actions de promo reprenant certains codes du mouvement punk pour jusqu’au bout maintenir le suspense. Et le plus paradoxal, c’est que les seules guitares figurant sur Punk sont soit des guitares sèches, acoustiques, ou des lignes de guitares électriques douces et chaudes, rien d’abrasif, de distordu ou de particulièrement virulent. Quant à savoir si ce contrepied est voulu… 

Sur Punk, tout le monde se met au diapason du maestro. On peut noter la réunion de Thug et Metro Boomin, qui n’avait pas produit un morceau pour un album de Thug depuis des lustres. Il s’aligne aux ambiances tamisées et signe deux co-productions: Stupid/Asking et Love You More, deux des meilleurs morceaux du projet. Le premier est une injection de sérotonine dès les premières notes et le tag de Metro bramé par Thug, en passant par le falsetto touchant et les harmonies de Thug, jusqu’aux propos de Thug. Ici, durant les deux refrains, il parle du point de vue de sa chère et tendre, qui d’une part le fustige pour ses écarts, puis l’avertit qu’elle est éreintée de devoir toujours demander des choses basiques. Un morceau dans la plus pure tradition des chansons d’amour de Thug, à savoir de la très bonne musique. Punk contient son lot de bonne musique, que l’on ne s’y trompe pas: on retrouve Future sur Peeping Out the Window, qui constitue l’une des seules collaborations – sorties officiellement et hors Super Slimey – réellement à la hauteur des attentes entre les deux artistes. Future livre ici la toute meilleure performance invitée de l’album et assurément le meilleur refrain ; il s’est ouvert les veines pour laisser couler un torrent de mélancolie rappelant les meilleurs moments de son run légendaire, et en a profité pour fournir un bref commentaire sur la situation concernant les forces de police aux USA: « all i see is a bunch of racist-acc cops tryna catch a n**** slackin like Jim Crow ». Mention honorable au très jeune Bslime (14 ans!) qui offre un couplet plus qu’honnête et comportant la ligne « we make temporary decisions, change the fuckin climate ». 

Si Thug a travaillé sur l’album jusqu’à la semaine de sa sortie, pour autant, bon nombre de morceaux sont relativement vieux, surtout d’après ses standards. Le second morceau de l’album, Stressed, était initialement prévu pour l’EP On the Rvn de 2018, et ne comportait que Thug et T-Shyne ; il n’avait finalement pas pu y figurer pour cause de problèmes de sample clearance. Jermaine Cole, quant à lui, a enregistré son couplet durant le KOD Tour où il était accompagné de Thug. C’est d’ailleurs, il faut bien l’avouer, un temps fort, ce couplet du fils prodigue de Fayetteville, qui sonne revitalisé et vigoureux, tout comme sur The London ; à croire que ce genre d’émulation artistique lui fait le plus grand bien. D’autres morceaux, quant à eux, sont anecdotiques au point de se demander sous quel genre d’impulsion, en ayant à l’esprit la ligne directrice de l’album, la décision a été prise de les ajouter à l’album. Icy Hot, avec Doja Cat, en fait partie, et même si les harmonies de cette dernière n’y sont pas désagréables, le propos et plus généralement la musique en elle-même n’apportent absolument rien ; cela ne contribue qu’à rallonger un peu plus l’album. D’autant que la seconde moitié de Punk est très solide en soi, si l’on fait abstraction de Scoliosis: tout comme Icy Hot, ce morceau ne va nulle part. Il avait déjà leaké il y a quelques mois et avait rapidement été relégué au rang d’insignifiante perte de données. Le fait que la personne qui le vendait n’en voulait pour même pas 50$ devrait suffire à illustrer sa médiocrité. Ceci dit, puisqu’il précède Bubbly, un des seuls bangers de l’album, on aurait pu le tolérer, mais le mix étouffé ne mettant absolument pas en valeur la production la réduit à une sorte de bruit de fond, et clairement, ça n’aide absolument pas à endurer le couplet de Lil Double 0, ni à pardonner Thug pour avoir nommé un second morceau Scoliosis (le premier figurant sur Slime Language 1). Ironiquement, c’est un des morceaux les plus « récents » de l’album, mais soyons francs, les ersatz de Hot, on en a marre, surtout que ce n’est même pas Wheezy derrière les manettes, mais Nuki et Kutta Beatz qui tentent de reproduire sa magie. 

À propos de Wheezy, il faut encore une fois lui tirer notre couvre-chef, tout comme à Yung Exclusive, Cardo, Johnny Juliano, Dez Wright et MU Lean, pour la production de Bubbly (à défaut d’avoir fait quelque chose d’intéressant pour Icy Hot) tout du moins la première partie, avec sa sirène à la fois électrisante et angoissante, qui convient parfaitement à ce que Thug et Travis font dessus. Je tenais certes à donner ses lauriers à l’équipe de producteurs, mais qu’on se le dise: se mettre à 6 pour créer une production en deux parties de cet acabit, ça tient presque du misérable. Ces messieurs ont mis en place un beatswitch qui déroule une production tellement typique de Drake qu’il est littéralement impossible de la retenir même après 10 écoutes, pour un couplet qu’il a probablement enregistré les yeux fermés dans sa robe de chambre avec sa chouette OVO sur l’épaule et Adonis qui lui demandait pourquoi il utilisait l’expression « on fleek » en 2021, puisqu’il pensait qu’elle appartenait à son année de naissance. Bref, on a vu largement mieux, plus avant, on était en droit d’attendre mieux vu le commando figurant sur le morceau. Et s’il n’est pas aussi inutile que Scoliosis, il s’en rapproche dangereusement. Car il faut le dire, si un changement de tempo est forcément bienvenu, sur le papier, dans un album si long, encore faut-il qu’il s’intègre correctement à l’ensemble. Or ici, ce n’est pas le cas des morceaux mentionnés, ni de Rich N**** Shit qui, malgré la production détonnante de Pi’erre Bourne, avec une basse riche donnant l’impression d’être sous le capot d’une Dodge Viper, ne parvient pas à convaincre. Il provient probablement des sessions SMF et ressemble bien trop à Jumped Out the Window pour être digne d’intérêt. C’est d’ailleurs un exploit que le morceau suivant, soit plus constructif: Livin It Up, avec Post Malone et A$AP Rocky. Le morceau s’intègre bien à l’ensemble, permet à Thug de livrer un couplet se mariant parfaitement avec la guitare de Charlie Handsome, et on a même droit à quelques mesures de chant étonnamment pas désagréables de la part de Rocky. 

Fort heureusement, la section qui suit voit Thugger s’envoler en solo pour 4 morceaux, après les très bons Contagious et Yea Yea Yea ; ses solos sont quasiment tous des temps forts, ce qui n’est évidemment pas une coïncidence. Droppin’ Jewels est aisément un des meilleurs titres de Punk, la production élégante à souhait, avec son piano discret mais efficace, de Turbo, Ghetto Guitar et K-Notes (tous de fréquents collaborateurs de Gunna) déroule le tapis rouge à Thug pour rester fidèle au titre du morceau. Il s’exprime durant le premier couplet avec la hauteur, la sagesse et l’assurance d’un patron de famille mafieuse, que ce soit en s’adressant à ses soldats: « Drop a body and you wouldn’t have to pay for lunch » ; sa progéniture: « I told my son, if he wanted to live, he might gotta catch a body » (un tantinet abusif comme épreuve du feu, qui rappelle la scène où un jeune Ray doit abattre un ennemi de sa famille dans le film d’Abel Ferrara The Funeral) ; ou sa copine du moment: « I told my bitch to stay behind me, I’m in my zone » (involontairement très drôle au passage). Le second couplet laisse place à des réminiscences d’un passé dorénavant lointain: « I came up just watchin my pop gamble my food stamps » contrastant avec son style de vie maintenant plus serein « It was dark, then I came to the light / I was poor, now my doors suicide ». Évidemment, le tout est encadré par un refrain marquant, comme finalement assez peu d’autres morceaux de l’album, malheureusement, mais aussi bon nombre de beats. Il faut bien l’avouer, d’une part le travail de production est certes subtil, fouillé, très musical, il n’en reste pas moins souvent peu mémorable. On a l’impression d’avoir déjà entendu ça chez d’autres artistes, comme NoCap ou Rylo Rodriguez, et c’est vraiment décevant, Thug nous ayant habitués à tout justement ne faire penser à personne d’autre qu’à lui-même. La production de Hate the Game en est un parfait exemple. Heureusement, dans cette dernière section, Love You More, probablement le morceau le plus distinctif de l’album, est une bouffée d’air frais. Même si on aurait pu souhaiter une dimension un peu plus ambitieuse pour le morceau, qui sonne étrangement tranquille pour de la pop, les trois compères donnent leur meilleur pour offrir une pomme d’amour sucrée au point de terrasser sur le champ un diabétique. Mention spéciale d’ailleurs à Gunna qui sonne comme s’il était directement descendu des cieux jusqu’en studio. 

Avant de conclure cette review, il est nécessaire de parler du dernier morceau de l’album. Au cours de son interview au Breakfast Club, Young Thug a été questionné sur l’apparition de Mac Miller. Effectivement, c’était une surprise pour la majorité des gens, étant donné que ce ne n’était pas particulièrement de notoriété publique que les 2 artistes se connaissaient. Il se trouve que le morceau avait leaké l’année dernière, et comptait en featuring Trippe Redd en plus. Nous sommes évidemment tous soulagés qu’il ait été viré de la version finale. Thug a indiqué, dans un moment où l’atmosphère s’est chargée d’une stupéfaction et d’un choc extrêmes, que Day Before a été enregistré la veille du décès de Mac. Puis il a souligné la coïncidence presque trop grosse dans le fait qu’ils aient décidé de nommer le morceau ainsi: c’est une chanson à propos des femmes qui avant que les rappeurs soient célèbres ne voulaient pas d’eux, d’où le nom. Thug demande ensuite – après avoir exprimé l’hypothèse que tout ceci pouvait être un signe – à Charlamagne, avec une certaine candeur empreinte de gravité: « have you ever wished that God could just talk to you? ». Et à l’écoute du morceau, on ne peut effectivement pas s’empêcher de se poser la question. Le couplet de Mac rayonne tellement de traits d’esprits espiègles, de constats littéralement brillants, et d’une sérénité discrète mais palpable, rien de tout cela ne pouvait laisser entendre que quelques heures plus tard, il ne serait plus de ce monde. Si cette entité divine avait pu murmurer un mot à son oreille, les choses se seraient-elles passées différemment? Au contraire, peut-être qu’au moment d’enregistrer son morceau avait-il été touché par la grâce? Ces considérations certes naturelles ne mènent à rien, mais c’est tout justement dans notre nature humaine de se poser ce genre de questions. Que serions-nous sinon? En tout cas, en termes de symbolique, il faut apprécier le fait qu’à la fin du 1er couplet de l’album, Thug prie Nipsey de reposer en paix, et que le dernier couplet de l’album échoie à Mac. On peut difficilement qualifier cela de cercle vertueux, on peut en revanche se dire que c’est d’un certain sens dans l’ordre des choses. De plus, cette touche finale, de vulnérabilité, de fragilité, qui rappelle l’inévitable conclusion de notre séjour ici-bas, renvoie au concept de punk selon les mots de Jeffery Lamar Williams: pour lui, cela représente des individus purs de coeur et d’âme, PURE étant l’acronyme de « People U Rarely Eye ». Il avait raison. On ne verra pas d’autres Ermias Asghedom, on ne verra pas d’autres Malcolm McCormick, et quoiqu’il arrive, on ne verra pas non plus d’autres Young Thug. 

Imaginez-vous être un internaute assidu de Reddit, de Leakthis, de plusieurs discords en rapport avec les leaks. Gardez à l’esprit que ce phénomène des leaks a sa propre culture, son propre marché, et intègre forcément la culture des snippets (extraits de morceaux diffusés par les artistes sur leurs réseaux sociaux ou en live, dont sont friands les plus gros stans). Bien, maintenant, supposons que vous êtes particulièrement fan de Young Thug, au point de connaître par coeur tous les snippets qu’il a diffusé au cours des 4 dernières années, sur ses réseaux sociaux notamment. Durant les semaines précédant la sortie de Punk, vous vous êtes monté le bourrichon en fantasmant que les morceaux dont sont issus vos snippets favoris allaient atterrir sur l’album, ou du moins qu’au vu de tout le matériel vraisemblablement exceptionnel dont dispose Thug, il est virtuellement impossible qu’il sorte un album décevant. C’est bon, vous vous êtes bien figuré cette situation dans laquelle vous vous tirez une décharge de chevrotine sur les sabots? Imaginez donc pour finir que la plupart de vos morceaux rêvés ne figurent absolument pas sur l’album, remplacés par des déceptions sonores ou des palliatifs de moins bonne qualité, vous procurant une énorme déception. Eh bien c’est ce qu’ont ressenti énormément d’individus ayant ce profil, en écoutant l’album. Quoi que vous deveniez, ne finissez pas comme eux. Mais vous êtes maintenant au courant, grâce à ce que vous venez de lire, qu’il était possible qu’il sorte un album très différent, peut-être bien meilleur. Mais ça aussi, est-ce vraiment utile de le retenir? Absolument pas. Même sans savoir tout ça, l’album a un goût d’inachevé. Tout est réuni pour offrir un album de qualité, et dans le fond, ça en est sans doute un, simplement, on ne peut réfréner ce sentiment. Malheureusement, il n’y a qu’une mince poignée de morceaux qui peuvent rivaliser avec ses oeuvres les plus marquantes. Punk semble être complémentaire à SMF en cela qu’il incarne lui aussi une rendition diluée de ce que Young Thug sait faire dans les domaines respectifs à chacun des deux albums.À ce point dans sa carrière, pour aller jusqu’au bout de son ambition, l’artiste aurait peut-être pu bénéficier d’une équipe de production sortant de ses collaborateurs habituels: ici, Thug fait l’effort de se challenger un peu lui-même, mais les beats sur lesquels il évolue ne lui offrent aucun défi particulier. Il est clair et net qu’il est toujours en pilote automatique 90% du temps. Il pourrait en outre s’inspirer de Future qui, sur ses albums, ne s’embarrasse pas d’invités inutiles ou pouvant lui procurer des streams supplémentaires, qui tirent toujours le produit fini vers le bas. Les comparaisons avec Beautiful Thugger Girls vont bon train également – c’est légitime – mais BTG avait le mérite de ne comporter pour ainsi dire aucun déchet, de tenter des choses nouvelles, et d’avoir tant de temps forts qu’il monopolisait notre attention de bout en bout. Ce n’est pas le cas de Punk. Bien sûr, on ne peut que louer l’initiative de Thug à innover, on l’accueille même à bras ouverts! Simplement, il n’est pas parvenu à cristalliser cette innovation en un objet convaincant. On retient des textes plus personnels, des instants de grâce sublimes, mais l’ensemble est trop plat et ne parvient pas à s’élever vers les cieux cléments qu’on aurait voulu le voir atteindre. Il effleure plusieurs fois l’âme du monde, il canalise parfois le génie enfoui au sein du mètre 91 de Jeffery Lamar Williams, mais l’étincelle de vie est trop fugace, trop volatile pour se loger dans l’écrin, encore perfectible, qui lui a été confectionné. Reste à savoir si cet album, de par ses imperfections de conduite tout comme par la direction artistique malgré tout plutôt correcte, n’est pas une transition pour l’artiste, qui pourrait tout à fait mener à quelque chose de vraiment formidable. Si Punk est un balbutiement, on a quand même hâte d’entendre la forme stable du discours.

PS: Pour ceux que cela intéresserait, il faut savoir que l’album avait, dès 2019, une tracklist, qui est bien différente de celle qu’on lui connaît aujourd’hui. La voici, à titre de comparaison, pour vos recherches, ou simplement pour votre culture. Ashin’ the Blunt a leaké en début d’année dernière. 

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