Black On Both Sides

« Le bonheur est la plus grande des conquêtes, celle que l’ont fait contre le destin qui nous est imposé » (Albert Camus, 1948)

 N’y a-t-il pas chose plus gratifiante que d’échapper au triste destin qui s’impose à nous? Pour Albert Camus, la réponse est indéniablement oui. Pour Dante Terrell Smith, elle l’est aussi. Né en décembre 1973, tout le destinait à devoir affronter une existence tumultueuse. Elevé à Brooklyn en pleine épidémie du crack, il rencontre très vite la mort quand, à l’âge de cinq ans, son frère ainé se fait percuter par une voiture. Quelques années après, il voit son quartier sombrer dans la violence et le trafic lorsqu’explose la surconsommation de stupéfiants à New York. A l’instar de bon nombre de ses amis, il semblait vouer à emprunter la voix du vice pur échapper à la terrible réalité qui se présentait à lui. Or, la vie en a voulu autrement. Dès l’âge de six ans, il va multiplier les auditions en école d’art & spectacles. Sa mère, en plus de souhaiter satisfaire les rêves de son fils, y voit une opportunité de le sauver de cette violence. Ce pari va vite s’avérer gagnant. Dante va intégrer la Philippa Schulyer, un collège de Brooklyn spécialisé dans l’art. La suite de sa scolarité s’effectuera dans des établissements semblables. De fait, le goût du New-Yorkais pour la comédie ne va jamais cesser de croître. Plus important, cela va lui permettre de ne pas sombrer dans la délinquance. Même s’il s’extirpe quelque peu du milieu populaire de Brooklyn, son âme y réside encore. Ce lien substantiel va nourrir une passion pour le rap, genre alors en pleine explosion. Bercé par la musique d’Afrika Bambataa et de Run DMC, il s’y essaie à l’âge de dix ans.

A vingt ans, il monte un groupe prénommé Urban Thermal Dynamics avec son frère Denard. Malgré l’absence d’un véritable album, le duo se fait remarquer par Maseo de De La Soul, un trio hip-hop déjà bien établi à New York. Grâce à cette filiation, le bien nommé Mos Def sort en 1997 Universal Magnetic, son premier single en major. C’est cependant un an plus tard qu’il va marquer durablement le paysage du rap. Au milieu des années 90, Dante travaille dans une librairie de Brooklyn au côté d’un certain Talib Kweli. Les deux New-Yorkais partagent la même passion pour le hip-hop. Mos Def, impressionné par Talib, va le présenter à Rawkus Records, un label de rap indépendant dans lequel il vient de signer. En 1998, cette connexion donne lieu à Mos Def & Talib Kweli Are Black Star.  Véritable carton critique, l’album attise la curiosité de nombreux médias et fans de rap qui voient dans ces deux compères les nouveaux ambassadeurs d’un nouveau rap conscient. Son succès va encourager Rawkus à produire le premier album de Mos Def. Un an plus tard, ce dernier publie Black On Both Sides. Au vue de l’accueil de Black Starr dans les journaux hip-hop, il était difficile pour Dante de jouir à nouveau d’un accueil critique aussi dithyrambique. Pourtant, Black On Both Sides fait encore mieux que son prédécesseur. Dès sa parution, il est présenté comme un disque « important ». Ne nous y méprenons pas, même si ce terme peut sembler aujourd’hui dénué de sens tant il est galvaudé, son usage est ici justifié. Black On Both Sides est un album prodigieux, le genre d’oeuvre que tout artiste qui se respecte rêve d’accoucher un jour. A l’occasion de sa tournée anniversaire, nous sommes revenus sur ce classique qui ne cessera jamais de nous éblouir.

NB: En 2012, Dante Terell Smith abandonne le nom de scène Mos Def pour adopter celui de Yasiin Bey. Par respect, nous veillerons à l’appeler ainsi dans le reste de l’article

« I fear no man cause faith is the arrow »

Know That, Yasiin Bey & Talib Kweli (1999)

Par de multiples aspects, Black On Both Sides est un album unique dans l’histoire du rap. Alors que l’apogée de Bad Boy Records et son opulence omniprésente marque la fin des années 90, Yasiin Bey s’écarte de tous les codes prônés par le label de Puff Daddy. Le ton est donné dès l’introduction Fear Not Of Man. Au contraire de nombreux rappeurs de l’époque qui commençaient leurs disques en rappelant qu’ils étaient les rois du rap jeu, il préfère se placer immédiatement sous l’autorité divine. Il ne peut pas se proclamer « the greatest », seul Dieu l’est. On retrouve ce détournement habile des codes du rap plus d’une fois sur l’album. Speed Law témoigne de son rejet de l’egotrip. Ce qui peut sembler être un plaidoyer pour l’ego du natif de Brooklyn est en réalité un morceau relativement humble. L’analogie entre la mauvaise gestion d’une carrière et les limitations de vitesse est, en ce sens, très éloquente. La piste sonne au final plus comme un avertissement destiné aux jeunes artistes qui doivent faire attention à ne pas se brûler les ailes trop tôt.

Sur Ms Fat Booty, Yasiin Bey entame son récit d’une rencontre avec une femme en laissant présager un énième conte misogyne comme il en pleuvait à la fin du siècle dernier. Très rapidement, il se défait de ce classicisme nauséabond en livrant une histoire pleine d’autodérision, aussi drôle que respectueuse. 

S’il prend les codes du rap à contre-pied, Yasiin Bey ne méprise pas pour autant les autres rappeurs. Bien au contraire, il voue une profonde admiration pour cette culture à qui il doit beaucoup, il suffit d’écouter Hip-Hop, la deuxième piste de l’album pour s’en rendre compte. Tout ce qu’il entreprend contribue à faire du rap un art noble, une musique qu’il pense comme de l’arithmétique sur Mathematics produit par le légendaire DJ Premier. « Science sans conscience, n’est que ruine de l’âme », écrivait Rabelais dans Pantagruel. Black On Both Sides convaincrait le plus grand des sceptiques de la non-vacuité du hip-hop, notamment grâce à la spiritualité dont il est empreint.

« We live the now for the promise of the infinite »

Love, Yasiin Bey (1999)

Black On Both Sides s’inscrit dans la tradition des albums des Native Tongues, un collectif de rappeurs new yorkais composé des groupes A Tribe Called Quest, De La Soul, Jungle Brothers… Les oeuvres issues de cette mouvance se caractérisent par des lyrics plutôt ésotériques qui traduisent les réflexions spirituelles et existentialistes de ses membres. 

Yasiin Bey s’ancre indéniablement dans ce courant artistique. Il n’est presque jamais question de considérations triviales sur Black On Both Sides tant il ramène chaque titre vers une quête spirituelle qui devient l’un des fils rouges du disque. Comme le rappe Kweli sur Know That, la différence avec les autres MCs réside dans cet aspect qui inonde les compositions des compères de Rawkus Records.

Le travail réalisé sur les productions est, à ce titre, très éloquent. Elles ne prennent jamais le pas sur le rap de Mr. Bey, sans être pour autant trop discrètes ou inintéressantes, loin de là. L’alliage d’un sample du pianiste Bill Evans et I Know You Got Soul d’Eric B & Rakim sur Love crée une ambiance à la fois intimiste et sobre. L’auditeur peut donc se concentrer sur le puissant message qu’y délivre le natif de Brooklyn: l’Amour est la condition nécessaire à la paix. Difficile de ne pas tomber dans un festival d’évidences sur un tel morceau, pourtant la beauté de sa prestation ne cesse de nous sidérer tout au long de la piste, transformant ce qui semblait être une ballade triviale en ode magistrale. Cette quête spirituelle atteint son apogée sur le merveilleux Climb. Aux côtés de Vinia Mojica, il chante un conte ésotérique d’émancipation social aux lyrics si « abstract » qu’il est difficile d’en dégager une interprétation nette. Qu’importe si on ne comprend pas exactement ce qu’il souhaite y raconter, les harmonies vocales mêlées aux cordes distordues de la basse apportent un aspect intangible au morceau qui sublime la métaphysique de ses paroles. Yasiin Bey donne sans cesse l’impression d’être affranchi du matérialisme auquel nous sommes tous soumis. Néanmoins, il ne se présente jamais comme un homme détaché du monde dans lequel il vit. L’album compte de nombreuses réflexions sur l’état de nos sociétés, parfois tristement en avance sur leur temps. « Water used to be free now it cost you a fee «  met-il en garde sur New World Water, une fable dystopique dans laquelle l’eau serait devenue une ressource rare, une projection qui ne peut que rappeler les hypothèses d’une future guerre mondiale autour de l’eau. 

Outre ces anticipations, le traitement des questions inhérentes à la communauté noire en fait aussi une oeuvre en avance sur son temps.

« I’m from the slums that created the bass that thump back »

Brooklyn, Yasiin Bey (1999)

Comme son titre l’indique, Black On Both Sides embrasse et sublime l’héritage de la culture noire. Sur l’album, Yasiin Bey s’essaie souvent au chant et c’est à chaque fois dans le but de s’inscrire dans la tradition de la musique noire. UMI Says fait immédiatement penser à un morceau de reggae. La critique sociale puissante qui irrigue chaque note du titre ainsi que les libertés que s’octroie le rappeur et la guitare de will.i.am se rapprochent du genre popularisé par Bob Marley. Dans un geste artistique encore plus fort, il rétablit l’origine noire du rock sur Rock N Roll. « You may dig on the Rolling Stones // But they ain’t come up with that style on they own ». Le climax du titre voit le new yorkais entrer dans une frénésie folle typique du hard rock en clamant sur la production de Psycho Les « Who am I? Rock And Roll!». En plus de révoquer l’appropriation de sa culture par les blancs, il s’attaque directement à l’hypocrisie des sociétés occidentales vis-à-vis de l’insertion des personnes noires. Quand Q-Tip et lui chante sur le refrain de Mr. Nigga « Now, who is the cat at Armani buying wears / With the tourists who be asking him, do you work here? », il est impossible de ne pas croire qu’ils n’ont pas vécu cette situation.

Au-delà de ces critiques, il est surtout important pour Yasiin Bey d’adresser son amour à sa communauté. Cet amour se doit d’être universel, mais surtout intemporel. En terminant son disque par le morceau instrumental May-December, il envoie un message très fort. Une relation « may-december » désigne une idylle entre deux personnes ayant une différence d’âge prononcée. Ici, elle nomme celle qu’entretient Yasiin Bey avec la culture noire. Des siècles les séparent, mais l’artiste en a fait sa raison de vivre. Cette relation est si importante pour lui qu’elle transpire par tous les pores de l’album. Chaque piste est imprégnée d’un message « d’empowerment » adressé à la communauté noire pour lui rappeler sa valeur. La finalité du disque est de perpétuer cette lutte pour l’égalité des personnes noires. Il n’y aura jamais assez d’activistes pour entretenir ce lien. La culture noire fait partie de leur vie et il n’appartient qu’à eux de la défendre.

« You want to know how to rhyme, you better learn how to add »

Mathematics, Yasiin Bey (1999)

Les différents thèmes de l’album n’auraient pas aussi marquants sans la plume sidérante de Yasiin Bey. L’auditeur est sans cesse émerveillé par les trésors d’imagination qu’il déploie pour nous transmettre ses messages, bien souvent au moyen d’une poésie sublime. L’analogie entre le rap et les mathématiques sur Mathematics relève du génie, sûrement car elle ne tombe jamais dans la pure démonstration technique. Certes, les allitérations et les assonances créent un schéma de rimes complexe, mais cela dessert constamment l’intention du morceau. Même sur les (très) rares pistes sans thèmes, ses trouvailles stylistiques sont magiques, à l’image du back and fourth avec Busta Rhymes sur Do It Now.

Les productions d’orfèvre qui parcourt Black On Both Sides ont contribué à en faire un disque intemporel. Elles s’ancrent dans la tradition des beats des Native Tongues. L’influence des productions de Q-Tip y est plutôt marquée. On y retrouve cette même teinte jazz ainsi qu’une forte propension à l’usage de la basse, régulièrement jouée par Yasiin. Plus généralement, elles sont souvent composées d’instruments enregistrés en studio. Les notes de clavier, synthétiques ou non, participent à la construction d’une ambiance intimiste et paisible propice aux thématiques énoncées plus haut. La présence de Conga, un instrument à percussion afro-cubain, sublime l’héritage de la musique noire mis en avant par Yasiin Bey tout au long de l’album. En plus de réunir le gratin des producteurs new yorkais de l’époque (DJ Premier, Diamond D, Ayatollah, Q-Tip…), il convient d’observer que l’album accorde ses premières apparitions à 88-Keys, futur grand nom de la production (Kanye West, John Legend….)

Black On Both Sides appartient à la rare catégorie des albums intemporels. Plus de vingt ans après sa sortie, il n’a pas pris une ride. La plume ingénieuse de son interprète ne cessera jamais de nous sidérer. Plus que tout, ce sont les thèmes du disque qui en font une oeuvre irrémédiablement actuelle. Yasiin Bey apparaît par bien des aspects comme un artiste précurseur. Le sentiment d’urgence qui en émane fait tristement écho aux terribles évènements survenus ces cinq dernières années aux Etats Unis au sein de la communauté noire. Plus que jamais, celle-ci a besoin d’outils pour faire exprimer sa voix. Dante Terell Smith lui en a offert un il y a vingt ans, Black On Both Sides, et il restera à jamais inoxydable.

Merci à Krumpp, organisateurs du concert de Yasiin Bey à Rennes, de nous avoir choisi comme partenaire.

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