DONDA: L’ÉVANGILE SELON KANYE WEST

NB: Partie 3/3.

Romains 8:13: Sacrifice et renaissance?

Lors de la listening party du 5 août, Kanye West a reproduit un segment de la performance de Joseph Beuys, I Like America and America Likes Me. Revenons quelques instants dessus. Tout d’abord le titre, suffisamment explicite, à prendre ironiquement, dépeint la relation amour/haine de Kanye West avec son pays. Cette performance de Beuys consistait à représenter le fossé entre les espaces naturels et sauvages, et les espaces modernes et urbains. De plus, il faisait référence aux difficultés qu’ont les amérindiens à retrouver leur place au sein de la société américaine blanche, qui les a injustement dépossédés de tout. Sauf qu’en l’occurrence, c’est un homme noir en la personne de Kanye West qui a pris la place du blanc qu’incarnait Beuys, et que le coyote est devenu un lit. On peut voir ici un questionnement sur le rapport que West entretient avec l’enfance, son enfance, dont le lit est un élément fondamental. Ensuite, Joseph Beuys a expliqué par la suite que cette pièce comme ses autres travaux étaient conçus pour enjoindre les gens à reconnaître que le monde est plein d’énigmes, mais que c’est justement l’Homme la solution à ces énigmes. En outre, il souhaite enjoindre à trouver des solutions dans un processus social créatif. Si on rapporte ça à ce que West a mis en place à travers les différents shows présentés, on peut y voir le développement de ce processus, étape par étape. 

Jusqu’à cette semaine fatidique menant à l’ultime show au Soldier Stadium, le fameux doute subsistait encore comme force majeure dans l’appréhension des évènements donc. Premièrement, le fait qu’il fasse construire cette reconstitution de sa maison d’enfance, initiative préfigurée par ce post Instagram. West souhaitait initialement brûler la maison, mais la ville de Chicago a fini par lui refuser l’autorisation. Étymologiquement, un sacrifice signifie « rendre sacré », ceci en renonçant à un bien, à une bête pour l’offrir à Dieu. Cependant, dans le Psaume 51:16-17 de l’Ancien Testament, il est dit ceci (variable selon les traductions mais dont la teneur reste constante): 

Si tu eusses voulu des sacrifices, je t’en aurais offert ; mais tu ne prends point plaisir aux holocaustes. Les sacrifices qui sont agréables à Dieu, c’est un esprit brisé: Ô Dieu, tu ne dédaignes pas un coeur brisé et contrit.

Ainsi, ces sacrifices matériels ne sont qu’une pratique métaphorique renvoyant à la véritable essence sacrificielle, la seule qui importe à Dieu, à savoir le repentir. La confession simple est une chose, l’authentique repentance en est une autre: c’est l’aveu de la perte de quelque chose de profondément précieux, ou l’aveu de l’égarement tout court, qui mène à la forte volonté de le retrouver, de se retrouver. Pour relier cette pratique avec les évènements du Soldier Field, j’invoque le souvenir du film Le Sacrifice, d’Andreï Tarkovsky, d’ailleurs le dernier qu’il sortit avant son décès en 1986. En peu de mots, dans celui-ci (attention spoiler), le protagoniste principal, Alexander, qui vit avec sa famille dans une grande maison au bord de la mer, expérimente un bouleversement psychologique énorme lorsqu’est annoncée à la télévision une guerre avec possibilité d’un holocauste nucléaire. Il n’avait avant cet évènement aucune foi en Dieu, mais ici le conjure de mettre fin à ce cataclysme, jurant de sacrifier tout ce qu’il a de cher pour que cela cesse. Et en effet, par la suite, tandis que toute sa famille est en promenade, il brûle la maison, fait voeu de silence et est arraché à sa famille pour être interné. Dans ce sacrifice des choses matérielles, qui n’ont que peu de valeur face aux enjeux spirituels et vitaux, Alexander va trouver sa salvation, car cela revient à se mettre à mort lui-même, à sacrifier son moi psychologique. Dans cette destruction, dans ces ruines vont se former le terreau de la vie, de la renaissance, de la transcendance. Se débarrasser du contingent pour ne conserver que l’essence profonde. C’est ainsi également une forte critique du matérialisme rampant qui gangrène la société que fait Tarkovsky: selon lui, cela nous détourne des aspects fondamentaux de l’existence. Dans l’abandon de tout ce superficiel, ainsi que de soi-même, et dans la conséquente naissance d’une matrice nouvelle, le deuil survient puis se dénoue de manière libératrice. Certes, West n’a pas pu concrétiser entièrement sa vision, raison pour laquelle il s’est cantonné à s’immoler lui-même, mais cela symbolise quand même un sacrifice, une purification par le feu, pour ainsi renaître. 

Vient ensuite cette photo d’un tatouage représentant le Rock of Ages, un tableau de Johannes Oertel à l’origine, datant des années 1860, reproduit à de nombreuses reprises par la suite. On y voit 2 femmes, l’une déjà accrochée à une grande croix, aidant l’autre à s’y aggriper aussi, pour se sauver des eaux tumultueuses. En somme, c’est une représentation de la puissance de la foi durant des temps difficiles. Passons à ce screenshot d’un passage du court-métrage de Georges Schwizgebel, Le Ravissement de Frank N. Stein, qui date de 1982. Bien que cette oeuvre soit très ambigue et ouverte à diverses interprétations, on peut a minima relever les thèmes de la création de la vie, et de la naissance de l’amour, bien que ce dernier ne semble pas être réciproque. On assiste à la résurrection de Frankenstein, puis à son développement en tant qu’être vivant à travers son chemin, peuplé de silhouettes informes semblables à des entités maléfiques, jusqu’à devenir relativement humain, ou du moins atteindre sa forme finale, forme rejetée par sa fiancée, horrifiée de son apparence. Sans entrer dans des interprétations trop poussées, on distingue au moins un thème évident et cher au Kanye de ces derniers temps, à savoir un cheminement interne laborieux à travers les ténèbres. 

Enfin, et certainement pas des moindres, cette dernière photo, où l’on voit Kanye West venant tout juste de laisser tomber son masque. Ce que cela signifie? Pour lui, ça signifie tout. Cela signifie que le processus est terminé, qu’il est enfin prêt, c’est l’heure de sa résurrection. Il ne va plus se dissimuler. Comme si ce masque avait été un bandage, permettant à sa face, à son identité, de se reformer. Cela symbolise pour lui le fait qu’il revienne à lui-même, estimant peut-être qu’il s’est trop longtemps perdu. Et de fait, à la fin du show du Soldier Field, juste avant de renouveler ses voeux de mariage avec ce qui semblait être Kim, il a retiré son masque, tout ça tandis que No Child Left Behind était joué dans le stade. Sans doute une manière de rassurer ceux à qui ça importe qu’au final, leur couple est pour le moment sauf, et qu’effectivement, pour l’instant, aucun de leurs enfants ne sera laissé pour compte. Une sorte d’achèvement de la thérapie de couple sponsorisée par Balenciaga longue de plus d’un mois et demi. On pousse un long soupir.

Éphésiens 4:27: N’est pas Dieu qui veut

Pour être tout à fait transparent, je suis obligé de clarifier quelques points. Il se trouve que, comme une certaine portion d’entre vous, j’ai douté de Kanye West jusqu’à la dernière minute. Comme vous le savez, le doute est l’ennemi de la foi. Nous avons eu largement assez de raisons de se méfier de lui. Cependant, parallèlement, les évènements des deux premières listening parties, leur mise en scène, leur symbolisme, le degré de préparation et enfin leur déroulement si spectaculaire n’ont peut-être pas été estimés à leur juste valeur. Le fait est que dans le cas de Kanye West, et vous en conviendrez peut-être, nous sommes désormais peut-être parfois trop prompts à nous concentrer sur ses erreurs, les points négatifs qu’il présente, plutôt que sur ce qu’il peut faire de vraiment qualitatif. Et pour cause. C’est en tout cas ce à quoi j’étais arrivé le jeudi 26 août, quelques heures seulement avant la LP3 à Chicago. Avant qu’on assiste à la pure fuckerie que fut l’invitation de Marylin Manson et DaBaby. Il y a également un dossier à ouvrir sur les allégations de viol envers Don Toliver. J’étais pour ainsi dire prêt à passer outre bon nombre de choses pour quelque peu réviser mon jugement sur le bougre. C’est absolument aberrant de n’avoir comme autre hypothèse que de supposer que West les a ramenés car, dans sa tête, ils sont comme lui: 2 stars honnis par l’opinion publique, qui refusent d’admettre véritablement leurs torts. Vous voyez, c’est quand même assez édifiant de constater que même lorsque l’animal parvient à remonter quelque peu dans vos bonnes grâces, il s’arrange toujours pour copieusement merder à côté, probablement une histoire d’équilibre. En vérité, le doute, même s’il peut être dangereux, reste sur certains aspects une habitude, un sentiment très sain, car il permet de ne pas se laisser duper par des façades et sournoiseries. La leçon sera retenue. Au final, dans un développement inédit de la situation, c’est Universal qui a fait le bon choix en sortant l’album sans Jail Pt. 2 et le couplet de DaBaby. Bon, malheureusement, quelques heures plus tard, le morceau était clearé et rajouté sur l’album, mais on ne l’avait pas vue venir celle-là. On a également appris que Chris Brown avait vu le couplet qu’il avait enregistré pour l’album supprimé, cependant il figure sur le refrain de New Again. Décidément…

Les blagues s’écrivent d’elles-mêmes.

On pourrait arguer que la foi chrétienne, s’il était si pieu que ça, lui aurait défendu de rameuter ces gaspilleurs d’oxygène, mais ça serait trop naïf. D’une part parce que la chrétienté n’a jamais été particulièrement tendre envers la communauté LGBTQI, d’autre part parce que le viol fait partie intégrante de ses us et coutumes internes. Vous comprenez bien qu’à partir de là, on tombe sur un os. Que dis-je, un ossuaire entier. Et encore faut-il, de manière fondamentale, considérer l’insulte que cela constitue, pour ses victimes, d’inviter Manson sur le porche de la reconstitution de sa maison d’enfance. L’insulte que cela constitue, pour la communauté LGBTQI, d’inviter DaBaby sur le morceau d’un des morceaux de son album. De par les vallons putrides d’internet, on assiste à une montée au créneau, pour défendre ces initiatives, des stans les plus abrutis de Kanye West – on lit des propos qui nous font reconsidérer le sacrosaint principe de la liberté d’expression, ni plus ni moins – chose à laquelle il fallait malheureusement s’attendre. Laissez-moi vous dire quelque chose. Il n’existe aucun prétexte, aucune justification valable pour défendre ce que Kanye West a fait en invitant ces énergumènes. Aucun. Votre « il fait ce qu’il veut » il part par la fenêtre avec vous, et on vous souhaite un bon aterrissage. Votre « il y avait du sens à les ramener », on va le compacter et vous le carrer dans la gorge comme ça vous aurez enfin pu avaler quelque chose de tangible en rapport avec Kanye. Votre « il faut séparer ces faits de sa musique » vous le direz à toutes les victimes d’abus sexuels de tous degrés et de brimades en rapport avec leur identité, et on vous regardera vous faire plier en 27 par des gens dont la colère est plus que légitime. Parce que si vous tenez ces propos, si vous avez l’audace prodigieuse de laisser votre odieuse logorrhée inepte déverser de tels immondices verbaux, vous n’êtes pas de vrais fans. Vous n’êtes que des nuages toxiques. Vous faites partie du problème. Il est tout de même souverainement effarrant de constater à quel point les plus minuscules cervelets sont ceux qui parviennent le mieux à s’enhardir suffisamment pour tenir des propos scandaleux et offensants. C’est la raison pour laquelle tant de pauvres et stupides gosses sans pères défendent tous les jours des milliardaires sur les réseaux sociaux. C’est également la raison pour laquelle tant d’artistes se traînant de très graves accusations parviennent encore à faire leur pain. Des personnes intègres sont en mesure de juger objectivement les actes même des personnes dont elles admirent le travail. Par conséquent, avec tout ça en tête, on comprend mieux (et on en est reconnaissant) comment tous les individus présentant de graves dsyfonctionnements de vertu finissent immanquablement par se trahir eux-mêmes. Ils ne savent pas se taire, et chaque mot sortant de leur caverne buccale nauséabonde est dangereux, certes pour les autres, mais aussi pour eux-mêmes. On peut au moins être soulagés d’avoir la certitude qu’ils se feront les propres architectes de leur ruine. 

And I repent for everything Imma do again.

New Again

Le crépuscule des idoles est infini. Ses horizons d’obsidiène noircissent sporadiquement le ciel, selon la chute des effigies. Les processions de fanatiques zélés s’empressent de se réunir autour des points de chute, comme des fourmis autour d’une miette de nourriture. Ils viennent pour être témoins d’un miracle, pour se baigner dans l’énergie spirituelle qui émane du site, pour écrire un nouvel évangile peut-être. Ils viennent pour trouver une explication au fait que lors de la chute du monolithe, des dizaines de maisons ont été écrasées, que l’impact a causé beaucoup de tort aux autochtones. Tout ce qu’ils y trouveront, c’est l’égarement. Mais de ça, ils sont déjà coutumiers. Ils ne se rendent simplement pas compte que leur inconscient ne fait que les pousser dans cette voie. Seigneur, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font. Nous, on laisse le pardon au bon seigneur. Pour nous, il n’est pas question de leur pardonner, ni d’oublier. Il n’y aura sur cette terre aucun pardon pour ceux qui ont commis des choses impardonnables. 

Il n’empêche, quelle vaste blague d’oser avoir la prétention de mettre en scène le pardon du seigneur dans son petit stade avec sa petite maison. L’égocentrisme de cet homme est donc sans limite. Il n’est investi d’aucune autorité lui permettant d’absoudre qui que ce soit. Il n’est qu’une épave à la dérive qui s’est raccrochée à une statuette de Jésus. Il a mis en scène son voeu de silence pendant tout ce temps, censé nous faire croire à une repentance pour ses péchés, tout cela pour tout envoyer valser 3 semaines plus tard. Que faire? Que dire? L’Homme a au cours des siècles et millénaires développé la fâcheuse tendance à détourner les usages d’à peu près tout ce qu’il invente. Entre la science et la religion, qu’il juge intimement liés, il y voit la possibilité d’une divinité: la déification de lui-même. Dans chacun de ces 2 domaines, on trouve des zélotes pratiquant leur prosélytisme imbuvable et souvent honteux. Dans les arcanes de chacun de ces 2 domaines, se trouvent des réalités plus noires et épaisses que le pétrole. Aucun être sur Terre ne peut se prendre pour Dieu, car aucun ne pourrait être irréprochable. Pourtant, ce sont les individus les plus fautifs qui s’octroient tout le loisir de laisser libre cours à leur mégalomanie, et c’est justement une énième faute de leur part. Les plus vertueux n’auraient jamais la prétention de s’ériger en autre chose que ce qu’ils sont, à savoir de simples êtres humains. Comment donc espères-tu être un Dieu, si tu n’es même pas capable d’être un humain correct?

Tout le caractère prétendûment sacré que West souhaitait infuser à ce show a été anéanti dans l’oeuf dès lors que Manson a pénétré l’enceinte du stade, et les quelques moribonds reliquats substistant se sont rapidement étiolés durant tout le temps qu’il est resté sur ce porche. Il invite le Malin au sein de sa matrice originelle? C’est un blasphème. C’est de l’hérésie. C’est la négation de tant de choses. Est-ce que West s’en rend bien compte? Et même, est-ce que cela importe? C’est suffisamment répréhensible en soi pour que l’on ne s’encombre pas de futiles considérations de cet acabit. On distingue les personnes réellement chastes par leur authentique et incorruptible tendance à essayer d’être bonnes ; tandis que les autres ne font que s’évertuer à tenter de berner les autres et eux-mêmes dans leur maladroite entreprise de fausse foi. La religion n’a même rien à voir là-dedans, il s’agit ici de principes la transcendant totalement, la préfigurant même. La religion n’est qu’un cadre institutionnalisant des valeurs essentielles qui existaient bien avant elle. Une chose est certaine, on ne peut qu’être émerveillés en constatant que la cancel culture est un phénomène au final assez peu puissant dans l’état actuel des choses. Kanye West comme d’autres y semblent totalement immunisés. MBDTF track 3.

Impossible de ne pas penser à Donda West. Aurait-elle cautionné que son fils fasse venir un prédateur sexuel sur le porche de la reconstitution de sa maison? N’aurait-elle pas passé un gros savon à son gosse en lui disant qu’il manquait de cohérence dans sa démarche? Aurait-elle regretté d’avoir grandement participé à l’érection de son égo surdimensionné? On ne le saura jamais, mais à titre personnel, j’aime à croire qu’elle aurait été furieuse de voir ça. D’autant que finalement, son fils a encore une fois réussi à presque complètement se détourner de son objectif premier, c’est-à-dire centrer l’album sur sa mère. Entre fin juillet et cette version « finale », la plupart des extraits vocaux de Donda West sont passés à la trappe. Oh si, elle apparaît bien sur le morceau éponyme… pour parler de son fils. Beaucoup trop d’initiatives religieuses ou non, partent d’une bonne intention mais finissent par se vautrer dans l’indécence. 

Psaumes 38:1: La sempiternelle quête de soi

Ô solitude, ton lierre enlace mes membres, ta mousse recouvre ma peau, tes racines immobilisent mes pieds. N’est-il pas paradoxal qu’être seul, que l’on peut voir comme un synonyme de liberté, soit parfois si débilitant? Et pourtant, ça ne serait que gratter l’écorce de l’arbre que de n’en rester qu’à ce simpliste constat. Il convient de distinguer la solitude de l’isolement. La première n’est pas figée, et constitue un temps propice à la réflexion, à la maturation des idées, elle peut forger. Le second, on le subit, il nous afflige, mène lentement à l’agonie. Le monde est un endroit gigantesque et bien désert, on ne peut que l’endurer. Comment ne pas s’y perdre? Fort heureusement, il y a tous nos semblables pour y remédier. Affronter la solitude à plusieurs, n’est-ce pas l’un des propres de la vie? On peut penser que Sartre avait raison, pour ma part je dirais que le paradis, c’est les autres. Du moins, seulement lorsqu’on sait trier sur le volet les gens qu’on décide de fréquenter. Lamartine, quant à lui, je dois dire que je le trouve particulièrement dramatique. Ce n’est pas tant que tout nous semble dépeuplé si un être particulier nous manque, c’est peut-être plutôt qu’on a fait l’erreur de trop en dépendre. Évidemment, ça ne peut pas se contrôler si facilement, c’est entendu. Le cordon ombilical est difficile à sectionner, l’anneau de mariage difficile à remiser. La garde partagée difficile à supporter. Certains ne s’en remettent jamais. Les plaies de l’âme ne connaissent aucun remède miracle. On naît avec certaines d’entre elles. Si jeunes et déjà si amochés. On a inventé la religion pour ça, ai-je entendu dire. Les rumeurs de jadis sont-elles les vérités d’aujourd’hui? Il faudrait demander aux montagnes, aux océans et aux nuages, des sources sûres, qui contiennent le nectar de la terre. Peut-être ont-ils les réponses à nos questions, peut-être se gaussent-il allègrement de nos tourments. Le bruissement des arbres est-il une moquerie ou une vibration de compassion? Le sens du vent est-il censé nous orienter ou nous introduire en erreur? On aime à croire qu’il y a quelqu’un, là-haut, en dedans, dans toutes les choses, en nous, peu importe le foyer qu’on lui choisit, qui a pensé à tout ça. En fait, c’est nous qui avons pensé à tout ça en premier. Vous est-il déjà arrivé de souhaiter être décapité? Pour peut-être expérimenter ce que cela fait de n’être seulement qu’un corps. Un soulagement? Si seulement. Le symbolisme, on y tient comme à notre vie. On vit, on survit de ces symboles qu’on aime discerner. On s’accroche au sens des mots pour ne pas être emporté par le souffle de notre interlocuteur. Si notre moteur s’éteint, c’est la fin, il faut ce qu’il faut. Alors on s’évertue, on avance, parfois contre le vent, parfois avec lui en poupe. Des vieilles âmes et la mer. Il arrive qu’on en vienne à souhaiter qu’on soit plus grand, pour ne plus avoir besoin de bateau, pour pouvoir toucher le fond marin et garder la tête émergée. Des artifices pour aider à la croissance, vous imaginez? La croissance est plus souvent forcée qu’elle n’est aidée. On cherche à contrôler l’impétuosité audacieuse de notre maelström intérieur, quelle présomption. Douce élégie. Tout est bon pour assister notre automédication maïeutique.

Le supplice de Tantale, dans la mythologie grecque, raconte l’histoire de Tantale, un des innombrables fils que Zeus a semé sur Terre, un bon vivant que les Dieux avaient pour habitude d’inviter à leurs banquets. Un beau jour, Tantale, par cruauté, leur offrit son fils Pélops en guise de repas. Les Dieux remarquèrent aisément le sombre office, sauf Déméter, qui eut le temps d’en déguster l’épaule. Ils ressuscitèrent le malheureux, et placèrent un morceau d’ivoire pour remplacer son épaule. Ils mirent ensuite au point un châtiment seyant à Tantale. Il fut condamné à supporter une faim et une soif inextinguibles pour l’éternité. Immobilisé dans le Tartare, près d’un arbre fruitier et d’un cours d’eau: dès qu’il s’approchait pour en croquer un, le vent éloignait la branche ; dès qu’il se penchait pour boire, le cours du fleuve s’asséchait. Il était à chaque fois à quelques centimètres seulement de pouvoir se sustenter. À plus d’un titre, on peut tous s’identifier à ce supplice, une étrange impression de déjà vu. Le sujet de cet article aussi, fût-il mis au courant de ce mythe. Se débattre, redoubler d’ingéniosité, mettre au point des stratagèmes, ou plus simplement tenter tant bien que mal d’atteindre son salut. Nos fruits et nos cours d’eau revêtent tous des formes différentes, mais le principe reste le même. Il s’agit de la grande quête de l’exorcisme des malédictions, et dans une telle entreprise, on doit tout dévoiler, on doit s’éviscérer, et tout mettre sur la table, pour y voir plus clair. On doit se faire haruspice, et ce n’est jamais beau à voir, mais il faut le faire pour s’y retrouver, se retrouver, puisqu’il faut effectivement tout laver dans le sang. Néanmoins, parfois, les hommes ont beau s’évertuer, ils pèchent par manque de cohérence ou de compassion.

L’occasion de rappeler qu’il n’est que très rarement judicieux d’idolâtrer qui que ce soit. Les plis et replis de l’âme de chaque être humain arpentant cette terre en détresse dissimulent monts et merveilles, mais également crevasses et putrescence. Dans l’absolu, pour s’y aventurer, il n’existe pas d’autre équipement plus adéquat que votre esprit critique. Son métal est robuste mais pas insensible à la rouille. Soyez rassurés cependant, explorateur, il vous suffit de prendre le temps de vous baisser pour ramasser une pierre à aiguiser, elles jonchent le sol, bien plus simples à trouver que des œufs de Pâques, et leur usage est bien plus gratifiant. La monochromie est en réalité beaucoup plus rare qu’on ne voudrait vous faire croire, tout comme l’est une véritable bonne vue. Nous ne sommes pas censés avoir besoin d’un kaléidoscope pour voir les réflections de la Lumière, ni celles des Ténèbres. De toute façon, au crépuscule, les soit-disant idoles tombent leurs masques, laissent choir leurs parures, révélant à quel point ces révérences étaient ineptes. Il n’y pas d’église dans la jungle, et la nuit, tous les chats sont gris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s