DONDA: PÈLERINAGE VERS LA REPENTANCE

NB: Partie 2/3. Toujours rédigé en collaboration avec @Louddd_.

Jacques 1:8: Se perdre pour mieux se retrouver

Le processus artistique, créatif de Kanye West est désormais entré dans l’histoire, pour de multiples raisons. En premier lieu parce que le hasard a fait qu’il est devenu un des artistes les plus révérés du XXIème siècle, dont la discographie, quoiqu’on en dise, est effectivement à s’en pâmer. Un nombre discutable mais néanmoins élevé d’albums classiques à sa ceinture, une liste de productions pour d’autres artistes aussi extensive que prestigieuse, et une propension presque anormale à l’innovation. De fait, très rapidement, l’homme comme son œuvre sont devenus objets de culte, pour les fans comme pour les médias, tous avides de détails concernant l’inception de tel ou tel album. Cette fascination a pris une ampleur particulièrement intense au moment de 808s & Heartbreaks, à cause du game-changer que l’album a été, dans son utilisation de l’autotune, son caractère pop, son influence énorme, et les motifs évoqués dans ses textes, inspirés par des tragédies personnelles. Par coïncidence, c’est vers cette année 2008 que, parallèlement, le comportement de Kanye va commencer à poser des problèmes à certaines personnes. Le deuil, et le choc attenant, le troublent profondément, et certains verrous sautent. L’année suivante, le tristement célèbre VMA Gate provoque l’ire de l’opinion publique et des médias, et son exil à Hawaii. Début de l’ère MBDTF.

Cette période, et cet album, marquent un tournant dans la manière dont Kanye va aborder sa musique. Il va mobiliser beaucoup plus de personnel que d’accoutumée, que ça soit au niveau des producteurs, ou des paroliers et chanteurs figurant sur les morceaux, ceux de l’album comme ceux des fameux GOOD Fridays. En outre, une myriade d’anecdotes toutes plus fantasques les unes que les autres feront surface, notamment celles à propos du fait qu’il a fait réécrire à Pusha T et Rick Ross leurs couplets sur Runaway et Devil in a New Dress un nombre incalculable de fois. Les sessions pour cet album sont devenues légendaires dans la mythologie West, et à raison, en rétrospective, tant l’album qui en est ressorti est excellent. Madlib et DJ Premier ont fourni des beats, ayant été finalement écartés, pour l’album. Q-Tip, Pete Rock, ou encore Statik Selektah ont également assisté à certaines sessions. Seal, Beyoncé, Santigold, Alicia Keys, MIA, Common, Ryan Leslie sont passés dire bonjour et enregistrer. Certains morceaux ont été conservés pour un usage ultérieur, qui s’avèrera être Watch the Throne. En effet, That’s My Bitch et The Joy ont été enregistrés aux alentours de juillet 2010. Kanye West conservera une majeure partie de l’équipe assemblée, à savoir Mike Dean, Jeff Bhasker, Noah Goldstein, Anthony Kilhoffer, et Plain Pat, ainsi que ce concept de Rap Camp pour ses projets suivants, faisant de lui un casteur de renom. Pareillement, les circonstances inorthodoxes de création, qu’il s’agisse du ou des lieux, de la cadence, ou de la division du travail, ne vont faire que s’accroître, voire s’aggraver, sur le tard. Il était auparavant l’architecte maître de son œuvre, il va désormais, pour le meilleur et pour le pire, revêtir la queue de pie de chef d’orchestre, et si le distinguo ne vous paraît pas d’une cristalline évidence verbalisé ainsi, il y a une vraie différence. Chaque album estampillé Yeezy devient alors une énorme machine. Il va de soi que l’album d’un artiste représente son état d’esprit au moment M n’est-ce pas? Eh bien il est très édifiant de constater la prise de proportions démesurées que les siens prennent au même moment où sa psyché et son ego subissent des mutations inédites. Tout est lié car Kanye West incarne son art au plus haut degré, on ne peut décemment pas lui enlever ça. Il est probablement un des artistes laissant le mieux, le plus fidèlement, sa musique parler pour lui. Il s’impose donc comme un fédérateur de talents, dans un souci de faire toujours mieux, toujours plus novateur. Il multiplie les invitations aux sessions comme les petits pains.

Yeezus va marquer une nouvelle évolution, puisque West fait appel à des producteurs d’électro et de techno pour concevoir l’identité sonore de l’album. Lors des sessions, il assignait à chaque contributeur un morceau, un élément particulier sur lequel travailler, en veillant à conserver une forte dynamique de groupe et à encourager l’émulation. Anthony Kilhoffer a d’ailleurs comparé le processus à une classe d’étudiants en arts. La productrice Arca, quant à elle, a expliqué que, par exemple, si un morceau invoquait un sentiment d’agression, 3 ou 4 contributeurs particuliers étaient désignés pour réfléchir à comment amplifier, magnifier la chose pour, au final, que Kanye lui-même en extraie la quintessence. En outre, la création de l’album a été très rapide, étalée sur seulement 5 mois: de janvier à fin mai 2013, avec la sortie le 18 juin 2013. Quelques jours avant la sortie de l’album, West a fait appel à Rick Rubin, pour l’aider à dégraisser et mieux compacter le produit brut, dans un souci évident de perfectionnisme, phénomène qui va par la suite devenir d’une récurrence presque maladive. La légende dit que le produit présenté à Rubin faisait près de 3h30, et que West lui a ordonné de le réduire et le dépouiller. Des 16 morceaux initialement prévus, Rubin conseilla de n’en garder que 10, dans un souci de concision. Toujours selon la légende, plusieurs morceaux ont été réenregistrés seulement 2 jours avant que l’album soit envoyé au label. Toutes ces anecdotes, vous les connaissez peut-être, mais elles sont essentielles pour fixer et mieux comprendre le nouveau code déontologique que Kanye West a adopté durant la décennie. En dernier lieu, si l’atmosphère nihiliste, implacable et sombre de Yeezus était propice à des lyrics du même ton, qui invitaient à l’agression, on a quand même constaté une grosse dégradation en termes de qualité d’écriture. On se demande bien, par exemple, qui était l’infâme ghostwriter derrière des lignes telles que « I be speaking Swaghili« , entre CyHi ou Malik Yusef. Tendance qui va elle aussi se confirmer par la suite.

In that magic hour, I seen good Christians, make brash decisions

Devil in a New Dress

Concernant TLOP, on va assister à une lente déliquescence de l’auparavant solide, ferme vision artistique de Kanye. En premier lieu, l’album a connu plusieurs noms, tous annoncés puis avortés par la suite: So Help Me God, puis SWISH, puis enfin, seulement quelques jours avant sa sortie, The Life of Pablo. Certes, MBDTF était à la base censé s’intituler Good Ass Job, et Yeezus, Thank God for Drugs, mais c’est la première fois que l’audience a pu assister à des rétractations publiques en temps réel. Plusieurs autres phénomènes qui deviendront également des fixations se sont produits pour la première fois durant TLOP: le fait que les collaborateurs de West se fassent les porte-paroles de la progression de la création de l’album dans les médias ; la release party au Madison Square Garden 3 jours avant la sortie de l’album ; la modification de la tracklist et de certains morceaux entre cette release party et la sortie effective ; la modification de la tracklist et de certains morceaux jusqu’à 4 mois APRÈS la sortie effective. Tout ceci additionné aux déviances précédemment citées bien entendu.

Quelques mois plus tard, en septembre, West annonce le titre de son prochain album: Yandhi. À partir de ce moment, on entre dans la période qui nous intéresse, car des premières sessions de Yandhi vont émerger des morceaux qui sont censés atterrir sur DONDA. Cette ère a également été victime d’un très grand nombre de leaks. Avant de poursuivre, arrêtons-nous quelques instants sur Yandhi. On a connaissance de près de 200 morceaux enregistrés pour cet album, sur à peu près 1 an. Près de 80 (dont un certain nombre sont des reference tracks, ou des démos) sont disponibles dans leur intégralité sur internet à ce jour, mais aussi pléthore de snippets. La durée de vie de l’album a été empreinte d’un chaos innommable. On sait également que la cover initiale était très similaire à celle de Yeezus, promptant moult spéculations quant à une suite. Une première release date, le 29 septembre 2018 a été loupée, malgré des indices de sortie encourageants, comme l’apparition à SNL de West, et un fuite accidentelle d’informations de la part d’Universal, indiquant que l’album contenait 8 morceaux. Qu’à cela ne tienne, Kim Kardashian se charge de rassurer tout le monde: elle annonce quelques jours plus tard que la nouvelle date de sortie est le 23 novembre. Le même jour que cette annonce de sa femme, West se rend aux QG de TMZ pour une interview (petit retour sur les lieux du crime, quel cliché), où il déclare plusieurs choses: l’album n’est en fait pas fini ; il va aller en Ouganda, pour reconnecter profondément avec ses racines, et ainsi pouvoir mieux avancer sur l’album ; les sessions du Wyoming ont servi de “superhero rehabilitation” pour lui, permettant une remise en forme et l’affirmation que Yandhi va être un vrai album de Kanye West, dans la veine de ses chefs d’oeuvre précédents. Enfin, et pas des moindres, il a indiqué qu’il ne prenait pas ses médicaments pour la bipolarité. Riche idée. 4 versions différentes de Yandhi au moins ont été mises au point: la première de début septembre 2018 (10 morceaux) ; la deuxième, censée sortir le lendemain de son apparition à SNL (8 morceaux) ; la troisième, issue des travaux en Ouganda ; la quatrième, celle du Black Friday. Toutes sont disponibles de manière totalement illégales aux bons endroits, gracieusement compilées par les stans les plus énervés de Kanye. En Ouganda, il travaille effectivement sur l’album 5 jours durant, et joue des nouveaux morceaux lors d’un événement de charité pour une école locale. Ah, et il aurait aussi échappé à un kidnapping. 

Instant anecdote. Selon plusieurs reports, à prendre donc avec des pincettes, le 13 octobre, sur un caprice de West, lui et toute sa smala sont partis faire un safari dans la jungle ougandaise. L’équipe de sécurité qui l’accompagnait a ensuite refusé de les laisser repartir à leur hôtel, puisque selon les gardes, il était impossible d’affréter un avion (oui, ils ont pris un avion pour aller faire leur satané safari, allez savoir, moi je ne veux pas) pour rentrer, et ils ne pouvaient pas garantir leur sécurité sur le trajet du retour. Ce bon vieux Kanye a donc pété une durite, et n’a rien trouvé de mieux que de faire appel à une équipe locale en renforts, sauf que son équipe à lui, d’une part n’a pas apprécié le geste, mais surtout, elle ne faisait pas du tout confiance aux nouveaux venus, pensant qu’ils voulaient kidnapper la petite famille, les souvenirs du braquage que Kim avait subi l’année passée encore très présents dans les esprits. S’en serait alors suivi un face à face entre les 2 groupes, flingues dehors, jusqu’au matin suivant, où les autochtones ont abdiqué, et où un avion a finalement pu être mis à disposition. 

Après la performance de Kids See Ghosts au Camp Flog Gnaw de Tyler the Creator en novembre 2018, qu’on ne pourrait décemment pas qualifier de mémorable vu que Kanye a oublié ses paroles de Reborn et Cudi Montage, il annonce que Yandhi n’est pas prêt, et qu’il le sera quand il le sera. 29 août 2019, stupeur. Kim poste une tracklist avec le nouveau nom de l’album, Jesus Is King, avec en prime une date de sortie! Le 27 septembre. Seigneur, faites qu’il cesse de jouer avec nos pauvres nerfs, mis à rude, rude épreuve. Sans surprise, l’album ne sort pas, et on apprend via TMZ (il est en effet devenu très copain avec cette bande de raclures de chiottes) que l’album, s’il est pour ainsi dire terminé, ne cesse d’être modifié par son créateur, insatisfait du résultat. L’album sort enfin le 25 octobre, certes à 4h30 du matin au lieu de minuit, mais à la bonne date. Quelle épopée encore une fois. Lors d’une interview pour GQ en janvier 2020, West a l’audace de nous informer que 20% de l’album a été enregistré sur iPhone, dont notamment Closed on Sunday, ce qui permettrait d’expliquer sa phase “You my Chick-Fil-A”: il devait avoir passé commande avant d’enregistrer sur son cellulaire. Décidément, on arrête plus le progrès. À titre hautement personnel, je trouve ça absolument honteux d’enregistrer de manière aussi dilettante alors qu’il a les moyens de se trimballer partout où il va avec le nécessaire pour installer un studio. En novembre, Kanye, dans sa désormais plus pure tradition, poste un tweet incendiaire indiquant que Jesus Is King Part. II avec Dr. Dre est dans les tuyaux. De grâce, j’implore ta miséricorde, puisses-tu m’accorder la paix que je demande. 

Indécisions, éparpillements, atermoiements. La décennie n’a pas été de tout repos pour Kanye West. Les travers exposés ici sont principalement endogènes. Tout part de lui et y revient. Mais ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que la musique a été reléguée au second plan pour lui après 2013. Ça se ressent, ça peut également se comprendre vu les évolutions de ses différentes incursions dans la mode, l’architecture, même la politique. L’accumulation. C’est ça qui nous empêche, nous, les spectateurs, de faire preuve d’indulgence. Quelle valeur a de l’art dans lequel l’artiste n’est pas entièrement impliqué? Surtout lorsque cet artiste se targue constamment d’être un des plus grands musiciens de sa génération. Mis à part ses stans, ses zélotes, malgré notre statut de simples mortels, nous sommes pour la plupart aptes à discerner lorsque l’investissement pêche. Reste à savoir si dans le cas de Donda, tout se recoupe à nouveau ou si des variations se produisent.

Hurricane. Il n’y a pas que ce morceau qui s’est vu recyclé pour Donda. Si les noms des pistes ont été modifiés, il ne fait désormais plus aucun doute sur le fait que West ait pris pour habitude de réutiliser, beaucoup plus qu’avant, chose en soi tout à fait acceptable qu’il n’existe pas de date de péremption dans les arts. Une part non négligeable de l’album est issue des sessions de Yandhi, JIK 1 et 2 et God’s Country. Le coffre-fort musical de Kanye West est une véritable boîte de Pandore, il a facilement l’équivalent de 5 albums en stock si ce n’est plus. Ainsi, les morceaux, les squelettes, il les a, mais il s’attarde plus sur leur chair, leur costume, et leurs apparats. Dieu créa l’Homme à son image, Kanye West créera sa musique à son image sur l’instant précis, ce qui explique ces incessants changements d’avis, de direction, de forme. L’esprit du créateur est en constante effervescence. Aujourd’hui, il lui est bien plus difficile qu’avant de rester fixé sur une idée pour de bon. Avant, il n’éprouvait pas ces difficultés au même degré, et il parvenait à se canaliser, mais les aléas de la vie l’ont changé. Encore une fois, cette conception en temps réel est le meilleur moyen de comprendre comment il se sent ces temps-ci. Par exemple, il faut savoir qu’Hurricane, du moins la version censée être l’officielle, avec Lil Baby et The Weeknd, était censée sortir sur les SPS le 10 août. Plusieurs indices le laissaient penser: Shazam indiquait que la track 2 dans le pre-order Apple Music était Hurricane, et le nom du morceau apparaissant dessus ; il y a eu des ajouts en playlist ; Rap Caviar a fait un post IG annonçant la sortie à 9h du matin. Néanmoins, quelques heures avant l’échéance, le morceau a été brusquement retiré du calendrier de sorties par l’équipe de West, mais c’était sans compter sur le fait que l’information avait circulé suffisamment rapidement à travers le monde. Des pays comme le Japon et la Russie n’ont pas reçu le feu rouge à temps, résultant en un leak du morceau. Parallèlement, NAH NAH NAH a lui été retiré des SPS. Pas une grosse perte. Pour l’un comme pour l’autre aucune information n’est à présent connue. 

On en est donc réduits à assister, impuissants, aux sautes d’humeur et aux élans d’inspiration soudains de l’homme, du moins c’est ce que cela semble être de prime abord. Il répète exactement les mêmes travers que pour les quelques albums précédents, préférant se positionner au bord du précipice, sous une pression énorme qu’il s’impose lui-même, pour finir l’album. Comme si c’était censé favoriser la créativité et les conditions de travail. Conditions de travail qui semblent drastiques: il s’est enfermé lui et son équipe dans le Mercedez-Benz au moins 20 jours durant, lieu de résidence pas vraiment idéal ni digne d’un 5 étoiles. Rapidement, certains de ses collaborateurs, à la base très confiants quant à la sortie de l’album, se sont résignés à de simples “ça sortira quand ça sera prêt”, un signe de plus que tout ce chantier n’était pas vraiment prévu. En outre, il faut y penser à tous ces gens qui bossent d’arrache-pied sur ce béhémoth d’album. Mike Dean a fait une sortie assez triste sur Twitter le 15 août, où il s’est plaint, à juste titre on imagine bien, que le processus était hautement toxique et qu’il en avait sa claque, allant même jusqu’à annoncer sans réelle équivoque qu’il prenait ses gaules et se barrait du Stadium. Le malheureux vieux père a dû sacrément en baver, étant en charge du mix de l’album. Évidemment, après que les internautes se soient enflammés sur ses tweets, il a fait marche arrière en disant qu’il y avait eu quiproquo et qu’il restait à bord du navire, mais ce qui s’est plus probablement passé, c’est que Kanye lui a agité le chèque lui étant destiné dans une main et un briquet dans l’autre.

Ces dernières semaines ont été particulièrement éprouvantes pour à peu près tout le monde. Elles ont forcément été accompagnées de moult spéculations, théories du complot et autres floraisons psychiques farfelues. Le fait est que cette dernière ligne droite de l’ère DONDA, est en quelque sorte la synthèse de tous les travers apparus dans le processus créatif de Kanye West ces dernières années. Le but du résumé de la décennie opéré plus haut avait justement comme ambition de les mettre bien en évidence. Le constat est sans appel: il semblerait que monsieur West ait encore une fois cédé à ses impulsions et annoncé son album trop tôt. Pourtant, en soi, le rollout ces derniers mois s’est déroulé sans accroc, les collaborateurs ont fait leur travail de teasing correctement, les placements marketing via les pubs Beats étaient malins. Le silence de West tout aussi judicieux. Maintenant, au travers des différentes listening parties, on assiste à la culmination de l’ambition de West, précédemment exprimée lors de la sortie de TLOP, de tenter de briser les codes de l’album, de défiger son statut, d’en faire une oeuvre en constante évolution. On parle d’une construction pour ainsi dire en temps réel. C’est là qu’on se doit de se demander où est la limite entre cette volonté, ainsi qu’un plus grand dessein, et le pur et simple retard sur les deadlines, le rush total et le perfectionnisme. Car en effet, on est dans le flou. Quoiqu’il en soit, on ne peut que déplorer ce positionnement de la part de Kanye: personne ne lui met la pression pour sortir l’album, sauf lui-même. On préférerait qu’il prenne son temps, qu’il annonce des dates auxquelles il se tient car tout est en ordre, et qu’il fasse ses petits shows d’agrément tranquillement si le cœur lui en dit. “Name one genius that ain’t crazy”, disait-il lui-même. Ceci étant dit, on peut également présumer que ces dernières semaines ont permis à Kanye de plus rigoureusement définir ce qu’il voulait que l’album soit, grâce aux réactions en live, sur les réseaux sociaux, celles de ses collaborateurs. Il a la plupart des pièces en main, il s’agit surtout d’assembler un puzzle qui le satisfasse suffisamment. 

Jean 14:6: Le recueil des égarés

Toute bonne popstar qui se respecte (expression assez galvaudée je vous l’accorde) fonctionne selon un système de communication bien particulier, c’est-à-dire par “ère”, terme surtout induit par les fans pour compartimenter plus facilement la carrière de leurs artistes favoris, mais qui prend malgré tout son sens à un niveau plus global. Pour la plupart de ces artistes, hormis la musique, on peut distinguer les ères par rapport à leurs tenues vestimentaires, leurs cheveux (par exemple dans le cas de Young Thug ou The Weeknd, oui oui…), l’esthétique développée lors de leurs apparitions médiatiques… Dans le cas de Kanye West, les fans s’amusent souvent à utiliser les graduation bears pour les symboliser. En voici un exemple:

Évidemment, certains attributs sont complètement arbitraires, mais on distingue aisément là où veulent en venir les fans. La période After Hours de The Weeknd est un bon cas d’école dans ce domaine, puisqu’il s’est échiné à mettre en scène un alter-ego inspiré de Las Vegas Parano, souvent la gueule cassée, au rire démentiel facile, et toujours accoutré d’un élégant smoking. Tout ce storytelling pour voir ses plans de tournée conceptuelle contrecarrés par la pandémie. You hate to see it. Bref, ce système, en interne, relève de la stratégie de communication globale attenante au rollout d’un album particulier, il permet une meilleure identification, et même s’il n’est pas toujours conscientisé en tant que tel, on le retrouve fatalement d’une manière ou d’une autre. Ces ères symbolisent le renouvellement de l’artiste, une nouvelle mue, une nouvelle appréhension des choses, une nouvelle vision artistique, et même si dans les faits, l’album en lui-même ne traduit pas toujours de manière qualitative ces changements, la transition reste généralement assez marquée. De manière assez amusante cependant, dans le cas de M. West, on peut également analyser les choses selon une grille de lecture basée sur la psychologie du protagoniste, puisque plus que toute autre popstar actuelle, il est celui qui d’une part nous laisse voir le plus à l’intérieur de sa tête, et celui qui par ses actions, cherche le moins à dissimuler ses maux.

Par rapport à l’ère DONDA, en termes chronologiques, Kanye a pour la première fois dévoilé le nom le 12 juillet 2020, postant un screenshot d’un morceau sur Twitter. Donda, la vierge Marie du Jésus qu’est Kanye, qui a mal vécu son Assomption. 

Le Titien, Assomption de la Vierge (1515-1518), Église Frari, Venise.

Si la gestation de l’album s’étale supposément sur plus d’un an dans sa ”forme” actuelle, elle est l’aboutissement d’un très long processus spirituel pour le fils prodigue de la cité venteuse. Sa nouvelle foi chrétienne, un chemin de croix pour tenter bon gré mal gré d’expier ses péchés certes, mais surtout essayer d’exorciser les démons perfides qui lui lacèrent et voûtent le dos depuis tant d’années. C’est l’histoire d’un homme qui sait s’illustrer à la fois dans ses grandeurs et dans ses décadences, mais dont les dernières ont trop régi sa vie récemment. Un homme qui se tue à se rendre la vie plus simple et saine mais qui ne sait pas comment s’y prendre. À défaut que la révolution soit télévisée, la déchéance des hommes l’est et le sera toujours. On assiste donc, mitigés mais mus par une curiosité morbide mêlée à un zeste de sadisme provoqué par les frasques de l’artiste, à des gesticulations tantôt profondément tristes, tantôt vêtues d’un voile d’espérance fragile et qu’on aime à croire honnête. Raison pour laquelle les moyens mis en place ces dernières semaines, censées être les ultimes ahanements, les dernières vigoureuses foulées avant la ligne d’arrivée, sont aussi fascinants dans tout ce qu’ils nous disent sur l’individu, son état d’esprit, sa santé mentale, sa perdition et sa résilience. 

Tout d’abord, retraçons rapidement ce que l’on peut qualifier de cheminement jusqu’aux derniers sacrements. C’est le 26 avril 2021 que Kanye a été pour la première fois vu portant un masque, qui deviendra plus tard l’un des symboles de la seconde moitié de l’ère DONDA, aux funérailles du très regretté DMX. Le mois suivant, c’est au tour de Future de poster une photo de lui, Travis Scott et Kanye portant tous 3 des masques. On peut dire que c’est à ce moment-là que les choses vont réellement s’accélérer, et prendre une teneur inédite. À partir de cette période, Kanye va certes continuer à apparaître, mais sa voix va s’éteindre au profit de celle de ses collaborateurs, qui vont se charger de relayer tout à sa place. C’est ainsi qu’en juillet, une multitude de choses mettent le feu aux poudres, chacune à sa manière. Tout d’abord, on apprend qu’une listening party est prévue à Las Vegas, le 16 précisément. À l’occasion de l’évènement, sont annoncées 2 pubs Beats by Dre comportant de la musique originale par Kanye West, qui feront leur début durant le Game 6 des finals de la NBA. En outre, Kanye joue donc des morceaux supposément extraits de DONDA, dans un mutisme total. Suite à cela, un certain Justin Laboy jette de l’huile sur les braises le 19 juillet en annonçant que Kanye a joué l’album pour lui et Kevin Durant à Vegas. Qui est-il? Rappelez-vous du 1er confinement, en mai 2020. À cette époque, nous étions tous, de par le monde, cadenassés chez nous, cherchant désespérément du divertissement pour occuper nos esprits tourmentés. C’est à ce moment que les lives Instagram impliquant plusieurs personnes ont commencé à prendre leur essor, notamment un live en particulier nommé le Demon Time, avec pour hôte nul autre que Justin Laboy. C’est bien lui qui faisait venir sur son live des strippeuses, des filles d’OnlyFans, et des amatrices, pour qu’elles épatent de leurs prouesses la galerie rassemblant au plus fort de son audimat des dizaines de milliers de spectateurs. S’ensuivit d’autres lives inspirés par ce Demon Time, dont le plus célèbre et lunaire restera celui de RetcH (libérez cet homme) où il invitait des junkies de tous poils et les exhortait à prendre n’importe quelle drogue ils avaient sous la pince pour la plus grande stupéfaction des internautes.

Suite à celle de Vegas est annoncée une nouvelle listening party, au Mercedez-Benz Stadium d’Atlanta cette fois-ci, prévue le 22 juillet. Entre deux, on découvre la première pub, mettant en scène Sha’Carri Jackson, injustement écartée des JO après avoir été contrôlée positive au cannabis, comme si fumer quelques joints 3 jours avant une compétition avait déjà permis à quelqu’un de cavaler plus vite. Joli coup de communication ici, récupération de balle impeccable, il faut le reconnaître. Suite à la listening party du 22 juillet, l’album ne sort pas, à l’étonnement de personne, poussant Kanye à d’une part annuler sa performance à Rolling Loud prévue le 25, d’autre part à repousser l’album à août (tentativement le 6) probablement pour le perfectionner, et fomenter quelque feu d’artifice spirituel.

Allons-y gaiement. Le 30 juillet, annonce d’une troisième listening party, le 5 août, la 2ème au Mercedez-Benz Stadium. Tant qu’on y est faisons durer le plaisir. Puisque cette résidence d’artiste au Stadium s’est ainsi prolongée, l’équipe de Kanye a fait installer plusieurs studios d’enregistrement, une salle de sport, et a fait venir un chef cuisinier pour qu’ils ne perdent pas le nord. D’après les rumeurs, le loyer journalier du Stadium s’élève à l’allègre somme d’1 million de dollars. Je vous gratifierais bien d’une diatribe enflammée à propos de tout ce qu’il y a de scandaleux dans le fait de payer de telles sommes pour ça, mais je vous laisse tout le plaisir d’embraser vous-même votre courroux. Quoiqu’il en soit, c’est donc pour préparer le terrain que de manière inopinée débute un livestream sur Apple Music le 4 août. C’est là qu’on va prendre un aller simple pour la Lune. La diffusion, qui durera 24h, jusqu’au début des festivités de la listening party, consiste en une caméra fixe filmant l’intérieur de l’étroite chambre où Kanye a supposément vécu depuis le 22 juillet. Au programme: des exercices d’haltères et des pompes, des discussions avec une myriade d’invités en tous genres, des sessions d’enregistrement. Vic Mensa, Chance the Rapper, The LOX, Fivio Foreign (enfin libre), Steve Lacy, Lil Yachty, et plus encore font leur petite apparition. On pense forcément au livestream ayant mené à la sortie d’Endless de Frank Ocean, où on pouvait le regarder construire un escalier et jouer des instrumentales en boucle, aux temps immémoriaux de l’an de grâce 2016. Oh, et je vous le donne en mille: le tout se déroule sans aucun son, poursuivant la tradition établie par le chef d’orchestre. Cohérence. Au terme de ce livestream, apparaît sur Apple Music, enfin, un lien de pre-order de l’album: 24 tracks, soit 9 de plus que la version présentée le 22 juillet. Les mains commencent à trembler, les fesses à frémir, l’excitation est à son comble. Débute ainsi la grande cérémonie. L’extatisme de la foule est palpable. S’ensuit alors un show comme, il faut le dire, seul Kanye Omari West en a le secret. On peut sans risque affirmer que tout comme la release party de TLOP au Madison Square Garden, l’évènement est entré dans l’histoire, représentant un achèvement inédit en termes d’expérience live, brisant des records d’audience sur Apple Music, surpassant le Verzuz Gucci Mane vs Jeezy. Sans surprise, les retours s’avèrent dithyrambiques, la foule est en transe, des expériences hors du corps se produisent, le pasteur exorcise les démons des spectateurs, tous les péchés des impies sont vaporisés par le saint esprit, dont certains finissent par se ruer sur la scène pour se rapprocher de l’épicentre de la création divine. Pour peu qu’un amateur d’astronomie ait scruté le ciel ce soir-là, il aurait peut-être pu voir une lumière diaphane descendant du ciel jusqu’au stadium, escortée par des séraphins, réalisant ainsi la vision d’Isaïe. Des concerts comme ceux-ci font irrévocablement penser à l’exceptionnelle tournée Yeezus, qui comportait également de grandes dimensions religieux, divisée en 5 actes menant à la rédemption. Les vieux pots, la meilleure confiture. 

Ezéquiel 44:17-19: Il exalte la probité, fustigeant les jouisseurs

Il n’a pas fallu attendre un énième artefact linguistique ou un énième lancement de projet mystique pour que Kanye West se voit apparenté à un leader de culte. Dans son esthétique, ses pérégrinations vers le divin sont dans un sens le seul but de cette carrière entière, car même quand elles n’étaient pas tournées directement vers Dieu, elles l’étaient vers la perfection, qu’on pourrait assimiler à une version païenne d’une quête spirituelle. La religion s’appuie sur des images, avec elle et ses dogmes se sont développés différents marqueurs visuels ou sonores qui sont les symboles extérieurs les plus probants de la foi. DONDA était peut-être le plus explicitement spectaculaire dans le sens où le côté cultuel voire sectaire est toujours plus impactant que le simple côté religieux, dénué de mystère et largement intégré dans nos grilles culturelles. Il y a toujours un côté plus exaltant à parler de culte que de religion, car les déviances sont toujours autrement plus extrêmes ou en tout cas plus sensationnellement mises en lumière. Le cult core, ce serait donc sous ce nom qu’il faudrait maintenant ranger ce qu’a proposé Kanye une fois de plus au Mercedez-Benz Stadium. Une esthétique reprenant comme son nom l’indique les codes textiles des cultes, une uniformité colorimétrique, une propension au mystique qui se traduit notamment par des larges volumes textiles et une symbiose des comportements qui en fait plus qu’un simple revêtement de masse non uniformément intentionnée vers un but commun. Cette attraction pour ces esthétiques de groupe lui est aujourd’hui assimilée mais on peut la dater et la relier à quelqu’un d’autre que le rappeur. Dès 2010 et le film qui accompagnait MBTDF, Kanye West se lie à une certaine Vanessa Beercroft qui depuis est devenue un des piliers de l’imagerie qui le représente, notamment dans cette facette cultuelle. Les images du Mercedez Benz Stadium lors de ces listening parties, particulièrement la seconde, auront évidemment rappelé celles de TLOP de part la nature du lieu mais peut-être que les ramener aux performances de 808s & Heartbreak ou celle de Ye dans les montagnes du Wyoming, dans le sens où aucune des deux n’avait la dimension mercantile de TLOP, serait plus approprié. Malgré l’annonce simultanée de nouveaux produits Yeezy, aucun vêtement n’a été présenté, les figurants portent leurs propres vêtements noirs et la veste Balenciaga que portait notre protagoniste était celle de la collection Hiver 2020, un peu tard pour un grand coup promo mais nous reviendrons plus tard sur les liens entre Kanye et Balenciaga. 

Vanessa Beercroft est une artiste italienne et sans nul doute celle qui a fait en sorte que Kanye ne soit plus jamais un homme seul sur scène. Elle est notamment à l’origine de la scénographie pour les quatre premières saisons de Yeezy, le Yeezus Tour, Runaway: The Movie et donc TLOP en plus du clip de Only One et des décorations pour le mariage Kim x Kanye. Elle est celle qui l’a placé au centre d’un tout uniforme, que ce soit une armada de corps nus couverts d’argile ou des figurants inspirés des camps de réfugiés rwandais pour la saison 3. C’est elle aussi, en partie du moins, qui lui a appris la puissance de la mise en scène des masses. En 2019, Beercroft collabore avec West pour deux performances d’opéras intitulées Nebuchadnezzar et Mary accompagné du Sunday Service. C’est l’histoire d’une femme qui à son niveau a trouvé et intronisé par son art le gourou que Kanye se sent maintenant légitime de revendiquer être. Quand Kanye s’est tourné vers Dieu de façon aussi artistique que personnelle, il a mis en scène un retour à la terre qui passait notamment par les teintes de ses vêtements, les lieux de ses événements ou encore un focus sur sa famille, une omniprésence des corps nus à d’autres occasions. Cette prise de position esthétique est à mettre en opposition avec ses périodes de chrétienté moins publicitaires, celles où la concentration se pose sur les démons et pas les lumières comme notamment sa performance aux BRIT Awards, où il avait envahit la scène avec une cinquantaine de représentants anglais de la grime entièrement vêtus de noir, dans tout ça, DONDA se pose en intermédiaire. Kanye West n’est plus directement avec les autres, posé à côté de son matela, au coeur d’u un cercle autour duquel une distance se dessine entre lui et ses figurants/fidèles, il s’élève de la masse ou en tout cas s’en distancie, bien qu’elle soit sienne de part l’adhésion esthétique qu’il leur a imposé. Avec elle, West apprend à s’entourer et surtout à modeler à sa guise par qui et comment il souhaite l’être, pour qu’au final tout converge quand même vers lui, utilisant les autres comme des protagonistes et témoins publics de son aura. Beercroft n’est pas à l’origine de ce set up, elle est prétendument derrière la caméra pour un documentaire intitulé DONDA commencé il y a bientôt deux ans mais son influence est certaine.Si ce n’est pas Vanessa, qui est donc l’autre hurluberlu qui l’a suivi dans cette nouvelle folie? L’instigateur de cette scénographie se trouve être un un inconnu du grand public, issu du monde de la mode, Niklas Bildstein Zaar, directeur artistique du défilé Balenciaga Printemps 2020, dans lequel on retrouvait largement l’esthétique déployée le 5 août dernier : une réflexion sur l’échéance climatique catastrophique dont il serait temps de nier l’urgence, un monde en pleine pandémie, un espace temps qui demande à repenser à la fois les créations et les processus de ceux ci, une garde robe post ou pré apocalypse. En loges on retrouve aussi un certain Demna Gvasalia, directeur artistique de Balenciaga (et en partie de l’événement, en tout cas du choix vestimentaire), créateur originel de la marque VETEMENTS, marque qui a toujours largement revendiqué voire mis au goût du jour dans une version 2.0 cette ambivalence entre filiation stylistique et clanique par l’omniprésence de signes d’appartenance (notamment toutes sortes de dérivés de croix ou emblèmes anarchiques) bien plus symboliques que les précédentes représentations mobilisées par le rappeur (les tigres Givenchy et l’artwork du fameux Watch The Throne par Rocardo Tisci par exemple). 

BALENCIAGA n’avait pourtant aucun repère religieux déployé dans son imagerie, contrairement à l’utilisation qu’en a fait Ye. Les silhouettes traduisent une aura de combat, notamment ces gilets pare-balle estampillés DONDA, qui rappellent le pattern militaire des premières collections Yeezy au moment même où une nouvelle paire de cette même marque, radicalement plus optimiste et grand public, était dévoilée. La corrélation de ces deux évènements, plus que jamais, révèle la distance que West semble mettre entre son personnage de musicien et celui de designer. Costumé par les plus grands, de BALENCIAGA à la paire Bottega Venetta qui vient compléter cet alter égo dystopique, Ye semble avoir assimilé, après des années de frustration, qu’il ne serait pas dans la même cour que ceux qui l’inspirent réellement. Il se contente désormais d’accessoiriser son personnage de ses créations ou d’en affubler ses collègues rappeurs, les laissant en partie pour une masse qu’il abreuve plus qu’il ne s’y apparente. Exit le parterre d’icônes de la mode dans les rangs du stade, personne ne sera là non plus en simple mannequin de sa collection, c’est assez rare pour être noté mais Ye n’aura pour une fois pas quadrillé l’intégralité de sa DA avec ses créations. Et pourtant, même avec un effort moindre, l’influence du rappeur n’a de cesse de se démontrer. Lors du second événement DONDA, il aurait engendré 7 millions de dollars de recette rien qu’en merch. Pour un homme abreuvé par les réseaux sociaux, il n’existe aucun doute quant au fait que chaque action a une visée mercantile bien réfléchie et proposer des Yeezy Slide ou Boost à grande échelle quand lui s’orne d’une paire Bottega revient à mettre en pratique l’adage “donner de la confiture aux cochons”. Tout ceci forge un constat définitif, le “pink polo Kanye” a disparu depuis bien longtemps, il a disparu en même temps que West a disparu de la vie réelle, civile, celle de citoyen d’une ville ou de simple protagoniste d’une industrie et plus celui-ci construit son mythe, plus son statut autoproclamé s’émancipe du commun des mortels, plus son apparence se radicalise, touchant à des sphères ou des entités esthétiques que nulle personne lambda ne pourra arborer dans un environnement quotidien. 

Enfin il est assez ironique de s’apercevoir que là où les barrières avaient commencé en symbolique, elles sont aujourd’hui parfaitement palpables. En 2007, le rappeur intronise une paire qui lui sera à jamais liée, les lunettes de soleil shutter shades, faisant par la même occasion appel à Matthew Williams pour leur première collaboration lors des Grammy Awards, c’est le début d’une entreprise de camouflage qui ne s’arrêtera plus. En 2013 lors du Yeezus Tour, Kanye monte sur scène entièrement camouflé par un masque orné de diamants signé Maison Margiela. Invisible mais reconnaissable par tous, la démarche était alors la même que les artistes techno revendiquent notamment à l’époque des white label ou pour parler en références communes, l’équivalent de ce que les Daft Punk souhaitaient en ne dévoilant pas leur visage: que la création soit au centre de l’attention. En 2019 le masque faisait son grand retour sur Kanye sous la houlette de Antwerp, un masque qui se rapprochait plus de l’attirail du super héros que de la pièce avant gardiste de fashionista, traduisant l’amour du rappeur pour ces personnages, notamment dans la dualité des personnalités qu’on leur attribue et dans l’incompréhension du monde qui les entoure et continue à occuper tant qu’ils tentent de s’en cacher. Enfin en 2021, c’est avec un masque BALENCIAGA qu’il avait déjà arboré à la dernière Fashion Week parisienne qu’il se présente comme se dérobe à nous, affublant Kim du même attirail malgré la fin de leur union. Il ne l’enlèvera pas, seulement pour se revêtir d’une cape qui le dissimule encore plus, comme il ne prendra pas la parole, se permettant même grâce à cet accessoire de se jouer de son public (très peu de chance que cette séance de musculation lors du second stream soit vraiment sienne ou alors demandez lui son fitness park de prédilection c’est un mirage/miracle) mais comme il le dit sur cette dernière version publique de DONDA: “In a world full of lies, truth is a threat”. Sans discours, il passe d’une loge dans laquelle quelques happy fews errent comme des figurants sans but, à une scène dont il est certes au centre mais semble oublier le caractère public mondial (on parle quand même de près de 6 millions de personnes), courant en cercle, dissimulé sous une cape informe, dans un décor de literie qui rappelle l’oeuvre My Bed de l’artiste plasticienne Tracey Emin. L’œuvre datant de 1998 avait pour vocation de conceptualiser le principe d’intimité publique. En exposant le lit dans lequel l’artiste avait vécu sa rupture et dépression, un lit entaché de sang, orné de cadavres de cigarettes et de bouteilles, elle prônait un travail de dévoilement des réalités camouflées, celles qui font polémiques parce qu’elles renvoient un peu trop personnellement aux vécus individuels. Tracey Emin est peut-être une inconnue du grand public elle aussi, mais elle est largement plébiscitée par des artistes comme Madonna ou Elton John et il ne fait nul doute que le lit qui habillait la scène du Mercedez-Benz Stadium il y a quelques semaines maintenant était tout aussi connoté que sa version originale. Sur Junya, prétendument la 5ème piste de la version deux de DONDA avec Playboi Carti, West déclare “Why can’t losers never loose in peace?”, le fait d’exposer autant son échec que se plaindre de sa publicité représente assez bien à la fois le caractère de cette œuvre, cette release party et dans une certaine mesure, un partie de la carrière de Kanye après 2008. 

Psaumes 25:4: À la recherche de l’absolution

Lies on the lips of a priest

No Church in the Wild

Depuis ce jour aussi sacré que funeste du 6 août, très peu d’informations ont été distillées. Plusieurs collaborateurs plus ou moins proches, comme Digital Nas et Malik Yusef, ont dit et répété qu’à présent, personne ne savait quand l’album va sortir. Seules les métadonnées et la release date de l’album sur Apple Music ont été des facteurs indicateurs, certes constamment changeants, de l’équation désormais. Ce qui va s’avérer être l’ultime résurgence de l’espoir, c’est l’annonce d’une 3ème listening party, cette fois-ci à Chicago, le 26 août. Le monde retient son souffle une dernière fois. Votre patience diligente va bientôt être récompensée, simples mortels, Rome ne s’est point bâtie en un jour, et Dieu en a mis 6 pour créer l’univers. La justice divine est sur le point de s’abattre sur le sol nauséabond et torturé de la Terre, et soyez assurés qu’elle purifiera plus que vos âmes souillées et penaudes. Plus sérieusement, les cyniques argueront que ce teasing éhonté et jouant avec les nerfs des fans a surtout permis de capitaliser sur les ventes de tickets, de merchandising, et pallier les sautes d’humeur du maestro ; les stoïques quant à eux apaiseront leur cœur en se disant que l’album serait de toute manière sorti quand il serait sorti. On aura beau se perdre en conjectures, on ne pourra avoir le fin mot de l’histoire qu’après ce dernier show à Chicago, mais on ne peut pour autant pas s’empêcher de s’interroger: West devait savoir que l’album ne sortirait pas le 22 juillet, mais ne devait pas non plus avoir anticipé qu’il allait aller jusqu’à une troisième listening party fin août à Chicago, et ce malgré toute la symbolique attenante à sa ville de coeur. Parce qu’on le rappelle, les moyens financiers déployés pour ce dernier rush, notamment le loyer du Stadium, sont tout bonnement colossaux. Second rappel, à titre comparatif, MBDTF, qui à l’époque avait été décrit comme l’un des albums ayant coûté le plus cher de l’histoire, avait un budget de plus de 3 millions de dollars. Si on additionne toutes les sommes, le résultat pour DONDA a de quoi faire faire une combustion spontanée à Crésus. Or d’un point de vue pragmatique, bien que West soit, soit-disant, devenu milliardaire depuis l’album sus-mentionné, et qu’il ait renfloué ses caisses lors de la soirée du 5 août, ça paraît assez peu probable qu’il ait tout prévu de bout en bout. Pourtant, pourtant, et si tout ça dissimulait des significations volontairement occultées, faisant partie d’un plan plus grand que la somme de toutes ses parts? En tout cas, il est absolument certain que le show au Soldier Field de Chicago conclura magnifiquement le cycle DONDA: quelle meilleure manière de clore les festivités que dans sa ville de cœur, un dernier clin d’œil à sa chère mère? Rendez-vous ce soir, le 26 août, pour le découvrir. Oh, et si vous avez encore des doutes quant au fait que l’album soit terminé, gardez à l’esprit que le Stem Player (200$ quand même pour financer les bonnes oeuvres du seigneur) n’aurait pas pu être mis en vente si des modifications étaient encore apportées l’album. À bon entendeur.

Parallèlement à ces derniers préparatifs s’est produit un rebondissement de dernière minute que l’on n’attendait plus: la réignition de l’immémorial boeuf entre Drake et Kanye West, en ce début de semaine du 23 août. Tout a recommencé après des propos tenus par le premier sur Betrayal, un mauvais morceau du mauvais album de Trippie Redd sorti le 20:

All these fools I’m beefin that I barely know

Forty-five, forty-four (burned out), let it go

Ye ain’t changin’ shit for me, it’s set in stone

Ça fait effectivement plusieurs années que leur relation est très tendue, vous pouvez trouver des historiques sur internet, le propos n’est pas ici de le retracer. Ce que l’on va dire en revanche, c’est que ces mots de Drake arrivent avec un timing surprenant. En 2018, on avait pu assister à une interview dans laquelle il avait dramatiquement couiné parce que l’équipe GOOD Music avait monopolisé le mois de juin, alors même que lui avait prévu de sortir Scorpion le 29 juin. On est en droit d’imaginer qu’il est encore chafouin et revanchard. Souhaiterait-il enfin tuer le père? Kanye prend tellement tout ça à coeur qu’il en est venu à poster ceci puis cela. Il a très clairement abusé avec le doxxage de l’adresse d’Aubrey, qu’on se le dise. Pas très catholique tout ça. Des threads « Kanye vs Drake 2021 » apparaissent sur les réseaux sociaux. What a time to be alive. C’est précisément à ce moment qu’une question prend vie dans notre matière grise: et si M. West profitait de cette outrecuidance de Drake, pour surréagir, capitaliser dessus et ainsi générer encore plus de hype pour son album? Une aubaine, n’est-ce pas? Mais vous savez quoi? Au final on s’en tamponne souverainement. La seule chose réellement digne d’intérêt à retirer de ce développement inédit, c’est qu’avec ces quelques lignes, Drake a fait sortir Kanye de son mutisme, et a réveillé de vieux instincts. Il a rompu son voeu de silence, profession de foi s’étant pourtant placée au centre de sa philosophie.

Is hip-hop just a euphemism for a new religion?

Gorgeous

Jusqu’à cette petite incartade psychopathe de dernière minute donc, vous remarquerez que toute cette hystérie s’est produite, comme il a été constaté, sans un traître mot de Kanye West. Être polarisant au possible, nous ayant habitués aux déclarations choc, aux rants interminables à ses concerts, il a désormais choisi un autre chemin. Ce tout petit humain, au centre d’évènements grandiloquents, qui le dépassent et dont il est pourtant l’architecte damné, se pare d’un masque, qu’il entend dissimuler ses expressions faciales, dans une vaine tentative de nous berner. Cher pèlerin, que ne ferais-tu pas pour ne pas perdre la face? Si la Bible est le livre le plus diffusé du monde, l’esprit de Kanye West est le plus limpide à lire. Cet enfant terrible, ange déchu, tente désormais de se désincarner en se taisant, pour laisser tout le reste vociférer à sa place, dans un fracas presque apocalyptique. Il est presque, presque fatigué d’être le centre de l’attention, il tente de se dissoudre dans son art, par désespoir, dans un sursaut d’abnégation. Son silence est son nouveau cheval de guerre dans son éternelle croisade.

Ce vœu de silence a paradoxalement été assourdissant de sens, pour de multiples raisons. Le silence monastique est une pratique religieuse très répandue, censée favoriser le rapprochement avec Dieu, et l’élévation spirituelle. Dans le catholicisme, l’Épître de Jacques et les rédacteurs des règles monastiques voyaient dans ce vœu de silence un moyen de se libérer des péchés de la langue. Kanye West a gardé sa bouche close pour ces raisons, c’est indubitable. C’est en lien étroit avec sa foi, c’est sa manière à lui, cet éternel enfant (« My childlike creativity, purity and honesty, is honestly, being crowded by these grown thoughts » – POWER) d’entrer en communion avec sa divinité personnelle, sa mère, une main tendue vers le ciel, lourde de significations, et voulant pourtant lâcher du lest. Raison pour laquelle l’ascension mise en scène à la fin de la seconde listening party est la conclusion naturelle de la cérémonie. Après avoir reçu l’onction, le pécheur se libère de son enveloppe charnelle et monte rejoindre la sainte cohorte au Paradis, sans piper mot, car le silence est d’or et les mots de venin. Kanye avait besoin de s’affranchir de ces fameux péchés de la langue, n’ayant que trop de fois laissé ce vil organe accomplir de bas offices. La langue, pour Kanye West, représente son serpent dans le Jardin d’Eden, un agent corrupteur et semeur de discorde. Cette mauvaise langue, ce sale animal, il l’a remisé dans la caverne de sa bouche, pour une durée indéterminée. C’est une expérience pour lui, un moyen de se purifier. Mais on y décèle aussi une volonté de s’effacer, de se recueillir, et de créer une mystique spirituelle. Il s’est imposé comme un être solitaire, silencieux, replié sur lui-même, à la recherche des réponses aux questions existentielles qui le tourmentent depuis si longtemps. Mais si l’on se réfère aux indices qu’il a laissé transpirer sur son compte Instagram ainsi qu’aux quelques fuites d’informations à propos du show au Soldier Field, sa résurrection est proche. Pour l’occasion, M. West a fait construire une reconstitution de sa maison d’enfance de Chicago au sein du stade, en guise de scène. Une maison est un bâtiment, notre maison est un sentiment. La boucle est sur le point d’être bouclée. La foi reprend le dessus sur le doute. On ne peut que lui souhaiter, d’ailleurs, à ce pauvre hère, d’en finir avec ce qui lui pèse, tant son errance aux enfers a duré. Notre mansuétude a des limites qu’il a d’ores et déjà dépassées, mais notre clémence nous dicte pourtant de continuer à vouloir qu’il parvienne à se repentir. Parce qu’il paraît que Dieu est amour, et parce qu’il nous dicte d’aimer notre prochain, et même si l’on est athée, on ne peut s’empêcher de se dire que ce dernier point n’est pas si futile que ça. Après tout, le contraire serait absolument fou. Reste désormais à savoir comment la Transfiguration va être mise en scène, et quelle forme le Sacrifice va prendre. Le timing de son tout récent dépôt de dossier pour changer de nom, passant à Ye, n’est peut-être pas si anodin.

Un indice

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s