DONDA: DÉSILLUSIONS DE GRANDEUR AU PAYS DE DIEU

NB: Article en 3 parties, rédigé en collaboration avec @Louddd_.

You might think you’ve peeped the scene. You haven’t. The real one’s far too mean.

Dark Fantasy

La dark fantasy est un sous-genre littéraire où contrairement à ses camarades plus lumineux, l’obscurité prédomine, le jugement dernier guette, à l’affût d’une opportunité, et au sein duquel des héros, voire anti-héros, évoluent, éreintés et meurtris par les épreuves impitoyables qu’ils ont traversé. Généralement, tel Orphée prenant la décision de descendre aux Enfers chercher sa Perséphone, les embûches et tragédies ponctuant leur parcours ne font que se multiplier et s’amplifier. Enfin, la plupart des personnages présentent souvent des caractères ambigus, démontrant dans un souci de réalisme l’influence que leur passé a sur eux, mettant en exergue la naïveté, la facilité narrative du manichéisme. Si le bien et le mal existent effectivement, ils ne sont pas deux statues immuables et impénétrables par l’essence de l’une et l’autre. Le fondateur du manichéisme, le théologien Mani, on s’en doute, était bien intentionné en mettant au point ce syncrétisme, séparant le monde entre la Lumière et les Ténèbres. Selon lui, suite à l’invasion infortunée du monde de la Lumière par le Mal, l’homme naquit, faisant de lui un être de dualité, le corps appartenant au royaume des Ténèbres, symbolisant sa vie à durée limitée, mortelle ; son esprit appartenant à celui de la Lumière, représentant sa partie immortelle. C’est précisément là la limite de son raisonnement. Que l’on croie ou non au concept philosophique de naissance tabula rasa – selon lequel l’esprit humain naîtrait vierge, pur, et serait formé, influencé par l’expérience – il est incontestable qu’on en vient forcément, au cours de notre vie, à ressentir des impulsions appartenant, pour reprendre ses termes, à la Lumière, et aux Ténèbres, même, pour ces dernières, si elle ne sont que de magnitude mineure. On pourrait lâchement dire que c’est naturel. Nous ne sommes ainsi pas spécialement des êtres de dualité, nous sommes des êtres de gravité, régis en premier lieu par l’attraction des corps. Bien sûr, divers facteurs entrent ensuite en ligne de compte pour moyenner ce constat: de notre force de caractère, notre discipline, notre intégrité, notre éthique naît la capacité de résistance à la gravitation. Ça, c’est pour le domaine du rationnel, celui sur lequel on est apte à avoir une influence basée uniquement sur notre volonté. Et puis, il y a tout ce qui relève de l’irrationnel, à savoir certains aléas de la vie particulièrement traumatiques, des conditions de vie propices au dérèglement des boussoles, des pathologies psychiques graves. Si ces derniers éléments ne font pas nécessairement tirer vers les Ténèbres (pas forcément nuisibles à autrui mais surtout à soi-même), ils aménagent le terrain, en deviennent un terreau, un vivier très favorable. Bien admirable est celui qui arrive à échapper à l’inexorable tropisme. Les explications de la naissance de ces comportements peuvent contribuer au processus de pardon, mais elles ne constituent en aucun cas un pardon en soi. C’est aux victimes, à l’entourage, voire à l’opinion publique et au monde dans certains cas, de décider de ce qu’elles en font. 

C’est cette équivoque désormais caractéristique du personnage qui s’est avérée conflictuelle lors de la décision de la rédaction de cet article. Kanye West est depuis presque une décennie une personnalité hautement polarisante, sillonnant le globe avec plusieurs sets de casseroles dans le coffre. Mérite-t-il encore de l’attention? A-t-il par le passé atteint un point de non-retour après certains de ses propos et actions? Peut-il être pardonné? Mais surtout, devrions-nous le pardonner? Je n’aurai pas la prétention de fournir une réponse à ces questions, particulièrement pas à la dernière ; cela relève des principes moraux de chacun, pour peu que vous voyiez son cas à travers ces prismes, bien sûr. On ne parle pas non plus d’un R. Kelly. Ceci étant dit, nous avons jugé que malgré son passé, malgré son caractère souvent antipathique, malgré tout ça et plus encore, il était important de revenir sur l’ère DONDA, pour le phénomène culturel qu’elle constitue. Oui, Kanye West est encore capable d’attraper le monde de la musique par les gonades, le mettre à genoux et le faire supplier. Oui, il est encore l’un des sinon l’artiste musical qui déchaîne le plus les passions de par le monde. Le plus célèbre égo artistique au monde? Peut-être. Un des artistes les plus importants du XXIème siècle? Sans doute aucun. Sa trajectoire, entre tragédies, triomphes, échecs et progrès, est à la fois fascinante et pathétique. 

À la manière d’autres popstars mondiales, il est devenu la cible des paparazzis, chose qui n’a fait que s’amplifier suite à l’officialisation de sa relation avec Kim Kardashian. Les moindres recoins de sa vie scrutés, analysés, interprétés, phénomène couplé au fait qu’il a rapidement assumé sa célébrité, ne rechignant jamais à démontrer son audace, son égocentrisme, et à prendre des positions extrêmement polémiques au cours des années. Car l’histoire de Kanye West, c’est aussi celle de l’homme qui, en 2005, sur la chaîne américaine NBC, s’est érigé en porte-parole, prenant le président du pays à parti, tout à fait justement d’ailleurs, en disant: “George Bush doesn’t care about black people” suite aux manquements des pouvoirs publics vis-à-vis de la prise en charge de la catastrophe Katrina à la Nouvelle-Orléans. C’est aussi l’histoire de ce même homme qui quelques années plus tard exprima son regret vis-à-vis de ces propos. Et c’est enfin l’histoire d’un homme qui s’est un temps rallié au président Donald Trump, et qui a dans un éclair de profonde stupidité déclaré que l’esclavage était un choix. Réussir à cloisonner sa vie privée, et maintenir une digue quant à sa vie publique et médiatique n’est pas chose aisée pour les gens aussi célèbres que West, pourtant il n’a jamais semblé trop motivé à s’en préoccuper. Pire encore, à travers ses actes, son art, ses propos, en plus des tabloïds, il a semblé, sans doute inconsciemment, se fondre, fusionner avec le monde, devenant plus un personnage public que privé, un curieux plan de complémentarité de l’homme. On a l’impression de tout connaître de sa vie. N’est-ce pas un sentiment profondément malsain? La réédition du 1er album de Lady Gaga. Un certain rapport aux caméras. 

Voici donc les raisons pour lesquelles cet article va s’atteler à n’occulter aucune vérité, à ne faire preuve d’aucune complaisance, pour mieux illustrer les grandeurs et décadences de la carrière de Kanye Omari West, sur la dernière décennie pour finalement mieux comprendre comment il en est arrivé à ce point, à cette masse critique, qu’est DONDA

Ecclésiaste 3:1: Frise chronologique compréhensive de l’ère DONDA

La version moderne de la Tapisserie de Bayeux, rien que ça. Petit outil permettant d’avoir une meilleure vue d’ensemble de cette dernière année et demi, car oui, contrairement à ce que les récents évènements laissent entendre, l’album est le fruit d’1 an et demi de travail. Allez comprendre.

Corinthiens 13:4-5: L’amour abstrait de l’humanité est presque toujours de l’égoïsme

Pour tout amateur un tant soit peu historique de Kanye West, il ne reste plus vraiment de mystère sur qui est Donda, et la place que celle-ci occupe dans la construction de l’artiste que nous passons un temps certain à observer, par intérêt ou par détestation pure (c’est bien l’apanage des superstars de créer les plus intenses des clivages). Pour un certain nombre d’artistes on peut se contenter de leur musique pour appréhender qui ils sont, du moins décider de donner ou non de l’importance à sa personne privée, ses origines, son enfance, sa psychologie dans une certaine mesure. Pour Kanye c’est différent, le choix n’existe pas vraiment tant tout est entremêlé. Personne ne va se lancer dans une analyse psychologique de la toxicité ou non des relations mère célibataire-fils unique mais le rappeur a tout de même écrit un de ses meilleurs albums sur le deuil de sa mère, crée une agence créative à son nom et enfin baptisé son dixième album (s’il existe vraiment) avec son patronyme. C’est le moment de conter les origines du mythe: attention ellipse, cher lecteur. 

Bien qu’affilié à la ville de Chicago où il a grandi, Kanye West est né à Atlanta, d’une famille de classe moyenne afro-américaine, un phénomène sociologique relativement nouveau dans l’Amérique de Carter. Son père était le premier photo-reporter afro-américain de l’Atlanta Journal, ex-membre actif des Black Panthers et sa mère professeur d’anglais, elle aussi femme de convictions. Kanye grandit dans une dualité d’identité saisissante entre les milieux de bourgeoisie intellectuelle et la réalité d’une appartenance ethnique encore vécue comme un handicap dans une Amérique dont le racisme endémique est toujours profondément présent. Un peu moins de trois ans après sa naissance, le couple se sépare. Kanye et sa mère partent pour Chicago, c’est le début d’une relation fusionnelle qui ne prendra fin qu’avec la mort de celle-ci.

My face turned to stone when I heard the news

Bad News

West grandit loin de la vie de la rue, du hustle, bien qu’il ait travaillé ses étés et dans de petits jobs précaires. C’est l’apanage d’un certain nombre d’entre nous somme toute. Tout ça, il le fait dans un environnement où on lui répète l’importance de son instinct, où on lui inculque fermement la confiance en lui-même et dans lequel il côtoie de façon assez naturelle un certain nombre de marqueurs intellectuels habituellement liés aux classes bourgeoises (son accointance avec les musées et les universitaires qui constituent le cercle maternel, il écrit son premier poème à l’age de 5 ans et Donda West sera la première femme afro-américaine à prendre la chaire d’anglais à l’université de Chicago quelques années plus tard). L’éducation de Kanye se base sur la fierté de son identité, alimentée notamment par un portrait sans concession des réalités politiques inhérentes au quotidien d’une famille monoparentale afro-américaine. Cette lucidité transmise et l’héritage de son père offrent le terreau à un militantisme latent qui est prégnant dans la discographie et les discours de Kanye, du bon ou du mauvais côté de l’engagement.  

Dans Raising Kanye: Life Lessons from the Mother of a Hip-Hop Superstar, un ouvrage écrit par Donda West qui revient sur l’éducation prodiguée à son fils,  cette dernière explicite sa vision de l’éducation qui légitime bien des actions de l’adulte d’aujourd’hui. En ressort notamment ce principe : “Kids don’t have the same boundaries as we have as adults. They are not limited by traditions or rules telling them what to do and not to do. The best thing a parent can do is not to teach his kid the breadth of traditions, the ones triggering fear and insecurity”. Force est de constater que ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. On ne répétera jamais assez le courage des mères célibataires, on ne répètera jamais assez non plus les conséquences d’élever sa progéniture comme un enfant roi. Si toute la noblesse du monde se trouve dans ses intentions, peut-être qu’y ajouter à un certain point le concept d’humilité ou de pudeur aurait pu être opportun pour une personnalité comme Kanye. Donda encourage bien évidemment son fils de tout son coeur quand celui-ci décide de se consacrer à la musique, lui apportant un soutien moral et logistique sans faille, allant jusqu’à quitter son travail pour occuper le rôle de manager à partir de 2004, année de sortie du premier album studio de Kanye, The College Dropout. Elle lui a légué une confiance en lui en béton armé et surtout, une capacité à être à l’aise au sein de tous les milieux, surtout ceux dans lesquels on vous dit que vous n’avez pas votre place, l’audace de se frotter à toutes les formes d’art et d’entreprenariat. La possibilité pour Kanye aujourd’hui d’être une personnalité hybride entre les mondes de l’art, de la mode et de la musique est largement réalisable grâce  à l’héritage culturel que Donda West lui a appris à domestiquer. Mais si l’amour dans la filiation est immortel, la personne physique de sa mère ne l’est pas. En 2007, Donda West décède des suites d’une opération et pour Kanye West c’est le monde qui s’effondre. Si on évoquait la pudeur quelques lignes plus haut c’est bien pour la mettre en pratique ici, il ne s’agit pas de revenir sur les douleurs que la perte d’un parent peut impliquer ni la façon dont celui-ci gère son deuil par d’autres outils que ce qu’il a décidé de sortir et ce qu’il a décidé d’en dire,  en l’occurrence 808s & Heartbreaks. L’album est le cri du cœur d’un être complètement esseulé, rendu orphelin dans un monde beaucoup trop grand et sombre pouvoir l’affronter par lui seul, un monde dénué de soleil et de tout sentiment autre que la tristesse profonde et la perdition totale, la perte d’orientation utlime. Mais puisqu’il faut bien vivre, quelques temps après avoir sorti son chef d’oeuvre, MBTDF, en 2012 il annonce la création de DONDA, une agence dont il est à la tête, ayant pour vocation de réunir des créatifs de différents horizons, designers, réalisateurs de films, beatmakers, architectes, directeurs artistiques… L’ambition est tout simplement explicitée à Cannes où il présente alors le court-métrage qui accompagne la sortie de Cruel Summer : “I want to change what entertainment experiences are like.” Tant qu’il n’y a que de l’ardeur, il n’y pas d’absurdité pourrait-on dire, et près d’une décennie plus tard, on peut tout de même admettre qu’il a en partie réussi. 

C’est à peu près à cette période que Kanye West et Kim Kardashian officialisent leur relation. Là encore, restons dignes, nous ne ferons pas plus de gossip ou de fabulations stériles sur la santé mentale de l’un, les moeurs de l’autre ou la sincérité de cette relation que vous semblez avoir été tous enclin à le faire, avec une audace dont la justification échappe toujours au bon sens et à la décence mais passons. Ce couple est forcément une mine d’or pour notre ère numérique. Rien ne sert de présenter à nouveau les protagonistes, plus ou moins en temps réel nous avons tous été les spectateurs des aléas de cette union dont la fin a été annoncée en début d’année avec son torrent de commentaires là encore au-delà des limites de la pudeur. Si l’on mentionne aujourd’hui cet épisode personnel, c’est qu’il a premièrement largement été instrumentalisé par Kanye et qu’il est au cœur de ce qui ressort des premières versions de DONDA. Comme n’importe quel enfant du divorce, surtout quand celui-ci intervient si tôt, réussir la construction d’un foyer et éviter de réécrire l’histoire d’un parent absent est une étape fondamentale (peut-être même la seule qui compte réellement) dans la construction de l’homme qu’on souhaite être. Ne pas imposer son échec à sa progéniture, comme on l’a subi soi-même, c’est là que réside la plus grande des responsabilités qui nous incombe. Ne pas faire grandir un enfant de plus avec une amertume ou un sentiment d’abandon qu’il portera d’une façon ou d’une autre à tout jamais en lui. Sur Pt.2 dans TLOP, West scande un “Up in the mornin’, miss you bad/ Sorry I ain’t call you back, same problem my father had”, constatant, impuissant, le fait qu’il recrée la même chose que son père, faisant passer le travail avant sa famille. Mais là encore, la volonté ne suffit pas toujours et au fur et à mesure que Kanye semble tomber dans des épisodes de plus en plus délirants, le couple et donc le foyer, s’effiloche avant de rompre officiellement. Pour le rappeur c’est une désillusion de plus, une blessure de plus à chercher à faire cicatriser alors que la mort de sa mère ne l’est toujours pas, c’est un nouveau constat de solitude, une nouvelle errance qui commence. Et pourtant nombreuses ont été les interludes et les prêches à prôner l’importance de la famille, peut-être que la plus explicite est celle qui coïncide avec la fin officielle, celle qui s’est faite entendre lors du deuxième évènement DONDA sur une piste temporairement nommée Never Abandon Your Family. En écho au speech d’introduction et aux injonctions de sa mère de “Never walk away from your family”, West constate son échec avec tout le désespoir du monde: “Don’t, no, no, don’t abandon me / And not the demandin’ me / How could I said to never leave? My, My My, I’m losing my family / My, My, My family, I’m losing my family”. 

Alors nous y voilà à nouveau, comme depuis 2007, Kanye West revient occasionnellement nous parler d’une nouvelle épreuve, d’un nouveau chemin de croix qu’il entame. Il y a eu une parenthèse à laquelle il est peut-être finalement le seul à avoir cru, celle de la plénitude trouvée dans la figure de Dieu avec Jesus Is King ou encore Ye mais peu importent les chiffres de streams, les dollars de loyer ou de merch engendrés par cet homme, l’existence lui appose les mêmes rappels qu’au commun des mortels et lorsqu’il est touché en plein coeur, lorsque la perdition est trop lourde, c’est dans ces moments là qu’il semble se rappeler à nous, quand la solitude le rattrape par le col, c’est avec cette audience mondiale, pourtant si intransigeante et si indifférente à ses batailles personnelles, purement intéressée par le produit final plus que par l’homme, qu’il partage ce désarroi. Aucune quiétude ne résulte d’une trop grande propension à la réflexion. L’intelligence et l’acharnement à vouloir être compris n’apportent ni plénitude ni remède à la solitude. D’aucuns se retrouvent à errer dans les rues des nuits entières en attendant qu’une porte s’ouvre à eux et dévoile un visage familier, d’autres à s’enfermer dans un mutisme salvateur à court terme, pour ceux qui ne sont plus des anonymes, on les retrouve à profaner leur mal-être sur les scènes de stades divers, toujours plus fort, en espérant qu’en touchant le plus grand nombre, l’un d’entre eux aura peut-être enfin la panacée. Dans tous les cas la fuite en avant est constatée, à plus ou moins grande échelle, on se met tous à tourner en rond comme Kanye autour de son lit. L’ambivalence est saisissante, elle est le propre de West qui n’a toujours pas su choisir entre être un bouffon ou un génie, un croyant ou un païen, un parent ou le plus grand entertainer de son époque, un leader ou un loup solitaire. Elle est propre à ceux qu’on éduque en leur disant qu’ils peuvent absolument tout faire et qui finissent par avoir les moyens de toutes leurs ambitions. Comme pour TLOP, dans tout le cirque qui entoure cette sortie de DONDA, le sacré côtoie le baclé, laissant entrevoir le pire comme le meilleur d’une personnalité mégalomaniaque qui de plus en plus semble préférer scénariser sa déchéance que tenter de l’éviter. 

Marc 9:24: Le doute, ennemi ancestral de la foi

Ce n’est pas la ponctualité, l’unicité de l’occurrence d’un événement qui rend un homme fou, non, c’est bien l’accumulation. Par principe, la vie peut se résumer à une accumulation d’évènements, de rencontres, de sentiments, et bien, bien plus encore. On accumule tous, et on a tous un point de rupture, phénomène qui finit par éroder la confiance en soi, instiguant ainsi le doute. Ainsi, on peut avancer le postulat selon lequel ceux qui ont le moins de chances d’atteindre ce point sont ceux qui ont soit eu une vie privilégiée ou du moins qui leur a permis de se conserver, soit ceux qui sont suffisamment forts (non pas forcément de manière innée, la force peut se bâtir et se raffiner) pour encaisser tout ce que la catapulte vitale leur balance comme projectiles. Vous vous dites probablement que ce schéma est un peu réducteur et c’est évidemment le cas. Hélas, nous ne visons pas à nous lancer dans une psychanalyse trop approfondie du cas de M. West. Ce que l’on va en dire en revanche, c’est qu’il a accumulé beaucoup, beaucoup trop. Mais ce qui le différencie quelque peu, c’est sa propension historique à l’égocentrisme et la mégalomanie. En effet, “hard to be humble when you stuntin’ on a jumbotron”, “i don’t need your pussy bitch, i’m on my own dick”, paroles évidemment tirées de Dark Fantasy, album où il explore le mieux sa psyché torturée par à la fois son orgueil, et sa relation avec la célébrité. Album qui représente également son premier point de rupture, suite à la fameuse débâcle des VMAs en 2009. Entre 2010 et 2013, West a connu ce que l’on peut qualifier de son peak individualiste, une réaction d’autodéfense naturelle qui a fait grimper son égo à des hauteurs spatiales, en raison du revirement de l’opinion publique à son sujet. Vous ne m’aimez plus? Eh bien je vais m’aimer encore plus pour compenser. On remarque cela également sur ses paroles sur Watch the Throne, des egotrips souvent extrêmes, exacerbés par les montagnes d’argent, la drogue et la célébrité. Depuis, la dégringolade psychologique, artistique et publique n’a fait que s’amplifier. D’aucuns pourraient considérer Yeezus comme le dernier soubresaut d’un artiste moribond qui se savait partir à vau l’eau, une dernière rébellion en bonne et due forme, qui aura accompli la prouesse de constituer le dernier game changer de sa carrière. Cette convulsion techno sans concessions lui aura également valu d’autres accolades, telles que celle de constituer un foret inédit dans l’univers des musiques électroniques pour un artiste rap de son envergure. Curieusement d’ailleurs, la sortie de Yeezus a coïncidé avec l’annonce de la naissance de North, et des fiançailles avec Kim Kardashian, deux événements censés mettre du baume au cœur à toute bonne âme esseulée qui se respecte. Néanmoins, ici mesdames et messieurs, il ne sera nul question d’associer sa déchéance artistique et ses déboires croissants avec son mariage avec Kim Kardashian, car d’une part nous n’avons pas vocation à écrire des torche-culs people, et d’autre part, le lien est bien trop bas-du-front pour n’être autre chose qu’un stupide et bien facile sophisme. Il y a bien plus à cela que la présence d’une femme dans sa vie, et on le sait tous. 

Let’s have a toast for the douchebags, let’s have a toast for the assholes, let’s have a toast for the scumbags.

Runaway

Ce que l’on remarque de prime abord, c’est la lutte interne de West entre ses propres problèmes psychologiques et sa vie de famille, une dichotomie qui a probablement causé moult dissonances cognitives dans son esprit. Un manichéisme bien familier, qui se matérialise pour les premiers dans ses frasques médiatiques, son processus créatif chaotique et bon nombre de ses morceaux issus de TLOP (comment ne pas être effaré d’entendre la quantité de textes et lignes scandaleux, en figure de proue celle sur l’anus blanchi…) puis YE. La seconde, la vie de famille, il va avoir du mal à la manifester correctement dans son art dans un premier temps, mais on peut noter FML sur TLOP où dans sa descente aux enfers il y exprime sa peur de foutre en l’air sa famille, les doutes pernicieux de l’opinion publique, et la tentation qui le guette tapie dans l’ombre. Il y parle également de sa consommation de Lexapro, tout comme il admet sur No More Parties in LA le fait de consulter un psychiatre. Deux informations qui vont tout d’abord expliquer la lubricité débridée démontrée sur TLOP, et préfigurer son admission à l’UCLA Medical Center en novembre 2016. Bipolarité déclarée. Ce que tout le monde avait pressenti s’est réalisé. Suite à ça s’ensuivit un hiatus musical comme médiatique de plus d’1 an. Avant le début de l’année 2018, tout ce que nous savions, c’est qu’il s’était établi au Wyoming dans un ranch doté d’infrastructures gigantesques pour une mise au vert, des expérimentations architecturales, et pour enregistrer avec une flopée de collaborateurs, comme à son habitude. En avril 2018, grande annonce: la série d’albums estampillée Wyoming: Pusha T, Nas, Teyana Taylor, lui-même, mais plus étonnamment, son nouveau groupe avec Kid Cudi, KIDS SEE GHOSTS. Évidemment, tout le monde a exprimé son doute quant au bienfondé de se lancer dans un tel enchaînement, étant donné les absurdités auxquelles il s’était adonné les trois dernières années: l’annonce de sa candidature aux présidentielles en septembre 2015, ses rencontres avec Trump en décembre 2016 puis octobre 2018, son retour sur Twitter en avril 2018, ses commentaires sur l’esclavage le mois suivant… vous choisissez votre combattant. Toujours est-il que sur les 5 albums, celui de Nas fut assez décevant, et celui de West fut carrément abominable. Cependant, on lui donnera quand même des fleurs pour DAYTONA et les deux autres. Maintenant qu’on en parle de cette année 2018, même sur le plan artistique, il s’est distingué par l’abyssale stupidité clinique de ses mouvements: non content de sortir les aberrations que sont Lift Yourself et Ye vs. the People avec T.I., il est allé jusqu’à sortir un single avec Lil Pump, et comme si ça suffisait pas, il a rempilé avec nul autre que 6ix9ine… À ce moment-là on s’est tous dit qu’on l’avait perdu pour de bon le vieux père. Si ça ce n’est pas de la maladie mentale. Ne lui restait plus qu’à tenter de maintenir le peu de crédit artistique demeurant en produisant ici et là des morceaux et albums pour autrui, plutôt que de se ridiculiser par ses apparitions. 

Puis voilà que l’année suivante, Kim annonce que, plutôt que Yandhi, le prochain album de son mari s’intitule Jesus is King. Après des années d’errance, des mauvaises langues ne se gêneraient pas pour dire qu’il avait bien besoin de guidance. Début janvier 2019, Kim a posté une vidéo sur son compte Twitter, où l’on voit Kanye et Cudi performer des versions gospel, avec un choeur, de Violent Crimes et Ghost Town. La semaine qui a suivi, on voit Tony Williams, dans une vidéo filmée par un fan, décrire la foi renouvelée de son patron de label, et son dernier projet de coeur: les Sunday Services. Une chorale dévouée à Dieu qui lui rend ses bonnes grâces par le chant et les bonnes ondes. En avril, à l’occasion du festival Coachella, West a dévoilé du merchandising sur lequel on pouvait lire “Trust God” et “Holy Spirit”. L’énergie du bon américain born again comme son grand pote George Bush en 1985. Bon, on plaisante, on plaisante, mais il se trouve que monsieur West est tout à fait sérieux dans son entreprise, ayant mis un point d’honneur, désormais, dans sa musique, à ne faire que louer les faveurs de son dieu, sa miséricorde, et les bienfaits qu’il lui apporte. Fin avril 2019, on apprend que West aurait été “radicalement sauvé” par le bon Dieu aux alentours de Pâques, et qu’il a engagé le pasteur Adam Tyson pour des leçons de catéchisme hebdomadaires. Ce pasteur joua un grand rôle dans la conceptualisation de Jesus Is King. En effet, West lui confessa sa volonté d’arrêter le rap, le voyant dorénavant comme la musique du Diable, ce à quoi Tyson répondit qu’il pourrait aussi rapper pour Dieu. Mais bien sûr! EURÊKA! Consécutivement, West a réussi à soigner sa fameuse addiction au porno, et a également demandé à ses collaborateurs pour l’album de ne pas avoir de relations sexuelles avant le mariage. Les chrétiens born-again, ça rigole pas sur la discipline. Jesus Is King, son 9ème album solo, sorti en octobre 2019 donc, et sa version avec le Sunday Service, Jesus Is Born, sorti en décembre, sont les premiers témoignages de son chemin vers la rédemption. Jésus revient parmi les siens, 17 ans après Jesus Walks. Toujours est-il que depuis ce moment, il s’est tenu à carreaux, faisant rarement surface en public, hormis sa tirade sur Twitter, en septembre 2020, à propos des vicissitudes de l’industrie de la musique, l’esclavage moderne que constituent les contrats, spécialement les 360 deals, et la propriété des masters, qui en soit est une sortie tout à fait justifiée compte tenu des innombrables injustices dont ont été victimes tout autant d’artistes par le passé. Rien d’anormal ici, au contraire. Les seules headlines people furent celles de l’annonce de son divorce avec Kim Kardashian, expressément demandé par cette dernière. Assurément un énième coup dur pour un homme en plein travail sur lui-même. 

Venons-en désormais à l’ère qui nous préoccupe, à savoir celle de DONDA. En premier lieu, cet album a connu plusieurs précédents titres, à savoir: Yandhi, Jesus is King II, et God’s Country, chose désormais coutumière pour un album de Kanye. Le fait qu’il se soit fixé sur le prénom de sa défunte mère, en guise d’hommage, n’est en aucun cas anodin, puisque son spectre a survolé son fils et tous ses agissements depuis le moment-même où elle a poussé son dernier soupir. Fin avril 2018, Kanye a posté un échange SMS entre lui et Wes Lang, un artiste peintre américain, à propos de la cover de l’album qui allait devenir YE. Il voulait utiliser une photo du chirurgien Jan Adams, celui-là même qui a opéré sa mère la veille de son décès des suites de cette opération. Il demande à Lang des idées pour le titre, en ajoutant qu’il veut pardonner et arrêter de haïr. Lang a répondu “LOVE EVERYONE”. Adams a très vite réagi en demandant à West de cesser d’utiliser sa photo pour promouvoir son album, ajoutant qu’il était cependant ouvert à discuter avec lui, et ce dernier a répondu qu’il était impatient de pouvoir le faire et “commencer à guérir”. On ne sait pas si la discussion a eu lieu, mais en tout cas, ce micro-évènement est en rétrospective extrêmement instructif à propos de la décision de nommer ce 10ème album DONDA. Déjà, à l’époque, il nourrissait le dessein d’agir artistiquement pour faire bouger le status quo de son deuil et sa rancœur. Nul doute que cette interaction a planté certaines des graines qui fleuriront plus tard pour donner l’arbre DONDA. On peut ainsi supposer sans trop de risques qu’il est loin d’avoir digéré son deuil, car leur relation était très intense et intime, et sa vie n’a plus jamais été la même suite à ce tragique événement charnière. On pourrait également se perdre en interprétations plus ou moins risquées quant aux performances ayant eu lieu au Mercedez-Benz Stadium, en rapport avec le nom de sa mère. D’aucuns pourraient y voir, sur certaines actions et cérémonies, des funérailles symboliques, une ascension au ciel pour la rejoindre, un silence endeuillé et respectueux. Ce qu’on sait en tout cas, c’est que le deuil catholique est très ritualisé. L’Eglise catholique croit que l’âme humaine a été faite immortelle, raison pour laquelle les croyants rejoindront leurs défunts proches au Paradis après leur trépas. Même si les évènements du Stadium ne coïncident pas avec la date de décès de Donda West (10 novembre 2007), on peut tout de même y voir des rituels d’après-funérailles, célébrations mémorielles, messes où le gospel des choeurs lamentent mais surtout relativisent le décès. Et si Kanye en est le pasteur, c’en est un bien silencieux. Une figure paradoxalement très entourée mais traînant sa solitude comme un fardeau immémorial, recueilli dans un stoïcisme de façade, une digue peinant à contenir les flots. S’il avait déjà, par le passé, tenté de traduire la perte de sa mère à travers sa musique, sur 808s & Heartbreak, encore en phase de choc, cette fois-ci, il est dans une phase de profonde résolution. Si tout autour de lui s’effondre, si très peu de gens croient encore en lui, qu’à cela ne tienne, il se réfugiera dans sa foi, dans les souvenirs de sa mère, et s’y emmurera pour mieux renaître. Tout cela étant dit, on peut imaginer que psychologiquement parlant, il soit à son meilleur depuis au moins 6 ans. On aimerait y croire, pourtant on ne peut réfréner de sérieux inquiétudes. L’absurdité de certaines mises en scènes de ses performances au Stadium sont au mieux hilarantes, au pire profondément préoccupantes, jugez par vous-même ce moment absolument lunaire durant lequel notre homme se met à cavaler comme un dément autour de l’autel rudimentaire installé au centre de l’arène. Certes, on sait depuis que ce segment particulier est inspiré par une autre mise en scène, celle de Joseph Beuys, en 1974, présentée à la galerie René Block de New-York, mais le doute subsiste. Topographiquement, où situons-nous la frontière entre ritualisation religieuse et symbolisme, et folie pure et dure? Peut-être que les deux sont plus intimement liés qu’on voudrait bien le croire.

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