La logique du non-sens

Il existe quelque chose de fascinant au sein des œuvres qu’on ne peut pas comprendre. Ce n’est un secret pour personne, on vit dans une période intense de surproductivité, particulièrement dans la musique. Il n’y a donc rien de surprenant, de ce fait, de pouvoir observer un certain nombre d’artistes pratiquer un art très similaire. Tout en sachant qu’il ne s’agit pas toujours forcément d’une mauvaise chose, certains auront toujours la subtilité d’apporter une touche de personnalité très marquée à un style déjà très exploité. Évidemment, certains réfractaires s’essaient encore à des concepts particulièrement recherchées, parfois avec réussite, d’autres fois sans réelle direction. Mais la manière actuelle de consommer ne favorise pas spécialement le succès de ce genre de projets. Le public est avant tout à la recherche d’un produit playlistable, un constat qui vient forcément limiter un minimum le champ des possibilités. Cependant, au cours de ces derniers mois, certains projets ont malgré tout eu le don de me fasciner de par leurs aspects originaux notables. Mais le plus frappant dans tout ça réside dans le fait que cette singularité ne semble pas forcément avoir été recherché, le projet semble même dénué de toute forme de construction. Et si ce caractère ouvertement déconstruit sans ligne directrice était la renaissance du projet conceptuel à succès ? Si j’ai eu envie d’écrire sur ce sujet, c’est uniquement parce que deux albums m’ont récemment marqué comme c’est de plus en plus rare de nos jours. Malgré le temps qui passe, l’envie de revenir sur ces albums ne s’atténue pas et il n’est pourtant pas si évident d’expliquer le pourquoi du comment dans ces deux cas précis. Je vais donc revisiter ces deux albums avec vous pour mettre un peu plus au clair cette tendance. Évidement, avant de foncer la tête en avant dans cette fausse tentative d’analyse, n’oublions pas les bonnes manières, voici les références des deux projets en question :

Rxk Nephew – Slitherman Activated

ZelooperZ – Van Gogh’s Left Ear

Suivre le rythme c’est cliché

La première chose qui frappera l’auditeur lambda à l’écoute de ces deux projets, et notamment celui de Nephew, c’est sans aucun doute la manière de kicker de ces deux artistes. S’il est possible de définir une forme traditionnelle du flow rap, nos deux rappeurs pourront difficilement y être assimilés… pour le meilleur ! La façon de poser de Nephew tout au long de « Slitherman Activated » n’est absolument pas nouvelle chez lui, elle symbolise la particularité du rappeur depuis ses débuts. Il possède peut-être même la tonalité la moins régulière du game à l’heure actuelle. Ses changements permanent d’intonation et de cadence peuvent donner cette sensation d’entendre les multiples personnalités d’un même homme entretenir une discussion. Du positif pour tout le monde, ça nous offre une action permanente à chaque morceau tandis que ça évite au rappeur de Rochester de se ruiner inutilement pour des feat qui ne tiendraient pas la route. Il est tout à fait envisageable que les dérives les plus extrêmes de Nephew dans son flow soient susceptibles de compromettre l’écoute chez certains. Il faut dire que le bonhomme n’hésite pas à hurler comme la star du comptoir PMU le plus proche de chez toi. Le single de l’album « Early Age Death » vous donnera une idée bien précise de la situation, changements de voix fréquents, hurlements soudains, une texture indescriptible qui fait en réalité tout le charme du produit. Impossible également de ne pas mentionner la cadence lorsqu’on parle du Neveu, le beat est plus accessoire que jamais chez lui et il ne ralentirait pour rien au monde l’intensité de son rap peu importe les variantes de la production. Concrètement, il occupe absolument tout l’espace du début à la fin. La prod, aussi bonne soit-elle, gardera presque toujours un rôle quasi exclusif de fond sonore, la seule et unique attraction principale, c’est Nephew et personne d’autre. Pour pouvoir réaliser la prouesse de captiver l’auditeur sur un long format avec cette proposition artistique, pas d’autre choix que de disposer d’un charisme incontestable. Ça tombe bien, le new-yorkais n’en manque pour rien au monde et nous embarque facilement dans sa folie (démesurée) plus que charmante.

Dans le cas de ZelooperZ, on se retrouve également face à une manière de poser pas des plus conventionnelles. Néanmoins, il nous est possible de faire un rapprochement assez évident, au moins sur le plan de l’intonation, avec son mentor, je parle bien évidemment du grand Danny Brown. L’inspiration est plus qu’évidente mais le degré de similitude peut varier selon les ambiances des morceaux. Mais le Z (je profite de cet instant pour faire de ce surnom une marque déposée) suit ses propres règles en terme de cadence, on observe ainsi un grand nombre d’irrégularités en terme de rythme à travers les différents titres. Tout comme son compère de Rochester, impossible de ne pas évoquer le nombre de voix affolant dont semble disposer le rappeur. Tout au long de « Van Gogh’s Left Ear » l’artiste de Detroit nous plonge dans des univers particulièrement variés uniquement par le biais de son interprétation. Ce concept étrange d’auto-conversation entre ses différentes personnalités pourrait très aisément être remis sur la table pour cet album. Alors que la production a toujours occupé historiquement ce rôle de repère pour le rythm & flow des rappeurs, ZelooperZ met en avant ici à plusieurs reprises, tout comme son camarade Nephew, cette forte tendance à faire usage du beat comme avant tout un accompagnement musical sans réellement le prendre en compte dans la réalisation de son delivery. Un choix fort de la part du rappeur de Detroit lorsqu’on connaît sa capacité à (merveilleusement) bien kicker dans des registres beaucoup plus traditionnelles. Avec cet album, il s’impose comme une formidable progéniture next gen de Danny Brown, et c’est un raccourci très flatteur étant donné la complexité du rap pratiqué par le grand boss de la Bruiser Brigade.

Indéfinissable comme mot d’ordre

Au delà d’un sens du rythme particulièrement atypique, nos deux rappeurs se sont assurés de nous rendre impossible la tâche de les rattacher à un style de rap précis. Le cas de RXK Nephew est sans doute le plus fascinant à ce sujet, on l’avait jusqu’alors connu pour un rap très crade, très street, très agressif, une musique bien rarement portée sur l’esthétisme. Mais le neveu du game a fait le choix d’un pari osé en sortant « Slitherman Activated » sur le label new-yorkais Towhead Recordings qui est habituellement porté sur l’électro. Ce sont donc deux artistes de cette maison disque, Color Plus & KANYON, qui se sont chargés des productions de l’album hormis quelques miettes laissées au brillant Black Noi$e (signé sur le label de Earl Sweatshirt) s’avérant également un choix surprenant. Forcément, cette DA offre des couleurs totalement nouvelles à la musique de Nephew avec des productions oscillant entre trap / gangsta rap / experimental / house. Le rappeur se révèle bluffant de par sa polyvalence mais sans pour autant varier fortement son flow, c’est comme si son delivery bénéficiait d’une capacité totale d’adaptation peu importe l’ambiance instaurée. Un très grand oui pour son approche sur les beats aux sonorités planantes à l’image de « Extra Crunchy » ou encore le formidable « I Forgot My Day » , un des titres fort du projet. L’ambiance électrique de « New Lil Flip » colle merveilleusement bien au flow délirant de Nephew, l’inspiration de KANYON sur cette prod est brillante. « Early Age Death » se révèle être probablement le morceau le plus symbolique de ce pari fou qu’est « Slitherman Activated » , on y retrouve le rappeur de Rochester s’esquinter la voix en mélangeant rap et hurlements sur un beat plutôt orienté electro/house. Le paradoxe dans tout ça réside dans le fait que le mélange offert par le delivery du rappeur et le beat donne au final un genre qu’on ne saurait trop définir. Et c’est principalement pour cette raison que ce morceau se veut parfaitement représentatif du mood de l’album. Tout semble en permanence complètement déconstruit, sans structure ni base, mais après de multiples écoutes on en vient finalement à se demander si ce désordre général ne laisse finalement pas place… à un ensemble des plus cohérent. Une réflexion qui s’accorde parfaitement à l’ambiance paranormale de « Strange Things » . Alors non, Nephew n’est probablement pas encore le roi de ce game mais avec cet album, il vient de proposer, après seulement 2-3 ans de carrière, une approche musicale qui me semble déjà complètement unique dans le paysage rap actuel.

Concernant ZelooperZ et son « Van Gogh’s Left Ear » , l’approche est différente mais le résultat se révèle tout aussi indescriptible. Le rappeur de Detroit a fait appel à un nombre de producteurs plus importants, ces derniers disposant de différences assez marquées dans leurs créations musicales. On remarque notamment à la première écoute la présence de bangers assez explosifs tels que « Battery » , « Each and Every Moment » ou encore « Mechanic » et sa production exceptionnelle réalisée par Melikwyz. Mais cette facette agressive ne représente en rien la totalité de l’album qui explore l’entièreté de la palette artistique dont dispose le Z. Le plus gros choc à la première écoute fut sans l’ombre d’un doute le transcendant « Crying in the Club » dans lequel ZelooperZ fait usage de ce qu’on pourrait quasiment qualifier de baby voice, une expérimentation qui se combine merveilleusement bien au succulent beat concocté par Swaya. Difficile également de rester de marbre à l’écoute du totalement loufoque « Bash Bandicoon » en feat avec Danny Brown, un morceau qui souligne encore plus le rôle de mentor artistique que joue l’icône de Detroit pour notre artiste. On pourrait encore passer très longtemps à s’arrêter sur chaque morceau, que ça soit pour « Andrea Bocelli » et sa vibe mélancolique/nostalgique ou encore les deux excellentes productions du crack 454 qui apporte vraiment un supplément d’âme au projet. L’essentiel du propos demeure le fait que malgré un nombre incalculable de flows exploités tout au long du projet et une diversité bluffante dans les productions, ZelooperZ est parvenu à maintenir un ensemble qui semble gagner en cohérence à chaque écoute sans que l’on puisse vraiment expliquer la chose avec assurance. Et comme un symbole, ce n’est autre que notre cher RXK Nephew que l’on retrouve en feat sur le titre « Paranormal Snaptivity » produit par WhoTheHellisCarlo, un titre qui correspond merveilleusement bien à nos deux rappeurs et qui les symbolise encore mieux avec une sensation de désordre général totalement assumé. Au fil des morceaux à l’écoute de ces deux albums, la tentation systématique de vouloir classer l’œuvre dans un genre précis s’atténue pour laisser place à une simple envie de profiter du spectacle sonore déroutant qui nous est offert.

Les lyricistes alternatifs

Je n’ai aucun mal à le dire : RXK Nephew a une plume littéralement captivante à sa manière. Sa façon de raconter des énormités, des phases improbables entachées d’humour ou de violence, parvient même par moment à mettre la musique au second plan. Pour faire simple, le neveu est déjà un grand roi du divertissement et ce n’est pas son usage des réseaux sociaux qui viendra affirmer le contraire. Inutile de chercher un sens caché ou autre théorie farfelue dans les textes du rappeur, le prodige de Rochester balance tout simplement les drôles de pensées qui lui traversent la tête et bien souvent le rendu n’a au final pas vraiment de sens… mais shit, qu’est-ce que ça marque les esprits !

His mama wanted to go to rehab, I said, « Free Famous Dex »

My homie said, « You guys should quit doin’ drugs »

I said, « Hell nah! »

RXK Nephew – Beam on Ya Toes

Ima change my namе to “Slap A Bitch”

Ima change my name to “I got coke, crack and shit”

RXK Nephew – Early Age Death

I’d kill the n***a who made this beat

I’d kill my momma for having me

I’d kill my daddy for fuckin’ my momma

I’d kill my momma just for being my momma

RXK Nephew – Early Age Death

Néanmoins, s’arrêter aux dérives délirantes du rappeur serait malhonnête, on ressent aussi un certain sentiment d’urgence à travers certaines de ses phases, une vie déjà bien trop pesante pour pouvoir pleinement stabiliser son esprit. Cette omniprésence de violence, drogues, déprime dans ses textes laissent parfois place à une hostilité troublante empêchant toute indifférence chez l’auditeur. Comme son compère de toujours RX Papi l’avait déjà expliqué en interview, ce quotidien dangereux et très incertain dans leur quartier finit par donner naissance à une paranoïa envahissante. C’est un sujet, à mon sens, très important à aborder notamment car on ressent par moment de manière très virulente cette paranoïa, déclenchée par toutes les dérives du rappeur, aussi bien dans les sonorités que dans les textes.

Look in the mirror, just wanna kill that n***a

Body bag, I’ll get rid of that nigga

I was down bad, fucked up, wanted to kill people

In the trap by myself, all I see is dead people

RXK Nephew – Early Age Death

These n****s sayin’ the same shit as me

You not Neph, you not Pap, you not him, you not me

Don’t go and diss me, you not Pap

You not him and I’ll kill yo kids for that

I will diss you mothafucka, everyday

RXK Nephew – Early Age Death

I forgot who my opp was

I forget a lot of shit but won’t forget my gun

They won’t forget my big ass chain

That shit came here to do big ass thangs

RXK Nephew – I Forgot My Day

Schéma différent chez le Z, on retrouve encore cette inspiration Danny Brown avec, bien évidemment, quelques particularités. Une forte dose d’egotrip, pas forcément la caractéristique la plus originale du rap américain en effet, mais souvent accompagnée par des métaphores humoristiques généralement très bien senties mais aussi très déroutantes. Bien que plus « lucide » que l’écriture de Nephew, la plume du rappeur de Detroit ne restreint pas pour autant les limites de son imagination, loin de là. Il est également susceptible d’aborder des sujets un peu plus variés, on ne retrouve pas un traumatisme omniprésent dans ses textes susceptible de prendre toute la place. Mais l’essentiel est bien là, ZelooperZ sait comment s’y prendre pour divertir l’auditeur et encore une fois, son merveilleux jeu d’acting au niveau des intonations fait également toute la différence dans l’interprétation du texte.

I’m talking to myself like « Damn, » you got some mo’

Goin’ hard to me ain’t optional, it just all I know

They keep tellin’ mе I’m fire so I stop, drop, and roll

Roll me in a rug, throw me off a boat

ZelooperZ – Bash Bandicoon

She gon’ come over here and rip it off rapidly

Points to the home team

The scoreboard glowin’ like a Christmas tree

Why you spendin’ all of that time adornin’ me?

ZelooperZ – Battery
Le neveu préféré de ton neveu préféré

Difficile de faire un papier vraiment sensé à propos de deux projets extraterrestres. Cependant, le but n’est, encore une fois, pas de vous inciter à aimer plus facilement ces deux albums en lançant l’écoute, l’intérêt réside dans cette réflexion autour de comment un bordel monstre sans ligne directrice apparente peut finalement donner un ensemble des plus cohérent avec le temps. Cette nouvelle génération semble vouloir s’affranchir de bien des règles en matière de rythme, de formats, de productivité…. Et ces deux projets sont à mon sens plus que porteur d’espoir pour la suite. Il semblerait encore rester une place pour les albums avant même la recherche du single à succès chez certains. Et surtout, il semblerait encore y avoir des rappeurs qui prennent vraiment du plaisir derrière le micro faisant passer leurs désirs avant les attentes traditionnelles. C’est bien cette énergie contagieuse qui m’a poussé à prendre un moment pour offrir une mince lumière, mais amplement méritée, à ces albums. Et pour ne pas vous mentir, je ne sais plus vraiment comment conclure un article, je vais utiliser RXK Nephew en échappatoire car comme lui « I forgot exactly what I was thinkin’ » donc on se retrouve prochainement pour parler de musiques étrangement addictives.

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