L’Intimate Dance Music de Loraine James

Sur la pochette de son deuxième album For You And I, sorti fin 2019 sur l’immense label Hyperdub, Loraine James tient entre ses doigts une photo d’Alma Estate, la cité où elle a grandi, située en plein cœur du borough d’Enfield à Londres. Le cliché, réalisé en 2006, se superpose à une vue du même quartier, prise au même endroit, plus de dix ans après. Une image chargée d’émotion, évocatrice aussi bien de deuils personnels que des explorations musicales menées par la productrice depuis son enfance. À travers de titres comme ‘So Scared‘ ou ‘Hand Drops‘, James abordait sur l’album les difficultés qui vont inévitablement et malheureusement de pair avec le fait d’être une femme noire et queer vivant dans la capitale britannique. Tout au long de l’album, James dissémine des compositions électroniques touchantes et frénétiques, que d’aucuns rangeraient volontiers dans la case « IDM » (pour intelligent dance music – il ne sera pas question de débattre de cette appellation dans ces lignes). Une étiquette qui s’avère tout aussi réductrice pour Reflection, son dernier album, sorti début juin. Car avec cet opus, la Londonienne parvient à redessiner les contours rigides de ce genre, dont les sonorités sont souvent perçues (et parfois voulues) comme déshumanisées, en y insufflant une dose de sensibilité pour le moins bienvenue.

Son premier album Detail, sorti en 2017, était un bain d’ambient rythmé épars, sans véritable fil conducteur, plutôt un « exercice technique », de l’aveu de James elle-même. For You And I, un aperçu cohérent d’une âme agitée, un ensemble émouvant au ton diffus et vaporeux. Avec Reflection, Loraine James se dévoile davantage. Le son y est différent ; il s’y fait plus clair, plus aéré, plus direct qu’auparavant, sans que jamais l’essence intime de sa musique ne soit sacrifiée. Plus ambitieux, aussi, à l’image de la pochette, qui donne à voir une mystérieuse figure tout droit sortie d’une hallucination sci-fi, aux traits humains à peine reconnaissables, aussi informe que la période durant laquelle l’album a été composé. En effet, après la sortie et le succès de For You And I, une année éprouvante à tous points de vue a privé Loraine James d’un formidable tour d’honneur. Pour celle qui avait tout juste quitté son emploi d’assistante pédagogique afin de se consacrer pleinement à la musique, la satisfaction a rapidement laissé place à l’incertitude et l’anxiété.

Des sentiments graves qui se manifestent sur ‘Self Doubt (Leaving The Club Early)‘, sans doute une des plus belles réussites de la discographie de James. Une fois n’est pas coutume, les drums, d’habitude plus sèches, prennent toute la place sur le morceau, leur lourd écho contrastant joliment avec les nappes ambient et les paroles prononcées à mi-voix par la productrice : « I know you might not like this one/So just press the skip button, you know », prévient-elle sur un ton impassible, avant d’ajouter « Hate the music that I’m playing/That is why you’re not staying/That is why there’s no dancing », vraisemblablement préoccupée par l’attrait de sa musique aux oreilles de ceux qui l’écoutent. L’enfermement quasi-continu vécu ces derniers mois en raison de la pandémie est venu avec son lot de tourments psychiques ; situation dont James n’a évidemment pas été exempte. On l’imagine le regard perdu dans le vague quand, sur ‘Reflection‘, titre éponyme, elle soupire : « There’s no end to this, no end to this, probably ». Et comme si ce n’était pas assez, à ces angoisses se sont ajoutées les nombreux drames qui ont frappé les communautés noires du monde entier et les vagues de protestation qui se sont ensuivies. Le morceau ‘We’re Building Something New’, qui clôt l’album, voit l’artiste mancunien Iceboy Violet rendre hommage à « toutes les victimes des violences policières » et exprimer, dans des mots déchirants, l’immense colère et la profonde tristesse qui l’emplit : « Don’t need to read the news/One million views or Black bodies bruised/And you’re acting so confused ».

Composé en l’espace de trois mois, Reflection (comme son nom l’indique) est le fruit d’une difficile introspection conduite au plus dur d’une période éreintante. Cependant, son autrice a su trouver un peu de réconfort dans son sens affuté de la collaboration, point fort qu’elle cultive depuis ses débuts. Son dernier EP en date, Nothing, sorti sur Hyperdub à l’automne 2020, en est le plus parfait exemple. On trouve ainsi sur trois des quatre titres de cet excellent mini-projet des artistes de tous horizons musicaux : l’Uruguayenne Lila Tirando A Violeta, membre de l’écurie NAAFI ; le rappeur irano-liverpudlien Tardast, co-fondateur du collectif Manteq ; et Jonnine Standish, chanteuse du groupe de rock australien HTRK. L’album qui nous intéresse ici ne déroge pas à la règle, puisque pas moins de six artistes ont décidé de se joindre à cette fête tout de même bien singulière.

Parmi elles figure Le3 bLACK, un rappeur du sud de Londres, habitué des invitations de James puisque c’est déjà la quatrième fois qu’il pose sur les compositions de la productrice (on n’a rien oublié du sensationnel ‘London Ting // Dark As Fuck’, leur dernier featuring). Les deux acolytes se sont rencontrés à l’université et, semble-t-il, ont depuis à cœur de nous livrer des performances mémorables. C’est à nouveau chose faite avec ‘Black Ting’, une piste UK drill minimaliste aussi séduisante qui offre un subtil écrin aux rimes vivaces de bLACK. On retrouve d’ailleurs les sonorités désormais si familières de l’UK drill sur plusieurs autres morceaux, notamment ‘Built To Last’, aguicheur titre d’ouverture qui voit le Suisse Xzavier Stone répéter inlassablement un entêtant refrain, et ‘Running Like That’, autre très beau moment offert conjointement avec la chanteuse et productrice canadienne Eden Samara. Loraine James semble avoir développé un goût prononcé pour ce genre, qu’elle n’hésite pas à teinter de ses si caractéristiques afflux frénétiques et atmosphères éthérées.

S’il apparaît plus ouvert – pour ne pas dire plus pop – que ses prédécesseurs, l’album est loin de faire l’impasse sur les redoutables assemblages syncopés auxquels James nous avait habitués jusqu’ici. En témoignent l’étourdissante polyrythmie de ‘Simple Stuff‘ et le doux martèlement de ‘Change‘, sur lesquels la productrice fait cavalier seul. Cependant – et c’est ce qui est sans doute le plus attrayant chez Loraine James – ces titres dépassent ce que l’on pourrait typiquement attendre d’eux, à savoir l’aridité sentimentale qui, dans les représentations mentales de tout un chacun, va souvent de pair avec ce genre qu’est l’IDM. Ici, la complexité ne prend jamais le pas sur l’émotion. Au contraire, elle l’accompagne constamment. Là où il pourrait sembler que, sur les featurings, ses productions servent de seyantes toiles de fond aux performances de ses invités, ces morceaux aux colonnes vertébrales moins lisibles sont l’occasion pour James de mettre véritablement à nu la tempête qui fait rage sous son crâne. Certes, nous l’avons vu, les conviés en sont parfois les messagers indirects, mais sa musique n’est jamais aussi touchante que lorsqu’elle tient les rênes dans ses seules mains.

À vrai dire, cela tient aussi à l’usage – nettement plus marqué qu’à l’accoutumée – que James fait de sa propre voix ; elle qui, habituellement, déteste s’entendre chanter. Ses timides confidences s’entrelacent parfaitement avec le reste de l’orchestre, donnant véritablement corps à des productions abstraites mais non moins captivantes. Ainsi conjugués avec ces délicates bribes de texte, les battements qu’elle égrène, le brouillard synthétique qu’elle répand et les silences qu’elle tisse participent à dresser le portrait saisissant d’une âme en berne tentant désespérément de trouver un sens au sentiment de désincarnation qui l’assaillit. Reflection est le résultat de cette quête pénible ; un album magnétique de haute volée comme seule Loraine James sait les faire, rafraîchissant par ses compositions sophistiquées et propices au détachement de l’esprit, et qui, en osant toucher à l’intime, sait toucher au cœur.

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