LA RENAISSANCE DES MARTYRS, PT. 2

NB: Le tableau en couverture est la Résurrection, d’Andrea Mantegna, 1457-1459.

SACRALITÉ DE LA VIE ET RENAISSANCE DES MAYRTYRS

La vie humaine a-t-elle jamais été sacrée? A travers les siècles et millénaires, les dogmes et doctrines se seraient-ils complètement fourvoyés? Dans la Genèse 1:26-27 de la Bible, il est indiqué que le caractère sacré de la vie humaine est dû au fait que l’Homme est crée à l’image de Dieu. Plus loin, dans la Genèse 9:3, ce même Dieu autorise l’Homme à tuer et manger les autres formes de vie pour subsister. Le fait est que s’il a pris cette autorisation très à coeur, il fait de même avec ses semblables, que ça soit au sens propre comme figuré. 

Pareillement, dans le Qu’rân, 5:32: « C’est pourquoi Nous avons prescrit pour les Enfants d’Israël que quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué tous les hommes. Et quiconque lui fait don de la vie, c’est comme s’il faisait don de la vie à tous les hommes ». Plus loin, 25:68: « Qui n’invoquent pas d’autre Dieu avec Allah et ne tuent pas la vie qu’Allah a rendue sacrée ». Les mêmes principes sont récurrents dans la grande majorité des religions. Et pourtant, à propos de la valeur d’une vie, rien n’a jamais réellement eu de sens, malgré la conviction des écrits religieux, malgré les principes moraux de certains hommes, malgré le fait que chaque personne consciente ait pu réaliser à quel point le simple fait d’exister était un cadeau incomparable et unique. Une expérience, pourrait-on dire. Chaque vie une expérience, des cobayes au sein d’un système donné à une époque donnée. L’Homme passe toute son existence à lutter sans relâche pour essayer de lui trouver un sens, du sens, mais c’est comme s’il nageait à contre-courant. Bien souvent, trop souvent, son environnement, les évènements, un rien ou un tout, peuvent le ralentir, le faire reculer, le décourager, le briser. 

Pour les chanceux, les privilégiés, évidemment, ce n’est pas le même cas de figure, mais eux n’ont pas besoin qu’on leur consacre des mots. Les résidents des tours d’ivoire à la vie dorée par l’argent sont bien souvent incapables de faire preuve de la moindre compassion envers les autres. L’inquiétude, l’angoisse même, leur sont étrangères, tandis que pour d’autres, elles imprègnent de manière vorace leur quotidien, sapant leurs forces et drainant leur énergie. On constate rapidement que paradoxalement, ce sont ceux qui ont le moins qui valorisent le plus la vie, qui respectent le plus sa sacralité, malgré le fait qu’ils soient les proies les plus faciles, dont les vies sont disposées sans trop plus de cérémonies. 

Cette hypothétique sacralité serait de bon ton si on considère la chose sous son aspect le plus essentiel, son caractère primordial. Le philosophe grec Héraclite (fin Vè-début VIè siècle av. JC) a théorisé le concept on ne peut plus naturel qu’est l’énantiodromie, à savoir l’idée qu’au fil du temps, tout ce qui existe évolue vers son contraire, avec l’exemple le plus évident: « de la vie naît la mort, de la mort naît la vie ». Les exemples abondent: jeunesse jusqu’à vieillesse, jour jusqu’à nuit, chaud jusqu’à froid. Platon résumera la pensée dans son dialogue du Phédon: « Chaque chose résulte de cette logique, les opposés proviennent de leurs propres opposés ». Ce raisonnement implacable et indubitable, que l’on remarque tant sur les aspects de notre propre vie quotidienne, qu’à un niveau universel, est multidimensionnel. Il est à la fois matériel, et spirituel. Le principe cyclique de la vie et de ses choses a ça de fascinant qu’il régit jusqu’à nos agissements. Si la vie induit forcément la mort, comment la mort mène-t-elle à la vie? On peut d’ores et déjà penser au fait de donner la vie, à l’héritage, à la transmission, mais il y a d’autres moyens. L’une des raisons pour lesquelles, lorsqu’un être cher perd la vie, on persiste à ne pas vouloir l’oublier par devoir de mémoire, est simplement pour ne pas le laisser complètement mourir. On tient énormément à ce qu’à travers nos souvenirs, son esprit subsiste. Ce qui se produit en musique, avec les exemples donnés tels que ce qu’a fait Dugg sur son album, peut même s’apparenter à une volonté de renaissance des martyrs tombés des suites d’une guerre depuis le début insensée, comme n’importe quelle autre guerre d’ailleurs. Renaissance qui, d’un point de vue religieux, tend donc à leur sanctification. Pour ceux dont les proches sont décédés des suites d’accidents ou encore de maladies, on pourrait parler d’une déification dans notre mythologie personnelle. Lupe Fiasco disait dans le dernier morceau de Drogas Wave, Mural Jr.: « Born to death, born to die, mourn correct: immortalize ». Ainsi, dans une certaine proportion des cas, on remarque que la mort est plus sacralisée que la vie par les individus et les institutions, par la société .« Pei, écrivant, serait écouté parce que lui, Tchen, allait mourir: il savait de quel poids pèse sur toute pensée le sang versé pour elle » disait Malraux, toujours dans La Condition Humaine.

Mourir est si simple, et pourtant si compliqué à affronter. Le deuil est une lutte intérieure constant, une recherche d’équilibre: entre le rebord et l’abysse, il n’y a qu’un pas. C’est, pardonnez l’expression, tout un art de parvenir à lâcher prise en conservant intactes les souvenirs heureux. Affronter un deuil change irrémédiablement la vie de quelqu’un, surtout lorsque c’est le premier auquel la personne fait face, mais on ne s’y habitue jamais. Et quand bien même, le faudrait-il, s’y habituer? Toute naturelle et inévitable qu’elle soit, la mort doit rester frappante, doit rester marquante, non pas pour continuer à constamment foudroyer ceux qui doivent y faire face, simplement parce qu’il ne pourrait décemment pas en être autrement. Si la mort peut de prime abord se présenter comme un frein à la vie, elle peut tout aussi bien amener à un sursaut de l’instinct de survie, selon le concept d’énantiodromie évoqué plus haut, parce qu’elle s’apparente à un ruban de Möbius: un ruban qui semble avoir 2 faces mais n’en a en réalité qu’une seule et unique. 

LE DEUIL DE MUSTAFA

Le deuil, et toutes les émotions attenantes et récurrentes à ce phénomène on ne peut plus humain sont donc monnaie courante dans la musique, mais plus encore dans le rap. Dernièrement, le chanteur de Toronto, Mustafa, a libéré son premier album, When Smoke Rises, intitulé en l’honneur de son cher ami Smoke Dawg, membre du Halal Gang. Ce dernier, ainsi que son manager Koba Prime, furent tragiquement assassinés en pleine journée le 30 juin 2018. Avant d’aller plus loin, un petit aparté est nécessaire. Lorsque j’ai inscrit le nom de Smoke Dawg sur Google afin de retrouver la date de son décès, l’un des premiers résultats Youtube affiché était une vidéo d’une profonde indécence intitulée « Ce rappeur du Canada s’est fait m*ssacrer! (Smoke Dawg) ». Quelle ironie, avec un titre pareil, de juger judicieux de biper une lettre du mot en question, vous en conviendrez. Et il se trouve que ce Youtubeur, dont le nom souillé sera évidemment tu ici, est coutumier de ce genre de contenu immonde. « Le pire rappeur et t*eur en série du Canada! (il est fou) » ; « Ce rappeur t*eur de Chicago avait un gros business !(Fredo Santana) ». Inutile de dire combien notamment le titre de la vidéo sur Fredo Santana m’a rendu furieux. Et c’est exactement de dont je parlais plus tôt par rapport à la fétichisation de la violence, et de la mort, ainsi que leur banalisation. L’amas de chair dégénéré qui produit ces vidéos fait tranquillement ses petites centaines de milliers de vues, attirant par là-même des minions tout aussi frappés de déliquescence cérébrale que lui. Je n’y consacrerai pas un caractère de plus, mais il me paraissait important de dire un mot sur ce pan répugnant des Youtubeurs rap.

Pour revenir à ce magnifique premier album de Mustafa, sa beauté réside justement dans sa tristesse. Là où l’asphalte du coin de la rue, nommément Regent Park, quartier connu pour son taux de criminalité, sent l’amertume et les coeurs brisés, où les visites au cimetières et au parloir font partie du quotidien, Mustafa et ses proches ont grandi, ont été témoins, ont souffert. Cet album est par conséquent un cri du coeur, pour sensibiliser ses gens en premier lieu, le reste du monde en second. Le premier morceau, Stay Alive, est une prière simple mais déchirante, conjurant les gens de la rue à rester loin des gangs, pour conserver des chances de survie décentes. Air Forces voit Mustafa lamenter « And if we’re too holy, they think we’re folding, they don’t want us to climb ». De la même manière, il déplore sur Separate « Too young to fade away […] too young to feel this pain […] too young to separate ». 

Le processus de deuil se divise en 3 étapes distinctes: 

  • La phase initiale, le choc
  • La phase centrale de dépression et repli
  • La phase de résolution

Lors de la phase de choc, on ressent de la stupéfaction, de l’incrédulité, de la détresse. Elle dure rarement plus d’une semaine. Et contrairement à la croyance populaire, ce n’est pas lors de cette première phase que la colère, la furie et l’esprit de vengeance surviennent, mais durant la phase centrale de dépression. « La force de la pensée n’était pas grande contre la métamorphose à quoi la mort peut contraindre un homme », toujours selon Malraux. Le deuil domine alors l’esprit du sujet, il est omniprésent et obsédant, et, dans certains contextes, peut mener à vouloir obtenir rétribution auprès de celui ou celle qui a ôté la vie à la personne décédée. C’est sur The Hearse que le jeune poète parvient à cristalliser parfaitement cette seconde phase, et particulièrement la volonté de vengeance. 

« Swear I wasn’t lookin’ for no beef, I got a family to feed

There’s room for everyonе to eat, I was all about the peacе

I didn’t wanna risk it all, oh, I know what’s at stake

But you made yourself special, I wanna throw my life away for you

Full clip with zombie tips, I’ll give all my days to you

Full speed on any street, I won’t take a break to you

My patience and my peace, I feel all of the rage for you »

Le cercle vicieux de la vengeance, engendré par cette rage irrationnelle, un cycle virtuellement infini. Pour ne pas être le seul à souffrir ainsi, pour honorer la mémoire du défunt, pourvu, pourvu que, mû par un espoir ténu, ça puisse apaiser un coeur meurtri, et ce quitte à ruiner sa propre vie.

Le 6ème morceau de l’album est dédié à Ali Rizeig, un proche ami de Mustafa et résident de Regent Park, assassiné en 2017 alors qu’il n’avait que 18 ans. Durant le second couplet, Mustafa déplore « You should’ve left your home, I told you to go, I told you it wouldn’t be safe ». Des mots faisant écho au fait qu’Ali a été abattu alors qu’il était chez lui, un soir de février. Que se passe-t-il lorsque notre propre foyer n’est plus sûr? C’est premièrement quelque chose de très difficile à réaliser, et agir en conséquence ne l’est pas moins. Quitter là d’où l’on vient est déchirant, et il faut pouvoir en avoir les moyens. Bon nombre de personnes réussissant à se construire un avenir cherchent, à raison, à quitter le quartier qui les a vu grandir si celui-ci tient une réputation comme celle de Regent Park. D’autres, quant à elles, choisissent au contraire d’y rester, pour tenter de changer les choses, à l’image d’Ermias Asghedom, plus connu sous son nom de scène Nipsey Hussle. Il avait commencé à avoir un impact significatif sur sa communauté, il avait en tête une multitude de projets visant à améliorer non seulement les conditions de vie mais également les mentalités des habitants de son quartier, lorsqu’il fut lui aussi abattu « chez lui »: devant sa boutique Marathon Clothing, sur l’intersection Crenshaw et Slauson, deux rues qu’il arpentait depuis sa plus tendre enfance. « We forgot to talk about Heaven… There’s nothing sacred » déplore Mustafa sur What About Heaven, et à la lumière de ces constats, on serait enclins à partager son avis. 

RICH OFF PAIN

Le 16ème morceau du fraîchement sorti Voice of the Heroes, l’album évènement réunissant Lil Durk et Lil Baby, aisément 2 des rappeurs les mieux cotés et doués du moment dans la galaxie mainstream (n’en déplaise aux détracteurs de Baby), s’intitule Rich Off Pain. Rod Wave, crooner mélancolique lui aussi très en vue, a été invité pour l’occasion, un choix évidemment tout indiqué. Sur le refrain, ce dernier confesse: « Whole life left me scarred, only the real can relate […] Young n**** out that bottom, use my tears to motivate […] And now a n**** rich off pain ». Et ce morceau, ce refrain, font état d’un paradigme bien particulier qui, s’il a toujours été présent dans l’esprit depuis les débuts de ce genre qu’est le rap, semble s’être imposé plus avant depuis quelques années. L’histoire de jeunes artistes, authentiques et entiers, qui au lieu de compromettre leur art et le calibrer stratégiquement, commercialement, parviennent à avoir un large succès en relatant tout simplement, sans fard ni censure, leurs malheurs, les tragédies jalonnant leur quotidien, leur peine. Devenant ainsi « rich off pain ». La preuve, s’il en fallait, que tenter de jouer selon les codes du mainstream désormais usités jusqu’à la moëlle, n’est vraiment plus nécessaire, en tout cas dans le milieu du rap. Au diable les writing camps, au diable les singles pop outrancièrement sucrés. La viscéralité, la brutalité de la musique d’artistes comme Dugg, Durk, Baby, Rod Wave, Polo G, Morray, et avant eux, Kevin Gates ou Kodak Black, c’est la floraison, l’affirmation d’un pan essentiel du rap. Des artistes qui peuvent tout à fait exceller en termes de technique, qui n’ont pour la plupart rien à envier à leurs contemporains, mais qui prennent tout leur sens lorsqu’ils laissent parler leur coeur. On peut remonter à plusieurs acteurs majeurs ayant poussé à cette émergence, à savoir pour l’underground, Starlito, et au niveau mainstream, Future. L’Allstar Cashville Prince, Starlito s’est toujours distingué de par l’empreinte mélancolique et réflective de sa musique, notamment grâce à sa période dorée entre 2010 et 2013. Quant à Nayvadius Wilburn, dès ses débuts en 2010, on pouvait déceler une dimension que bien d’autres de ses collègues d’Atlanta n’atteignaient pas, une invocation du pathos caractéristique et inédite jusqu’alors. De la trap avec des remords et des regrets, une douleur « deeper than the ocean », ayant culminé avec le game changer que fut Pluto. Par la suite, il continuera son exploration, à travers par exemple les deep cuts de Honest, ou encore la Monster tape.

2021 marque ainsi le succès commercial de bon nombre de rappeurs qui il y a encore 5 ans, n’auraient jamais pu atteindre de tels paliers. En mars, Rod Wave obtint son 1er numéro 1 au Billboard 200 avec son 3ème album, SoulFly, avec 130 000 ventes.

En avril, Moneybagg Yo a vu sa productivité et sa constance récompensées de la plus belle manière: son 4ème album, A Gangsta’s Pain, a atteint la 1ère place du Billboard 200 lors de sa première semaine de sortie, avec 110 000 ventes. Un titre qui n’est d’ailleurs pas anodin et qui corrobore les constats effectués plus haut. 

En mai, J. Cole a fait appel aux services de Morray, nouvelle sensation issue de Fayetteville, la ville natale de Cole en Caroline du Nord, pour le refrain de m y . l i f e: « ‘Cause where i come from, so often, people you grow up with layin’ in a coffin / But I done made it through the pain and the strife, it’s my time now, my world, my life ». Des mots sincères, renvoyant bien sûr à sa rapide ascension, entre la publication de Quicksand, son tout premier clip, en mars 2020, et sa signature chez Interscope et la sortie de Street Sermons, son premier projet, en avril 2021. Mais on peut également entendre « it’s my time now » comme la proclamation de cette nouvelle ère si particulière pour le rap. J’admets que cette interprétation m’arrange bien, mais j’espère que vous serez d’accord avec moi quand je dis qu’on trouve le sens qui nous importe dans les choses de notre vie.

En juin, Lil Durk et Lil Baby, avec Voice of the Heroes, se sont eux aussi positionnés à la 1ère place du Billboard, affichant un score de 158 000 ventes en première semaine. 2 semaines plus tard, la nouvelle star de Chicago, Polo G, qui avait déjà vu son single RAPSTAR atteindre ni plus ni moins que la 1ère place au Billboard 100 la semaine de sa sortie, le 24 avril, dévoila son 3ème album Hall of Fame, scorant 143 000 ventes en première semaine, devenant le premier album de Polo à obtenir la 1ère position au Billboard 200. 

Sur Youtube, Lil Baby, Polo G, Rod Wave, Kevin Gates, Lil Durk, Moneybagg Yo et bien évidemment Youngboy Never Broke Again occupent constamment le top 10 des artistes récoltant le plus vues par semaine aux Etats-Unis. L’hégémonie de Youngboy d’ailleurs est indéniable depuis maintenant près de 2 ans. Il était l’artiste le plus streamé de l’année sur la plateforme, avec un écart de 600 (!) millions (!) de vues (!) par rapport au second, Lil Baby. En revanche, ces chiffres énormes ne se traduisent pas sur toutes les plateformes selon la même ampleur. On se rappelle bien les memes à propos du fait que les gamins auditeurs de Youngboy regardent ses clips sur l’application Youtube de leur PS4 entre 2 parties de Fortnite, et s’ils étaient d’un goût douteux, ces memes avaient un fond de réalité. Le microcosme que constitue Youtube dans l’univers des services de streaming est particulièrement fréquenté par une tranche d’utilisateurs très jeunes, de par sa gratuité, sa qualité visuelle et son algorithme plutôt efficace. Ainsi, ces artistes ont acquis la meilleure des audiences, celle qui compte le plus.

Malheureusement, cette nouvelle prospérité pour ces artistes qui étaient, il n’y a pas encore si longtemps, assez marginaux en raison de la dimension émotionnelle de leur musique, reste encore parfois jalonnée de tragédies. Si Lil Durk est en train de connaître un second souffle à la fois artistique et commercial dans sa carrière, chose restant relativement rare ces temps-ci, la mort est elle restée partie intégrante de son quotidien depuis le début. Il a dû endurer les décès de son cousin OTF Nunu en 2014, et de son manager Chino Dolla en mars 2015, ce dernier étant survenu, tristement ironiquement, après une rencontre avec le joueur de basket Joakim Noah à Chicago pour discuter de mesures de lutte contre la violence dans les quartiers de la cité venteuse. En 2018, un autre de ses cousins, Baby D, perdit également la vie au cours d’une fusillade, durant laquelle DThang, grand frère de Durk, fut touché aussi. Et comme si ça n’était pas assez, en novembre 2020, se produisit la mort de King Von, lors d’une fusillade aux abords d’un club d’Atlanta. Enfin, début juin 2021, le même DThang, a été abattu lui aussi, à Chicago. Sur Party in Heaven, morceau issu de l’album PTSD de G Herbo, sorti en février 2020, Durk rappait: « Lost Iris I died, Nuski died, it’s like I died again », Iris étant une de ses cousines, décédée en 2009 de causes inconnues du public. Combien de fois Durk et tous les autres habitants de ces quartiers difficiles devront-ils mourir avant d’avoir la paix? Rien d’étonnant à ce que G Herbo appelle son album PTSD, tant la mort est devenue monnaie courante. Tant de vies perdues pour le simple motif d’avoir tenté de donner un sens à leur vie, d’avoir tenté de s’unir, par les moyens qu’ils ont trouvés, à un univers qui les rejetait initialement. A travers ce sacrifice humain, leur âme aura au moins trouvé un havre de paix à l’abri de tout: le coeur de leurs proches. 

C’est aussi peut-être l’une des raisons pour lesquelles ce rap de rue à teneur émotionnelle plus chargée a pris une ampleur aussi importante dans la paysage musical. S’il y a encore une dizaine d’années, les artistes avaient une tendance plus certaine à ne pas trop exposer les côtés négatifs de la vie de la rue (il y avait effectivement des cas de glorification, mais à mon sens, le phénomène de glorification aveugle n’a jamais eu de proportions aussi grandes que ce que l’imaginaire populaire, les médias et les détracteurs du rap voulaient faire croire), on se rend compte que désormais c’est justement ces côtés les plus sombres qui sont mis en lumière. Comment ne pas en parler, alors que chaque nouvelle journée peut signifier une vie de moins dans la leur? Comment rester silencieux, comment prétendre que tout va bien? Et surtout, à quoi bon dissimuler sa peine? Ce sont justement les sentiments les plus refoulés qui ont le plus de chances de causer les pires dommages au moral. Et toutes ces épreuves ne sont pas dénuées de sens, pour peu qu’on s’y penche suffisamment pour le considérer: « Toute douleur qui n’aide personne est absurde », toujours selon Mal… vous avez probablement compris maintenant.

L’EMPATHIE SELON VISCHER ET LIPPS

D’aucuns disent que ce sont des sentiments les plus dévastateurs, ceux qui tordent et compriment l’âme, que les musiciens tirent leur meilleure musique. Que cela relève de la peine de coeur, du deuil, de la colère, de la folie. Ce qu’on peut dire en tout cas, c’est que plus les émotions sont extrêmes, qu’elles se situent d’un côté ou de l’autre du spectre, et affectent, et engloutissent le plus la personne, plus le terrain sera fertile pour la création, plus l’art sera vrai, et par conséquent, plus les auditeurs vont être enclins à être touchés. Il n’y a pas de prérequis particulier pour apprécier la musique, simplement d’avoir la chance basique d’avoir des oreilles fonctionnelles et un esprit pas trop fermé. Pas non plus forcément besoin de parler la langue dans laquelle le chanteur ou le rappeur parle, pour ressentir la musique. Assurément, la parler déverrouille un nouveau palier d’appréciation mais là n’est pas le propos. Cependant, pour correctement appréhender le type de rap dont il est question ici, il est nécessaire d’avoir un minimum d’empathie. C’est exactement le même cas de figure que lorsque l’un de vos amis vous parle de ses tracas du moment. Pour rappel, l’empathie est la capacité à reconnaître et comprendre les sentiments d’autrui, et plus avant, à se mettre à la place d’autrui. La sympathie, la compassion, l’altruisme en sont des capacités connexes, intimement liés. 

Pour l’anecdote d’ailleurs, le terme a été mis au point par le philosophe allemand Robert Vischer en 1873, dans sa thèse de doctorat Sur le sens optique de la forme : une contribution à l’esthétique. Dans cet ouvrage fondateur, Vischer a distingué la Verstehen, la compassion, et l’Einfühlung, l’empathie. Il a utilisé l’Einfühlung pour désigner l’empathie esthétique, à savoir l’appréhension d’une oeuvre d’art par un individu, lui permettant d’en dégager son sens. Quelques décennies plus tard, Théodore Lipps, qui fut une des grandes influences d’un certain Sigmund Freud, repris le concept de Vischer pour l’approfondir. Il commença par désigner l’empathie par le processus selon lequel un observateur se projette dans les objets qu’il perçoit. Après coup, il finit par introduire la conception moderne du terme, à savoir que l’empathie caractériserait le mécanisme par lequel l’expression verbale et corporelle d’un individu, dans un état émotionnel circonstancié, provoquerait automatiquement le même état chez son observateur. 

Cette pain music donc invoque donc un profond sentiment d’empathie, et si par-dessus ça l’auditeur a lui-même vécu des choses difficiles dans son passé, il peut d’autant plus s’identifier aux histoires de ces rappeurs. Beaucoup de gens, en France, sont très prompts à catégoriser bon nombre de rappeurs marseillais, Jul et Naps en tête de gondole, comme du « rap de foire », de la musique festive sans vraiment de profondeur. Pour paraphraser JAY-Z sur Renegade: « Do you fools listen to music, or do you just skim through it? ». Si vous ne vous êtes pas rendu compte que la musique de types comme Jul ou Naps était, sous couvert d’un enrobage pop, profondément triste et tourmentée, je vous recommande fortement d’aller écouter plus attentivement. Ou alors de cesser de prétendre que vous n’entendez pas ce qu’il y a à entendre. De même que plaisanter grossièrement à propos du possible alcoolisme de ces rappeurs ne renvoie pas une image bien intelligente de vous. Les indices sont là, parfois pas si sous-jacents que ça. La lumière, ou les ténèbres, ne demandent généralement qu’à être vus, cachés bien en évidence, entremêlés. A propos de Jul, si l’on met de côté son obsession pour les extraterrestres et les machines, on remarque assez vite le phénomène: ses premiers albums portent des titres suffisamment évocateurs. Et si le dernier arc de sa carrière se révèle moins mélancolique que ses débuts, c’est probablement parce qu’au fil du temps, il est parvenu à surpasser (en partie) le spleen qui l’habitait, ce qui est bon signe. Comme si, de l’ombre à la lumière, il n’y avait que quelques albums. Leur mélancolie couleur de soleil est un mécanisme d’autodéfense naturel, une manière comme une autre de relativiser les aléas de leur vie. Un parapluie est toujours bienvenue en cas d’averse, même lors d’une ondée d’été, bien que parfois, on se sente mieux lorsque les gouttes d’eaux se confondent avec nos larmes. Leurs cris autotunés comme des éclairs dans un ciel lourd et saturé, censés alerter, censés faire réagir. Bien que la douleur soit selon sa gravité souvent difficile à supporter, elle a de cela commun avec la joie qu’elle nous rappelle que nous sommes encore en vie. Alors autant la canaliser dans quelque chose de plus grand que soi, peut-être que ça la rendra ne serait-ce qu’un iota plus supportable. 

LE SENS DES LIGNES

Ces âmes esseulées battant le pavé, en quête d’une vie meilleure pour eux et les leurs. Cette jeunesse sacrifiée sur l’autel d’un dieu omniprésent mais insaisissable. Un sacrifice contraint par des forces jouant justement à Dieu, dont l’instinct arbitraire tient plutôt du diabolique. Et chaque jour, chaque évaporation, on prie pour se rapprocher d’une reviviscence tenant presque de l’utopie. Comme le mirage de l’oasis, dans ce désert d’une intense aridité, qui semble presque plus loin à chaque pas. Un lieu où chaque seconde égrenée par ce sablier défectueux, semble durer une éternité. Et si le temps est une ligne, c’est celle de l’horizon. C’est celle de cet électro-encéphalogramme dans le bloc opératoire ou la chambre d’hôpital, qui, elle, ne manque jamais de sonner le glas, infailliblement. Et si la mort est silencieuse, c’est parce qu’elle est précédée du fracas tonitruant du marteau de ce juge administrant la dose léthale. Un simple rouage d’une machinerie plus grande qu’il ne pourra jamais le comprendre, et qui tient elle plus du broyeur que de la montre de luxe. A ceci près que ce broyeur, lui, est conçu pour faire le tri, impitoyablement. Mais leur point commun, c’est qu’ils sont tous deux crées par les hommes.

Tout l’argent du monde ne pourra pas faire revenir ceux que nous avons perdu, tout comme assembler la meilleure équipe juridique ne suffira pas toujours à faire libérer les proches incarcérés, du moins pour ceux ayant écopé d’une peine injuste. C’est un constat amer, qui l’est d’autant plus en ayant à l’esprit que la criminalité et la mortalité dans les rues sont en réalité des conséquences d’un système profondément dysfonctionnel, qui a failli à certaines tranches de la population, les poussant dans leurs retranchements, c’est-à-dire la pauvreté et la précarité. Si une société débarrassée du fléau qu’est la pauvreté tient presque de l’utopie, ce n’est pour autant pas une raison pour que les pouvoirs publics se satisfassent de l’état des choses. Mais tant que les hautes sphères, juchées dans leurs tours d’ivoire, persisteront à ne pas remettre en question le système qu’elles contribuent à maintenir tel quel, aucune progression ne sera possible. En attendant une révolution, ou a minima une réforme globale, faisant tabula rasa des inégalités, quel autre choix avons-nous que de chercher à s’enrichir? Cette volonté, à mon sens, n’est pas un simple résultat de la doctrine capitaliste, elle tient de la pure et simple survie face à cette doctrine. À la guerre comme à la guerre. Pourquoi pensez-vous que tous ces artistes évoqués précédemment soient autant portés sur le gain financier? Si comme dit plus haut cet argent ne pourra pas faire revenir les êtres chers partis, il pourra au moins permettre d’assurer un avenir à ceux qui sont restés, dans l’espoir de contrer les cercles vicieux dans lesquels il y a bien trop de risques de rester engoncés. Car c’est encore et toujours la souffrance, et la volonté de ne plus la subir, qui motive. 

La Condition Humaine, le livre d’André Malraux dont sont extraites toutes les citations ayant ponctué le propos, traite du Massacre de Shanghaï en Chine, en 1927, qui a vu l’armée  du Kuomintang, menée par Tchang-Kaï-Shek, annihiler les cellules communistes de la ville, avec qui il était initialement allié. Tout cela avec l’aide des différents organismes occidentaux sur place possédant les concessions. Le récit suit une bande de révolutionnaires communistes, Kyo à leur tête, cherchant à organiser une insurrection contre le gouvernement. La mort est omniprésente dans l’oeuvre, puisque les communistes, dans leur lutte, trouvent un sens à leur vie en mourant pour leurs idées, pour un monde plus juste, où le capitalisme ne régirait plus, et où les classes défavorisées, ici le prolétariat, ne seraient plus opprimées, oubliées, dédaignées, manipulées. Ce qui permet de dresser un parallèle saisissant avec la situation des divers artistes mentionnés ici, leurs pertes, leurs motivations, et leurs ambitions, à une échelle différente, mais où le combat reste sensiblement similaire. 

Malraux fit dire à Kyo la chose suivante: « La souffrance ne peut avoir de sens que quand elle ne mène pas à la mort, et elle y mène presque toujours ». Et on prie pour que cela soit vrai, que tout cela ne soit pas vain, que ça puisse finalement servir à quelque chose. Lino rappait sur Jour 2 Tonnerre que « l’espoir fait vivre, mais ceux qui vivent d’espoir meurent de faim ». Si cela peut effectivement se défendre, on pourrait cependant avancer que l’espoir du mieux constitue en réalité le carburant pour faire agir, pour pousser au changement. Tant que l’on espèrera, cela signifie qu’il y aura quelque chose à changer. Et si en fait, l’espoir était un système d’alarme inné? 

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