LA RENAISSANCE DES MARTYRS, PT. 1

À tous ceux ayant alimenté le feu de la révolte.

NB: L’estampe en couverture est Le Massacre des Innocents, de Pierre Paul Rubens, 1611-12.

THE VOICE

La voix d’une personne est une source d’information incommensurable quant à son ou sa propriétaire. Les variations de volume et d’intensité, les tons employés, la nasalité, la vigueur, j’en passe et des meilleures, constituent l’un des éléments « invisibles » dont on se rappelle le plus facilement chez quelqu’un. Paradoxalement, bien qu’impalpable, une voix vous marque, vous touche. Au-delà de la gestuelle, c’est l’émotion que la voix convoie qui bouleverse. Le récemment décédé DMX était connu pour sa voix caractéristique, imprévisible dans ses inflexions, souvent vectrice d’une rage et d’une agression prodigieuse, ou bien d’une abyssale tristesse.

Pour un chanteur tout comme pour un rappeur, le timbre de voix est aisément le plus gros atout d’entrée de jeu. Être doté d’une voix très spécifique est un don qui peut facilement être exploité et donne un avantage comparatif énorme. Indépendamment de ce cadeau, ce sont aussi le lieu de naissance, les évènements de la vie, tragiques comme heureux, et le caractère qui modulent une voix. Ainsi, on peut parfois imaginer, estimer à la fois ce qu’a vécu une personne et son caractère uniquement en l’écoutant parler, sans même prendre garde aux propos ou aux mots employés. La voix est le reflet d’une âme, au moins autant que les yeux peuvent l’être. 

Les chanteurs de soul et de blues sont de bons exemples de chanceux héritiers de ce don inné de la voix. Pour schématiser, les premiers vont être capables de nous faire ressentir l’amour et les peines de coeur, et les seconds seront aptes à nous évoquer une nostalgie ou une douleur indicibles telles quelles sans leur voix si spéciale. On va retrouver les mêmes typologies de voix dans les autres genres de musique, comme le rap. A travers les décennies, bon nombre de rappeurs, souvent du sud, d’ailleurs, ont marqué l’histoire grâce à leur voix. On peut citer pêle-mêle Guru, Z-Ro, Boosie, Scarface, Biggie, 2Pac, Big Moe, mais aussi plus récemment 50 Cent, Gucci Mane, Young Thug, Future, Kodak Black, et bien d’autres. Tous ces artistes jouissent de voix très distinctives qui leur permettent dêtre naturellement plus aptes à convoyer les émotions, peu importe leur localisation sur le spectre humain. Enfin, le surnom de Lil Durk, « The Voice », ne renvoie pas tant à son timbre distinctif, qu’à sa qualité de porte-parole, de voix de la rue, de ses rues à lui de Chicago, et par extension de celles de tous les quartiers des Etats-Unis. Et s’il s’est vu décerner cette épithète bien réelle, il en va de même pour la plupart des rappeurs qui décident de s’emparer d’un micro. Chaque mouvement, chaque groupe a besoin de ces voix qui parviennent à s’élever plus haut que le reste, pour clamer ses vérités, ses revendications, mais qui avant tout rappellent son existence.

LE TRICKSTER DE RADIN ET LEVI-STRAUSS

D’aucuns disent que la voix de 42 Dugg est très proche de celle de Kodak, avec un soupçon de Boosie. Une voix qui véhicule une agressivité et une animosité notables, mais qui par moments se brise, laissant entrevoir une peine immense, une vulnérabilité qui est, consciemment ou non, refoulée, de peur qu’elle ne le submerge. En outre, tel un corbeau, Dugg possède un timbre croassant. Originellement, dans la plupart des cultures occidentales (nord-américaines, sibériennes, nordiques…) le corbeau est omniprésent de par sa symbolique forte renvoyant à la ruse, la malice, et la relation entre la vie et la mort. En Asie aussi, l’oiseau est l’emblème du Bhoutan, il orne le chapeau royal. En Chine, il est symbole de gratitude filiale, et est considéré comme un « oiseau solaire ». On retrouve également des références positives au corbeau dans la Bible: dans l’Évangile selon Luc du Nouveau Testament, Jésus utilise ces oiseaux pour illustrer la prévoyance de Dieu. Claude Levi-Strauss, anthropologue français, parle de l’oiseau comme d’ « une divinité, le dernier des insoumis, le dernier représentant du monde du mythe […], le premier des législateurs ». En 1958, dans son ouvrage Anthropologie structurale, il approfondit la réflexion en explorant le mythe du Trickster, le « fripon divin ». Il explique que dans la mythologie nord-américaine, ce sont systématiquement le corbeau, ou le coyote, qui endossent son rôle. Levi-Strauss le décrit comme un médiateur entre Ciel et Terre, entre Vie et Mort, visant souvent à surmonter ces dualités. La figure du Trickster, présente pour ainsi dire dans toutes les mythologies et cultures, a été mise en lumière par l’anthropologue américain Paul Radin, en s’appuyant sur la culture des amérindiens Winnebagos. Ceux-ci le désignent par le nom Wakdjunkaga, ce qui dans leur langue signifie « celui qui joue des tours ». Dans son ouvrage, Le Fripon Divin, publié en 1956, Radin invite le philologue et historien des religions Károly Kerényi, qui va indiquer que ce mythe du trickster se retrouve dans la mythologie gréco-romaine. Il sollicite également les services du psychiatre Carl-Gustav Jung qui, en fin d’ouvrage, propose une analyse psychologique du trickster

En résumé, le cycle de développement du trickster de la mythologie Winnebago, consiste en une progression de l’état de conscience de la créature. Le trickster est à sa « naissance » une copie fidèle d’une conscience humaine primitive ayant à peine quitté le stade animal, d’un point de vue historique, un stade rudimentaire de conscience. On assiste à une évolution graduelle de l’état de conscience, un passage progressif d’une nature brutale, sauvage et insensée, à un caractère sensible, utile. La nature initiale sombre ne disparaît pas, ce qui se produit, c’est que l’esprit conscient parvient simplement à se libérer de la fascination pour le mal, et n’est plus obligé de vivre selon elle. Cette nature sombre s’est donc retirée dans l’inconscient, et y reste tant que le conscient fonctionne bien. Mais dès que la conscience arrive à douter ou se trouve en situation critique, il apparaît vite que l’ombre n’attendait qu’une opportunité pour réapparaître. Sa nature bénéfique va se révéler vers la fin de ce cycle, que l’on peut appeler histoire. Dans les derniers épisodes du récit mythologique, le trickster décide de nettoyer le Mississipi des obstacles qui l’obstruent, d’en éliminer les prédateurs de l’homme et d’en écarter les tourbillons. Il entame alors clairement sa mission civilisatrice. Enfin, dans le dernier épisode du cycle, il prend son dernier repas sur terre et monte au ciel (ce qui n’est pas sans rappeler l’Ascension). On assiste à la transformation de l’insignifiant au signifiant, de la figure ordinaire à la figure extraordinaire. Ce que ce mythe nous apprend, c’est qu’en le transposant à la figure d’un être et d’un artiste tel que Dugg et bien d’autres, on constate que c’est la même typologie de développement. Des individus naissant dans un environnement dysfonctionnel, de par l’abandon de l’Etat, qui n’ont au départ que peu de choix et se voient souvent contraints de s’orienter vers la rue pour survivre, paradoxalement. Des êtres au départ « insignifiants » en cela que pour les hautes sphères, ils pourraient tout aussi bien n’être que des statistiques supplémentaires et des sujets de chroniques de faits divers. Mais contre toute attente, ils vont par un concours de circonstances, à ne pas forcément attribuer qu’à la fortuité, finir par devenir extraordinaires, salvateurs. Ils vont réussir à créer quelque chose de positif, éviter d’être broyés par des mécanismes et des styles de vie qui auparavant les détruisaient petit à petit, et pouvoir ainsi mettre à l’abri bon nombre de leurs proches. 

Tout ceci en tête, néanmoins, en raison de son plumage sombre, et sa nécrophagie, le corbeau a rapidement acquis un autre statut, celui d’oiseau de mauvais augure, un charognard impliqué dans les entourloupes les plus perfides et sournoises. Dans l’Islam, il est parfois surnommé « fils du malheur » (Ibn al-berih). Dans le Coran, c’est lui qui indique à Caïn la manière d’enterrer son frère Abel, qu’il vient d’assassiner (al-mā’ida, 5:31). Les corbeaux apparaissent souvent sur les champs de bataille, notamment dans la mythologie celtique irlandaise. En Suède, ils représentent les âmes des personnes assassinées, tandis qu’en Allemagne, ils sont les âmes des damnés. Là aussi, on peut recouper ce que nous évoque la voix de Dugg aux représentations mythologiques y correspondant. Dugg est le porte-étendard meurtri, éreinté, et pourtant toujours combatif, arpentant inlassablement la zone de guerre dans laquelle il a grandi, et sur son drapeau déchiré et maculé de sang sont inscrits en lettres vermeil les noms des proches qu’il a perdu, qui ont été emprisonnés par l’ennemi. Et c’est tout cela à la fois qui produit une dichotomie si frappante dans sa voix, ses intonations, ses sursauts d’humeur: un conflit interne entre hargne revancharde et lassitude peinée. 

LA SOLITUDE 

La musique se ressent, elle est censée être totalement dépourvue d’une quelconque approche mathématique, c’est un art profondément humain, il faut donc qu’elle soit évocatrice pour qu’on s’en éprenne. Il faut qu’elle nous touche, qu’on puisse s’y identifier, qu’elle stimule notre imagination. Le rap est à la base un art de rue, une discipline pratiquée par des personnes noires marginalisées par la société américaine blanche et dont les conditions de vie ont été drastiquement pourries, empirées par les politiques consécutives des présidents américains depuis l’institution des Etats-Unis. On va de fait y retrouver à la fois beaucoup de tristesse mais aussi beaucoup de ressentiment. Des sentiments qu’il est important d’extérioriser sous peine d’en devenir prisonnier, d’avoir l’âme alourdie par leur poids. Mais ce sont toujours les émotions les plus délétères, blessantes et intimes qui sont les plus déchirantes à purger et qui prennent les formes les plus explosives. Lil Durk, sur Alone de l’album Free Dem Boyz de 42 Dugg, débute son couplet avec un constat terrible: « Losing 4, 5 n***** in one summer, that aint nothin nice ». Mais ce qu’il est le plus difficile de qualifier, c’est l’emploi de l’euphémisme qu’est « nothin nice ». C’est un témoignage du fait qu’il est devenu si habitué à perdre des amis qu’il est capable d’en parler ainsi, comme s’il avait acquis une endurance face à la douleur. Car s’il ne s’était pas bâti une armure qui à défaut d’arrêter les balles, pourrait contenir le déferlement de souffrance constant qui s’abattait sur lui, il n’aurait probablement pas pu le supporter. En outre, il fallait que quelqu’un en parle, que la mémoire de tous ces morts soit honorée. Pour témoigner de la violence toujours omniprésente dans ces quartiers, pour tirer une énième sonnette d’alarme. Ce morceau, Alone, est d’ailleurs la pierre angulaire de ce 1er album de la nouvelle star indéniable de Detroit, 42 Dugg. Une complainte viscérale d’une tristesse poignante, dont le point culminant est le refrain:

« And you was supposed to hold me down

I wish I could see your smile

All that other shit don’t mean nothin’, I came from hustlin’

And I still remember all the advice you ever gave me

How the fuck you goin’ down when I was eighteen?

Wrong, you was wrong about a lot of shit

I’m on my own, I’m on my own but I’ll never quit

I’m doin’ good, double up and bring it to the hood, this shit for us

Tell me how the fuck is it for us if I’m alone? »

Un éloge funèbre à ceux partis trop tôt, qu’on ne pourra plus jamais voir, qui vivent désormais uniquement et pour toujours dans les souvenirs, les photos, les t-shirts. La cruauté de la vie dans sa forme la plus pure, un constat effarrant. Une promesse de ne jamais lâcher, pour honorer leur mémoire, et dans l’espoir d’apporter du positif aux autres. De plus, la dernière ligne fait écho à la couverture de l’album: quel est le sens de tout ce que je fais si vous n’êtes pas là pour le voir et surtout en bénéficier? Toute cette violence et toutes ces incarcérations sont complètement insensées. Ces conditions de vie sont insensées, ce monde est insensé. Au milieu de tout ça, il est justement censé réussir à en trouver, du sens, pire même, c’est vital pour lui. 

La couverture de l’album, tout comme son titre, réclament la libération d’une douzaine de personnes, et comporte près d’une trentaine de photos de ce qu’on peut supposer être tout autant de personnes emprisonnées ou décédées. Des chiffres tout simplement énormes, tellement que c’est tout bonnement impossible de se mettre à la place de Dugg et imaginer ce qu’il ressent, pis encore des familles des personnes concernées. Mais c’est justement cette démesure en elle-même qui suffit largement à sensibiliser à la réalité des choses. À travers ce geste, Dugg indique qu’il ne manquera jamais une occasion de se faire le porte-parole de ses amis emprisonnés ou décédés, et c’est effectivement non seulement nécessaire, c’est là aussi littéralement vital. D’autant qu’il a lui-même passé 6 ans en prison, après avoir été condamné pour carjacking et possession d’une arme à feu à l’âge de 15 ans. Sa peine initiale de 4 ans avait été allongée à 6 en raison d’une altercation violente avec un autre détenu. Il fut placé en isolement suite à ça, et c’est dans cette cellule étroite et insalubre qu’il commença à écrire et rapper, une manière de garder sa sanité, chose fondamentale dans ce genre d’endroit, et d’employer tout le temps qu’il avait à bon escient. 

LE TRAUMATISME

Les éléments évoqués plus haut rappellent forcément le cas de Drakeo the Ruler, qui a finalement été libéré après avoir à 2 reprises évité la prison à perpétuité. L’acharnement totalement arbitraire du procureur de Los Angeles sur son cas fut édifiant du sempiternel biais judiciaire que les institutions américaines ont pour les personnes noires, qui plus est issues de quartiers où des gangs sont historiquement très présents. Grâce notamment à la formidable campagne médiatique du journaliste Jeff Weiss, qui a systématiquement attiré l’attention sur l’affaire et dénoncé la corruption et l’injustice la caractérisant, ainsi qu’à une révision du dossier suite à un changement d’effectif, Drakeo a finalement obtenu gain de cause pour la seconde et dernière fois en novembre 2020. Cependant, 3 années durant, il a fait face aux pires conditions d’emprisonnement possibles, l’isolement 23h sur 24, le risque de contracter le COVID-19, mais pire encore, il a cru non pas une mais deux fois, qu’il allait finir sa vie derrière les barreaux. Le phénomène de stress post-traumatique carcéral (SPTC) étant ce qu’il est, il y a des chances pour que Drakeo en soit victime. Il se manifeste notamment par des reviviscences hallucinatoires du traumatisme, par exemple sous formes de troubles du sommeil aigüs ; une anxiété sociale plus ou moins prononcée ; une grande difficulté à exprimer ou reconnaître ses émotions. Au cours de sa 1ère interview post sortie de prison, avec justement Jeff Weiss, Drakeo détailla les séquelles de son incarcération, indiquant sa peur constante de retourner en prison, la paranoïa rampante qui l’assaille, mais aussi la claustrophobie induite par la taille extrêmement réduite de sa cellule, ainsi qu’une inclination nouvelle à la violence, résultant elle d’un état de stress permanent dû à un environnement hostile. Mais ce qui reste le plus frappant dans son témoignage est la terreur qu’il a éprouvé la veille de l’audience déterminante du 4 novembre 2020, au cours de laquelle il a finalement accepté une négociation de peine qui lui permettra d’être libéré. Il était si terrorisé qu’il n’a presque pas pu dormir, et a passé la majeure partie de la nuit à vomir d’angoisse, croyant qu’il allait mourir. Nas avait bien raison lorsqu’il disait que « sleep is the cousin of death. » Durant l’incarcération de Drakeo, 03 Greedo a également écopé de 20 ans de prison, et Drakeo n’a même pas pu dire au revoir à son ami. Enfin, dernièrement, en février 2021, se produisit le décès d’un autre de ses plus proches amis et collaborateurs, Ketchy the Great, 7 mois seulement après sa sortie de prison. L’avenir semblait radieux pour lui aussi. Ces traumatismes colossaux, couplés à ceux que Drakeo devait déjà se traîner avant ça, doivent être un poids psychologique démentiel, et on ne peut qu’espérer et lui souhaiter qu’il parvienne à vivre dans un semblant de paix. 

Le système carcéral tel qu’il est sur le principe, est bien reprochable à de nombreux égards, très souvent inadapté et peu prompt à la réinsertion des individus, surtout couplé à un système socio-politique qui, une fois sortis, peine à les réintégrer correctement. Le but ici n’est pas d’en faire une critique approfondie, simplement de rappeler ce qui pour certains est une évidence, et pour d’autres ne l’est pas encore. Le besoin de réformes en profondeur est littéralement vital. L’honorable Lupe Fiasco, toujours très pertinent, disait ceci sur Prisoner 1, extrait de Tetsuo & Youth:

« New approach might help a n**** bowl better

New hoes might help a n**** hold together

Or will the new lane lead em to the same pen? 

And the hunger strike in em to the same tin » 

Ici, Lupe utilise la métaphore typique apparentant la vie à un jeu, pour la comparer à du bowling. Par des homophones, il insère un double sens à chacune de ces mesures. Une nouvelle approche, une nouvelle façon de jouer, va peut-être pouvoir aider un individu fraîchement sorti de prison à refaire sa vie, à mieux jouer. De nouvelles femmes (hoes) ou trous dans la boule (holes) vont peut-être pouvoir l’aider à tenir le coup, ou la boule.  Mais a contrario, la nouvelle voie, la nouvelle piste de jeu, qu’il a trouvé va peut-être le mener au même pénitentier, ou aux mêmes quilles (pen/pin pour bowling pin, qui signifie quille). Et la faim va peut-être le mener (jeu de mots avec strike) à la même boîte (tin) ou aux mêmes 10 quilles (tin/ten). Toutes ces acrobaties lyricales pour signifier tout d’abord le caractère cyclique de l’existence, la boule qui tourne inlassablement sur elle-même, finissant toujours par s’écraser sur les quilles, puis relancée jusqu’à épuisement, ou arrêt du jeu. Ensuite pour justement critiquer les dysfonctionnements du système évoqués déjà plus haut, la répétition des mêmes erreurs, car même si le joueur change sa manière d’appréhender les choses, le jeu et ses règles, eux, restent les mêmes. Comment alors espérer remporter la partie si notre progression est entravée de la sorte? 

Quant à Dugg, évidemment, c’est du côté barbelé de la barrière que le choc est le pire, mais ceux qui restent dehors peuvent aussi beaucoup en souffrir. Voir tant de ses proches emprisonnés ou décédés induit forcément une paranoia et un stress permanent, accompagnés d’un profond sentiment d’insécurité, et le poids psychologique peut vite s’avérer invivable. Même l’esprit le plus cartésien aura du mal à se projeter quant aux impacts psychiques que ces évènements peuvent avoir sur un individu et en prendre la bonne mesure, puisque cela finit rapidement par relever du domaine de l’irrationnel. Tout au long de Free Dem Boyz, Dugg n’a de cesse de mentionner ses amis morts ou incarcérés, dédiant notamment 4 morceaux à Quez, Merey, Woo et Skeet. Sur And I Gangbang, il indique en outre que son père est lui aussi incarcéré: « See, I grеw up without a father, he alive, but shit, hе gone », tout comme son oncle Nell, dont il réclame la libération sur It Gets Deeper Pt. 2. Un autre nom qui revient souvent est celui de Rece, décédé des suites d’une fusillade, tout comme Lou, qu’il mentionne dans Please: « Bullets killed Lou, damn near killed me ». Par conséquent, ayant tant de proches derrière les barreaux, il est naturel que le fil rouge de l’album soit les collect calls qu’il reçoit d’eux, qui sont une des récurrences textuelles phares. Sur Free Merey, Dugg assure: « Yeah, I still pick up the phone, still, Swear to God, bro, I wish that I could come get you », car c’est quelque chose qui lui tient particulièrement à coeur de garder ce contact, ce semblant de proximité, à la fois pour lui, mais surtout pour eux, qu’ils sachent qu’il ne les oublie pas, pour leur raconter ce qui se passe, et à quel point Dugg a réussi. Sur Free Woo, Dugg indique: « I still save all of my call logs, I’m damaged », une manière de garder une trace de chaque appel, datée, ne serait-ce que que pour ressentir un petit peu leur présence. Mis bout à bout, toutes ces informations forment une chape de plomb énorme, un fardeau prodigieux que ne devrait porter aucun être humain, et pourtant, Dugg est loin d’être le seul à en être affligé. Enfin, dans une tournure particulièrement bien sentie, Dugg émet une critique acérée des conditions de vie des quartiers, de l’impasse à laquelle bien des jeunes sont confrontés, sur Judge Please: « Judge, please help me with my freedom / Show me how to eat without drugs ’cause I’m fiendin’ ». Ils se voient contraints d’en venir à développer des activités illégales précisément parce que depuis des lustres, le système américain fait tout pour les garder en bas de l’échelle. On imagine sans mal Dugg souhaiter pouvoir dire ça à Ronald Reagan en face à face. C’est tout bonnement insensé pour lui de se retrouver jugé pour vente de drogue quand l’administration s’est justement donné du mal pour que cette même drogue coule à flots dans les quartiers. Face à toutes ces informations sur la vie de Dugg, dont le cas est loin d’être isolé, on se trouve bien impuissants, hébétés par tant de tragédies. Raison pour laquelle je vous laisserai simplement cet extrait de la Condition Humaine d’André Malraux, qui vaut bien plus que mes maladroites palabres:

« Il savait d’expérience que la pire souffrance est dans la solitude qui l’accompagne. L’exprimer aussi délivre, mais peu de mots sont moins connus des hommes que ceux de leurs douleurs profondes. ». 

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