Plateformes de streaming et rémunération des artistes : un débat futile

L’avènement du streaming au cours de la dernière décennie a profondément modifié notre rapport à la musique. Véritable idéal en matière d’accessibilité, ce mode d’écoute est aujourd’hui porté par plusieurs sociétés qui se disputent les parts d’un marché hautement concurrentiel. Les amateurs de musique ont donc l’embarras du choix entre une myriade de plateformes, et il n’est pas rare de les voir s’écharper pour décider de laquelle est la meilleure. Les discussions se forment souvent autour des mêmes arguments : « le catalogue de Spotify est plus vaste », « la qualité du son est supérieure sur TIDAL », « Apple Music propose un meilleur contenu éditorial », « Deezer est français », etc. Plus rarement, la question de la rémunération des artistes est évoquée. Et c’est là que le bât blesse.

La valeur du stream : un trompe-l’œil

L’indicateur observé pour trancher ce débat est évidemment le prix du stream. Chaque plateforme pratique une rémunération différente et, bien que les informations disponibles à ce sujet soient variables, elles permettent d’avoir une idée plus ou moins claire de qui sont les bons et les mauvais élèves – si tant est qu’une telle distinction puisse exister. Leader du secteur avec pas moins de 356 millions d’abonnés dans le monde, Spotify se situerait davantage dans la deuxième catégorie, ne rétribuant qu’entre 0,003 $ et 0,005 $ ps (par stream). Apple Music, son principal concurrent, a récemment affirmé rémunérer à hauteur de 0,01 $ ps, ce qui le positionnerait juste derrière Napster (0,019 $ ps) et TIDAL (0,0125 $ ps). De son côté, Deezer semble évoluer dans le ventre mou du classement avec ses 0,0064 $ ps.

Rémunération moyenne du stream par chaque plateforme (source : Digital Music News).

Il convient d’apporter quelques précisions importantes quant au sens de ces chiffres. La première a trait aux premiers bénéficiaires des revenus du streaming – les fameux royalties. Car dire qu’une plateforme rémunère un artiste, c’est faire un (gros) raccourci. En effet, les royalties sont tout d’abord perçus par les ayants droit, après application d’une commission par les plateformes, entre autres. S’il peut s’agir des artistes eux-mêmes, les ayants droit sont souvent les maisons de disque ou les labels. De façon très schématique, ce sont eux qui vont récolter les revenus du streaming pour ensuite les répartir entre les différentes parties impliquées dans la conception, la diffusion et l’exploitation d’un titre selon les termes des contrats qui les lient. Ainsi, en fonction de sa situation, l’artiste va percevoir une part plus ou moins diluée du prix du stream.

Deuxièmement, il faut savoir que le prix du stream n’est pas fixe. Les montants divulgués correspondent en réalité à une moyenne intégrant une multitude de facteurs susceptibles de fluctuer, dont notamment les revenus de la plateforme et l’engagement des utilisateurs, mais pas seulement. Le pays de souscription de l’abonnement influe aussi sur la rémunération, les offres des plateformes devant prendre en compte le niveau de revenus moyen ou s’aligner sur les tarifs pratiqués par d’éventuels concurrents locaux. En outre, il est bon de préciser que moins de la moitié des 356 millions d’utilisateurs Spotify évoqués plus haut souscrit effectivement à un abonnement mensuel payant. Afin de rémunérer les écoutes réalisées via leurs versions gratuites, les plateformes les entrecoupent d’annonces publicitaires, qui ont l’inconvénient d’engendrer des revenus bien moindres à ceux issus des abonnements premium. Le prix du stream en tient également compte .

Le modèle user-centric : une fausse bonne idée

Si le PPS (pay per stream) varie d’un service à l’autre, il convient aussi de souligner que les plateformes n’appliquent pas toutes le même modèle de rémunération. La plupart d’entre elles suivent le système dit « du prorata » (aussi appelé market-centric, ou MCPS). Dans ce modèle, les dix euros payés chaque mois par les utilisateurs de Spotify, par exemple, seront répartis entre tous les artistes (encore une fois, nous schématisons) présents sur la plateforme en fonction de leur part de marché, c’est-à-dire du nombre d’écoutes qu’ils génèrent. Ainsi, les artistes les plus populaires, qui engrangent quotidiennement des millions de streams, perçoivent une part plus importante que les musiciens moins connus, qui représentent l’immense majorité des profils présents sur les plateformes. Ces dix euros pourront donc servir à rémunérer des artistes que les utilisateurs n’auront pas écoutés. Le MCPS trouve sa justification dans le fait que ce sont les artistes les plus populaires qui attirent le plus grand nombre d’utilisateurs et que, à ce titre, il va de soi que leur rémunération soit plus importante. Soit.

Illustration tirée de la campagne de Deezer en faveur du modèle user-centric (source : Deezer).

Défendu par Deezer et récemment adopté par SoundCloud, le modèle dit user-centric (ou UCPS) s’impose comme la principale alternative au MCPS. L’UCPS propose une répartition du montant de l’abonnement entre les seuls artistes écoutés par l’utilisateur. S’il apparaît plus équitable, il n’est pourtant pas nécessairement synonyme de revenus plus élevés pour les petits artistes. En effet, contrairement au MCPS, où chaque écoute a la même valeur, l’UCPS implique une variation de la rémunération en fonction du nombre de titres écoutés par l’utilisateur. En d’autres termes, plus vous écouterez de titres, plus la valeur unitaire du stream diminuera, et inversement. Dans le cas d’un abonné qui n’écoute qu’une poignée de titres par mois, l’UCPS peut être synonyme de revenus plus élevés. En revanche, dans le cas d’un utilisateur intensif, il est possible qu’il ne fasse pas grande différence.

De manière générale, le passage à l’UCPS n’engendrerait que très peu de retombées positives pour les artistes. C’est en tout cas ce que conclut une récente étude du Centre national de la musique (CNM). Si elle peut vraisemblablement s’accompagner d’une nette redistribution des revenus du top 10 vers le top 10 000 des artistes, l’adoption de ce modèle ne se traduirait au mieux que par quelques euros supplémentaires sur un montant déjà bien maigre. Ces résultats vont dans le sens d’autres études réalisées au cours de la dernière décennie en Norvège ou en Finlande. Par ailleurs, à la suite du positionnement de Deezer en faveur du modèle UCPS fin 2019, l’Adami s’est fendue d’un communiqué dénonçant une manœuvre marketing trompeuse ne présentant aucun réel bénéfice pour les artistes. Finalement, la seule vraie différence se situerait du côté de l’utilisateur, qui préférerait sans doute voir son argent aller aux artistes qu’il affectionne.

La solution ? Acheter

Qu’en est-il alors des fameux prix du stream propres à chaque plateforme ? Si leur lecture permet de se faire une idée de la rémunération moyenne proposée par tel ou tel service, elle doit aussi tenir compte de divers éléments pondérateurs tels que la situation professionnelle des artistes, les sources de revenus des plateformes, le pays de souscription de l’abonnement, le modèle de rémunération appliqué ou encore les habitudes d’écoute des utilisateurs. Certes, si l’on part du principe que le nombre et la répartition d’un certain type de streams d’un service à l’autre est homogène, on peut dire par exemple qu’Apple Music rémunère en moyenne mieux que Spotify. Toutefois, il serait difficile d’affirmer avec autant de certitude qu’une plateforme UCPS rétribuerait systématiquement mieux les artistes qu’une plateforme MCPS. Compliqué, également, de soutenir l’inverse.

Tout ça pour dire quoi ? Ces débats futiles nous éloignent du cœur du problème : pour les petits artistes, le streaming ne paye pas. Ce ne sont certainement pas les quelques miettes qu’ils en retirent qui leur permettront de vivre convenablement de leur art. Selon une récente campagne menée par l’organisation à but non lucratif Aepo Artis, 90 % des artistes présents sur Spotify percevraient moins de 1 000 € par an, et seulement 1 % d’entre eux toucherait l’équivalent d’un SMIC ; un constat qui pourrait s’appliquer peu ou prou à l’ensemble du secteur. De ce point de vue, les prises de position en faveur de telle ou telle plateforme sur la base de sa rétribution des artistes apparaissent quelque peu impertinentes – dans les deux sens du terme.

Le producteur allemand Skee Mask a récemment annoncé qu’il ne publierait plus sa musique sur les plateformes de streaming (source : XLR8R).

Si l’on tient vraiment à soutenir les petits artistes qui nous plaisent, il n’y a pas de secret : il faut acheter leur musique. Face aux tristes perspectives de rémunération offertes par les plateformes de streaming, de plus en plus d’artistes indépendants optent pour des sorties différées sur celles-ci, voire refusent purement et simplement d’y publier leur musique, privilégiant d’autres moyens de distribution. En première ligne, on trouve évidemment le service d’achat de musique en ligne Bandcamp, qui semble avoir fait de la juste rétribution des artistes son cheval de bataille. En mars 2020, au début de la pandémie de COVID-19, la société californienne avait indiqué qu’elle renoncerait à sa commission sur les ventes effectuées sur son site chaque premier vendredi du mois. Les « Bandcamp Fridays » – pour le moment suspendus mais qui devraient reprendre le 6 août prochain – ont jusqu’ici permis aux artistes de toucher directement plusieurs dizaines de millions de dollars. D’autres sites comme 7digital ou Beatport permettent également d’acheter et de télécharger directement des fichiers audio sous différents formats. Par ailleurs, ces dernières années ont également vu l’émergence d’alternatives aux plateformes de streaming classiques. C’est le cas de Resonate, un service fondé sur le modèle de la coopérative qui met en avant un système baptisé « stream2own » permettant à ses utilisateurs d’acheter un titre progressivement grâce à l’étalement de son prix sur un nombre fixe d’écoutes. On n’omettra pas non plus les traditionnelles sources de revenus que constituent les ventes physiques ou le merch. Enfin, l’achat présente également un intérêt pour l’auditeur en ce que la musique pour laquelle il paye lui appartient véritablement, là où l’abonnement à une plateforme de streaming standard ne lui octroie qu’un accès temporaire à un catalogue.

En guise de conclusion, on insistera sur le fait que le soutien aux artistes ne saurait se limiter à l’achat de titres, d’albums, d’EPs ou de merch. En effet, la grande majorité des artistes demeure avant tout tributaire des cachets des concerts, showcases, DJ sets et autres spectacles, dont ils ont malheureusement été privés depuis plus d’un an en raison de la crise sanitaire. Ainsi, en ces temps difficiles, le soutien aux artistes indépendants par tous les moyens possibles paraît plus crucial que jamais. ∎

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