City Pop, le rêve d’une vie meilleure

Le temps d’une poignée de paragraphes, nous souhaitions revenir sur ce genre si particulier qu’est la City Pop, virevoltant entre le Japon et les Etats-Unis dans des vies multiples.

Le Japon sous les bombes

6 et 9 août 1945. Deux dates tragiques pour le Japon, frappé par le nouvel arsenal nucléaire des Etats-Unis. Des bruits sourds résonnent dans la ville d’Hiroshima et Nagasaki, un souffle de radioactivité s’échappant des deux bombes atomiques larguées sur le pays. Sans la moindre once de politesse, les USA marquent d’un point final explosif la fin du conflit de la guerre du Pacifique. Que cela soit un exercice de démonstration envers l’Union Soviétique, ou la réelle volonté de conclure une guerre à l’ampleur mondiale, les dégâts n’en restent pas moins monstrueux. Car ce sont près de 250 000 personnes qui décèdent, sans compter les dommages collatéraux résultant des radiations qui émanent des bombes sur les Hibakusha (littéralement “personne affectée par la bombe”) atteignant le nombre de 650 000 d’après le gouvernement japonais. Un désastre en somme qui résulte à une longue crise économique, mais également une peur tangible qui paralyse le pays, de peur que le ciel leur tombe sur la tête. Avec une Guerre Froide entre les Etats-Unis et l’URSS qui ne s’exécute qu’à travers des politiques en dehors de leurs territoires, le Japon ne peut qu’espérer s’étendre sur le plan économique et ainsi rivaliser avec les deux puissances pour oublier les désastres.

Suite à des pertes matérielles et une détérioration mentale due aux événements, le Japon doit passer par une période de reconstruction. Pour financer un tel projet, le gouvernement se concentre sur l’exportation de matières premières comme l’acier, le coton ou le charbon. Couplé par un soutien financier quelque peu paradoxal des Etats-Unis dû à leur occupation territoriale de sept ans, le pays retombe pleinement sur ses pieds dès les années 1970. Ce boom économique sort les japonais de la dépression générale qu’ils traînaient depuis deux décennies pour donner naissance à une nouvelle ère. Cette économie miraculeuse se traduit par une digitalisation des infrastructures, un consumérisme croissant pour une population qui s’enrichit ainsi qu’une américanisation culturelle. Ce dernier point se voit notamment transparaître dans la musique sous un genre hybride nommé City Pop. 

Nouveaux acteurs de la City Pop

Il suffit de parcourir Youtube pour se rendre compte que le phénomène City Pop n’est pas un marché de niche. Ce sont des centaines de morceaux qui se bousculent sous l’algorithme pour tomber dans les recommandations, formant ainsi une liste infinie de pièces musicales du genre. Une mine d’or en somme, qui à réussi à se concrétiser grâce à des dénicheurs forcenés que sont le label The Light in the Attic et leur compilation Pacific Breeze: Japanese City Pop, AOR and Boogie 1976–1986 sortie en 2019 ou bien le disc jockey youtubeur de Miami Van Paugam. Leur objectif est le même : fouiner dans des vieux bacs à vinyle pour dégoter des albums de City Pop et les faire circuler sur les plateformes en ligne afin de les partager au plus grand nombre. Mais avant la résurrection du genre autour de l’année 2017, il faut comprendre qu’une fascination ne peut être aussi spontanée  et ne provient jamais de nulle part. En effet, cette lubie remonte jusqu’à l’émergence de la Vaporwave début 2010. Un genre indirectement lié qui s’émancipent par une accumulation de synthétiseurs Roland ou Yamaha, sous des reverb et du chopped and screwed, le tout accompagné par des saxophones aseptisés. L’esthétique visuelle est un melting-pot entre la culture d’internet et des images filtrées de couleurs pourpres. Un genre hypnotique qui, tout comme la City Pop, vit à travers internet et fait appel à la nostalgie de la technologie émergente de la fin du XXème siècle.

Toutefois, il ne faut pas omettre l’influence de la City Pop sur la Future Funk. Autre genre également né dans les tranchées du web et faisant appel à des instruments tirés de la funk sur un bpm plus élevé que la Vaporwave autour de 130. L’atmosphère nuptiale des grandes villes parsemées de néons publicitaires reflètent directement l’ambition qui parcourt la City Pop. Mais ce qui fait que la Future Funk est intrinsèquement liés à la City Pop est l’utilisation des samples. En effet, les concepteurs de Future Funk puisent dans des morceaux japonais alors encore inconnus pour les occidentaux afin de nourrir leur musique dont certains de City Pop. Pas étonnant alors que certains se mettent en quête de déterrer le genre originel puis l’exportent directement sur Youtube ou Soundcloud. En résulte alors un engouement nouveau conditionné à faire revivre la City Pop comme dans les années 80, mais ancré à l’autre bout du Pacifique chez les américains. 

L’américanisation de l’île Nipponne

Revenons toutefois à cette époque de boom industriel qui prenait place au Japon à la fin des années 70. Un temps où des genres déjà empruntés outre-pacifique s’immiscent dans la culture du pays. Le groupe Happy End originaire de Tokyo et formé en 69 annonce les prémices de cette exportation occidentale vers l’Asie. Tourné vers un rock psychédélique étasunien si emblématique dans les années 60 vecteur de libération des mesures, le band apparaît tel un ovni au yeux des japonais. Là où ce genre nous paraît comme une musique populaire, elle devient expérimentale lorsqu’elle dépasse les frontières de l’occident pour se rendre au Japon, alors encore trop peu familier à ces accords empruntés aux groupes tels que Jefferson Airplane ou les Beatles. Preuve toujours plus probante d’un basculement culturel : à la dissolution du quatuor, Hasono et Suzuki forment le groupe Tin Pan Alley, un copier/coller du nom de l’usine à hit située à Manhattan qui fera tourner l’Amérique des décennies durant. Happy End pave donc un artère érigé en direction des folles années 80 caractérisées par un mélange de funk, de soul ou encore de jazz. 

Car il faut comprendre que la City Pop est un condensé d’une multitude de particules sonores. On y trouve bien certains synthétiseurs qui dominaient le paysage de la City Pop tels que le Yamaha DX7 et ses notes « glaciales » ou bien le Roland JUNO-60 aux patterns sur-digitalisés. Mais le point d’ancrage va bien au-delà de simples sonorités. Car le nom de City Pop vient bien plus retranscrire une période historique qu’un quelconque courant musical en particulier. Tout ce qui passait à la radio et qui retranscrit l’environnement urbain ardant des grandes métropoles peut être rangé sous cette étiquette. Ainsi, la City Pop se situe à la croisée de styles, partagée entre le funk, r&b, le jazz, le yacht rock, le disco ou encore le boogie. Tant que l’on puisse danser dans le décor lumineux des avenues nippones sans se soucier du lendemain. Cependant, un unique homme vient cristalliser cette tendance : Tatsuro Yamashita

Après une carrière dans le groupe Sugar Babe, déjà imbibé par des couleurs pop, Tatsuro poursuit une carrière de soliste avec l’ambition d’être une pop star. Ainsi s’étend une large discographie dès 1976 où chaque futur particule qui définira la City Pop peut se retrouver éparpillé dans ses disques. Avec une technologie toujours plus avancée – ayant d’ailleurs permis de pouvoir stocker toute cette musique jusqu’à ce jour – les enregistrements studio deviennent toujours plus qualitatifs et Tatsuro dispose de tous les outils lui permettant d’aboutir à des œuvres calibrées pour une large audience. Il faudra toutefois attendre 1982 pour que le Japon accepte l’aspect polymorphe de sa musique inspirée des Etat-Unis. En effet, Tatsuro Yamashita atteint la première place des charts avec son album For You sorti la même année. Dedans, ce sont des thématiques universelles bien souvent tournées vers l’amour et un groove omniprésent procuré par l’assemblée d’instruments numériques, et voici que le pays entier danse inlassablement sur les rythmiques endiablées. 

Une vie posthume digitale

Avant le crash financier de 1990 qui plonge le pays dans une grande dépression collective,  les clubs, les karaokés, les restaurants ou les bars dominent les nuits des métropoles japonaises. Ces lieux incontournables qui composent la mosaïque nocturne des villes cosmopolites accueillent chaque soir des milliers de personnes prêtes à transpirer sous les airs délirants de Tatsuro et toute la nouvelle génération de chanteurs charismatiques de City Pop. Parmi eux, on distingue l’interprète Mariya Takeuchi. La chanteuse disposait, à l’aube des années 80, d’un succès retentissant avec des titres comme Single Again ou Junai Rhapsody. Plus encore, le morceau Plastic Love paru en 1984, alors modeste single avec seulement 10 000 ventes lors de sa parution, se voit admettre une seconde vie. 

En 2017, grâce à l’algorithme Youtube, le titre se retrouve à accumuler des millions de vues. Ainsi, la doctrine City Pop ne se limite plus à de petits cercles d’érudits échangeant sur Reddit, mais devient un mouvement national tout autour des Etats-Unis. Car bien trop longtemps, le genre s’était longtemps centralisé uniquement sur l’île nippone dû à une distribution des supports physiques limitée au pays, sans que les artistes puissent atteindre l’occident. Mais à présent, les possibilités qu’offre internet permettent d’effectuer un transfert culturel vers les pays extérieurs. Et cela n’a rien d’étonnant d’avoir un tel retour de bâton étant donné la forte inspiration américaine dont la City Pop faisait initialement preuve à ses débuts. Ainsi, les américains embrassent une musique inspirée par leurs propres codes tout en tombant amoureux d’un pays qu’il fantasment. Un cheminement mental finalement similaire à celui des japonais 30 ans plus tôt.

Des prémices de cette démarche résidaient déjà dans la lo-fi music, héritage provenant du producteur japonais Nujabes et ses productions aussi bien inspirées du jazz rap de New-York que d’éléments de bedroom pop, et qui avaient donné naissance à un large pan d’héritiers mimant son savoir-faire. Sous ce genre, on y trouve des similitudes avec la City Pop notamment dans ces radios Youtube qui tournent sans répit 24 heures sur 24 pour diffuser une plâtrée de lo-fi sous une vignette aguicheuse, que l’on retrouvera également dans la City Pop. 

Une telle nostalgie d’une époque qui n’appartient plus aux américains se traduit également dans l’esthétique. En effet, le peintre Hiroshi Nagai, originaire de Tokushima, devient la pierre angulaire des visuels de la City Pop dès les années 80. Rejeté par les circuits classiques des écoles d’art, l’artiste choisit l’indépendance et s’inspire, tout comme les compositeurs et interprètes de City Pop, de ce qui se crée à l’autre bout de l’océan Pacifique. Résultat : ce sont des inspirations non dissimulées provenant de l’artiste David Hockney qu’il réinterprète sous son crayon. Cela se traduit par des couleurs éclatantes et lisse pour des décors californiens. Ici, le ciel bleu se reflète sur des piscines creusées, contourées des transats et des palmiers sur les dalles brûlantes. Ces paysages minimalistes collent à la perfection avec l’esprit de la City Pop, érigeant Hagai comme la référence en manière de pochette d’album. Il produira des illustrations iconiques comme A Long Vacation d’Eiichi Ohtaki, No Way Back de AAA ou encore Moonlight Mystery d’Issei Okamoto

Ainsi, ce cocktail coloré qu’est la City Pop vient traduire l’envie d’oublier des périodes historiques plus moroses pour être un échappatoire qui se traduit par les sorties nocturnes abondantes et un regard tourné vers l’essor économique et technologique. Pour la jeunesse américaine, la City Pop est synonyme de nostalgie, de retrouver un temps qu’ils n’ont pas pu connaître et qui est maintenant perdu à jamais, devenu alors une utopie navrante. Alors qu’à ce jour la technologie paraît devenir peu à peu une menace pour l’humanité, ils fantasment à propos de la gloire des premiers synthétiseurs et ordinateurs. Là où tout était plus simple et qu’un vent de naïveté soufflait sur la populace, qui ne cherche qu’à être retrouver en ces périodes de crise. Ainsi, la renaissance du genre n’a rien d’étonnant et devrait perdurer temps que le monde occidental ne retrouvera pas de nouvel essor économique. 

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