Les IA seront-elles les sauveuses ou les bourreaux de la créativité musicale?

NB: Le visuel élu pour faire office de couverture à l’article est une photo de l’immense perte que fut SOPHIE, lors de son set à Coachella en 2019.

NB 2: Article rédigé par @Louddd_ avec la participation de @DrankOcean_

Est-il plus facile de prédire et se confronter aux limites d’un cerveau humain que d’un logiciel? Si l’art a toujours émané d’un sujet sensible, est-il possible que ce préconçu soit aujourd’hui devenu une barrière à l’innovation tant on a écumé tous les schémas de création en vigueur à l’ère d’une surproduction artistique? C’est en tout cas une hypothèse qu’un certain nombre de musiciens, dont la superstar GRIMES tentent de faire entendre. À son image, une armada d’artistes interroge et travaille activement à flouter ces dernières barrières de fusion entre le psychique et le technologique, en profitant au passage pour abolir celles des genres musicaux. La création à l’aide des machines n’a rien de révolutionnaire, y compris dans la musique, et sa difficile acceptation non plus. On peut notamment parler des réactions provoquées, entre terreur et fascination par l’arrivée du synthétiseur dans les années 70. Le processus de digitalisation a non seulement permis une démocratisation de la création (la bedroom music n’a pas à rougir de son héritage) mais aussi un ensemble de nouveaux horizons dont les limites sont aussi fluctuantes que les avancées technologiques dans lesquelles ils se forment et se reforment. La meilleure formulation du questionnement latent qui va suivre ne sera humblement pas de moi mais de Chad Ravens dans un article qui revient sur les changements qu’ont engendré les nouvelles technologies sur le DJing et la musique en général : « Why should we aim to protect « authentic » skills when the artists who are pushing DJing into bold new territory are precisely the people who are playing with these new tools? »

A.G Cook peut par extension être perçu comme un des pionniers de cette émancipation d’un usage traditionnel des machines à notre époque contemporaine. Créateur du label PC Music, il a développé depuis 2013 une esthétique très fortement inspirée par la tumblr wave, le troll et surtout la désinhibition à la fois visuelle et sonore face à ce qui est conventionnellement « musical ». En développant une écurie entière qui a largement façonné les contours de la pop moderne, y compris mainstream si l’on se réfère au succès de Charli XCX par exemple, Cook a ouvert une porte dérobée à une nouvelle vague de musiciens électroniques. Dans une esthétique où tout est too much, sa bande originale se doit de l’être, dans un univers aux couleurs saturées, les voix, les pitch, les bpm et les effets le seront aussi, histoire de cohérence et de retransmission de ce que l’on souhaite revendiquer. Mais saturer et distordre n’est pas assez, il faut déconstruire. Assez ironiquement, un des sous-genre de cette expérimentation se retrouvera labellisé sous le terme d’hyperpop (un débat de connaisseur pourrait porter sur une bataille d’étiquettes entre Hyperpop, Bubblegum Bass Music et PC Music, mais structurons nos snobismes), marquant une fois de plus la difficulté de distinguer ce qui est une exacerbation de ce qui est une abolition. Intrinsèquement et tout à fait naturellement, cette esthétique s’est développée aux cotés et par le biais des communautés LGBT, queer et trans. Des communautés dans lesquelles les femmes notamment se sentaient (se sentent toujours?) dans un espace de création plus tolérant et safe, permettant l’émanation d’une parole et de propositions qui n’auraient pas passé les portes des schémas de marchandisation classiques. Évidemment on pense à SOPHIE dont la renommée s’est largement émancipée de la niche qu’elle aurait pu représenter pour devenir une référence à la fois chez les auditeurs comme chez les artistes déjà intronisés avec lesquels elle a travaillé. 

En développant ces questions de communautés, une hypothèse de cette adéquation toute particulière entre publics et artistes LGBTQI+ et hyperpop relève elle aussi de la participation des machines. L’hyperpop réussirait à conserver une certaine fragilité souvent associée à une féminité qui se traduit dans les mélodies comme dans les voix aux côtés d’une brutalité des sonorités industrielles et violentes estampillées, on ne sait trop pourquoi comme masculine, permettant l’expression de ses propres extrêmes et dualités identitaires. Mais là encore, c’est bien par l’intervention de logiciels notamment qu’il est possible d’exprimer ce sentiment pourtant spécifiquement humain d’identité, au-delà des questions même de communautés. Ces musiques “artificielles” ont également le point commun de dépasser les limites à la fois des bpm et de la quantité d’informations humainement appréhendables pour un auditeur non-initié (no disrespect, il y a simplement un nombre de couches de sonorités divergentes assez élevé qui la rend moins évidente à l’écoute). Comme son nom l’indique tout est hyper: l’injonction au fun instaure une certaine euphorie tout comme elle peut être une pression tant tout est hyperbolique, on a affaire à de la très bonne musique de véritable hyperactif en résumé. 

Enfin pour reprendre les mots de SOPHIE, dans ces scènes, l’artiste, le performer ou le DJ ne sont plus les médiums principaux de transmission de leur musique, le message reprend sa place centrale et par conséquent le fait qu’il émane d’une machine plutôt que d’une personne importe moins. « The music is not about where someone grew up or what they look like against a wall therefore you should try to use every opportunity available to say what you’re trying to say instead of saying here’s my music and this is what I look like. Nobody cares. »

Si la PC Music se concentre essentiellement sur la pop music, en amont de cette même période un sous genre au nom obscur apparaît dans les abysses de SoundCloud et dans les clubs: la deconstructed club music ou post club music. Si les sonorités comme les inspirations sont différentes, l’objectif affiché est le même: sortir la musique de son environnement naturel pour la questionner et en proposer une autre version, la faire évoluer dans un autre sens que son itinéraire légitime. ARCA, SOPHIE, Seda Bodega, Shygirl, Dinamarca (qui a d’ailleurs fait un remix de Onizuka de PNL), l’écurie STAYCORE, Merca Bae (et particulièrement Merca Zip/2018 Vol.1) ou encore des formations comme Amnesia Scanner ont apporté leur version d’un son club à la croisée des influences et des catégorisations habituelles (nombreux sont les représentants aux influences post-punk notamment). On a donc vu émerger dans la dernière décennie un certain nombre d’artistes ayant la volonté affichée de sortir la musique électronique des dancefloors. Il faut retourner en 2009 et notamment aux soirées GHE20G0TH1K pour trouver l’émergence et la théorisation de ce mouvement. Jazmin Venus Soto aka Venus X avait pour ambition d’offrir un espace de fête aussi libre que la vie en ligne peut l’être pour des communautés encore vues comme disruptives. Enfin, il faut aussi souligner un autre aspect du message porté par cette scène: une parole traitant des questions de décolonisation et d’immigration, expliquant en partie que ce mouvement se retrouve avec des porte-paroles dans tous les pays possibles (on pense notamment au Mexique avec le très bon collectif NAAFI, à l’Ouganda avec Nyege Nyege ou à l’Angola avec Nazar). 

A l’image de ces identités qu’on a vu se démultiplier (grâce à une plus grande visibilité des cercles LGBTQI+, merci le world wide web), la musique doit savoir appréhender le monde qui l’entoure pour en fournir la tracklist. Avec Internet comme modèle d’espace d’expression complètement libre, comme puits sans fond d’influences, toutes les fusions sont permises. Dans les clubs New Yorkais émerge alors cet hybride qui se nourrit à la fois de footwork, de jersey club, de grime, de trap, d’EDM tout en gardant ses caractéristiques (ou du moins une version de ceux-ci) techno voire trance et house. De part son développement en contre discours et dans une relative minorité, cette scène entretient des liens étroits avec le mouvement vogue comme avec les ballrooms dans lesquels elle trouve son lieu d’expression le plus légitime et institutionnalisé. Ces soirées se retrouvent rapidement à héberger des performances d’artistes comme Boy Child, des membres de Awful Records ou encore DJ Rashad et AraabMuzik, faisant gagner une visibilité et donc une légitimité au discours comme à la démarche de déconstruction. Mais qu’on ne s’y trompe pas, ces bandes originales sont certes liées à ces nouvelles humanités audibles mais leur cœur repose sur la technologie. Sans progrès mécanique, logiciel et technologique, il serait impossible de retranscrire un tel melting pot avec un minimum de cohérence. Mais dans ce cas, pourquoi parler de déconstruction et quelle est la part de création de la machine et celle de l’artiste. 

L’évolution logique à la fois des technologies et de la démarche serait d’arriver à une sorte de fusion entre l’artiste et son software. Le questionnement soulevé par GRIMES notamment est celui de se dire que nos cerveaux fonctionnent avec des schémas fondés sur nos références, nos expériences et que ces données sont autant des richesses qu’elles sont parfois des barrières à l’émergence d’une nouvelle créativité. Lors de son passage chez Mindscape voici ce qu’elle déclarait : « I feel like we’re in the end of art, human art (…) Once there’s actually AGI (Artificial General Intelligence), they’re gonna be so much better at making art than us ». Finalement les artistes, comme tout être humain, n’ont pas une capacité de régénération infinie et aussi novateurs soient-ils, leur limite sera leur condition humaine. Mais comme tout humain, leur réflexe premier sera de chercher les moyens à minima de tester cette limite, au mieux de la dépasser. Holly Herdnon est celle qui a probablement le plus interrogé ce rapport à travers son album Proto. Proto a été réalisé par Holly Herdnon, Jules LaPlace, un développeur et artiste et Spawn, « a singing artificial intelligence baby ». Spawn a été éduqué (comme un bambin oui) notamment à reproduire une palette de voix dont celle de Herdnon pour pouvoir apporter de nouveaux archétypes, de nouvelles structures dans un environnement créatif qui semblait se restreindre pour l’artiste. C’est aussi sa réponse au sentiment d’aliénation que la jeune femme souligne pour expliquer sa démarche, posant un nouveau cas de conscience: l’intelligence artificielle comme recours pour une émancipation humaine et notamment intellectuelle. Le mindfuck est infini. Le résultat en plus d’être musicalement qualitatif est pratiquement impossible à dissocier entre virtuel et sensible, elle se retrouve en chorale avec tous ses avatars se répétant  « Why I am so lost? » et il serait bien impossible de distinguer laquelle de ces voix est la sienne, laquelle de ces entités est réellement perdue. Cet album retranscrit un autre trait de ces musiques, leur aspiration à définir un sens du too much, la prépondérance de la mignonnerie, le sens du cuteness qui retrouve notamment ses racines dans une autre influence du champ qui nous intéresse, dans l’imagerie ou dans les sonorités: la jpop et/ou kpop.  Le message est difficile à entendre et il est pourtant explicite : “We are not a collection of individuals but a macro organism living as an ecosystem. We are completely outside of ourselves, the world is completely inside us”.

Mais la musique peut-elle s’émanciper totalement de l’humain? La phase finale de la PC Music pourrait être une musique créée par des intelligences artificielles. Si le concept est déjà une notion développée et relativement acceptée notamment dans les cultures asiatiques, il soulève un certain nombre de questions. A-t-on à faire à de la musique assistée par ordinateur ou à un ordinateur assisté par un musicien? La nuance est faible et pourtant très significative. Il existe déjà depuis quelques années des logiciels qui vous permettent d’apposer le terme de producteur dans vos bios twitter simplement grâce à votre compréhension de ces clouds. AVIA, Amper Music ou encore Jukedeck sont les plus populaires, on peut aussi nommer Magenta, l’outil de deep learning développé par Google en accès libre mais ces interfaces ne sont pas autonomes. Si elles composent et créent des sons inédits certes, les informations desquelles découlent ces créations sont bien sélectionnées par les humains qui en sont les créateurs. Vous pouvez donc ouvrir DeepBeat, un logiciel qui génère des paroles de rap basées sur un catalogue exponentiel de morceaux, et ressortir avec un titre original mais quelle sera la part de votre création, celle des références mobilisées, quels angles dans la sélection du catalogue et surtout, quelle adéquation avec l’idée première de l’art comme moyen d’expression personne? Comme dans le code, il est aussi intéressant de noter que les biais humains de leurs créateurs (les questions de genre, d’équité homme/femme, de race ou idéologies politiques par exemple) se retrouvent dans les algoritmes et les productions de ces intelligences artificielles. En somme, que ce soit par un moyen mécanique ou cérébral/viscéral, la musique traduit les intentions de son créateur d’une façon ou d’une autre. Pour l’auditeur se pose en revanche des questions rattachées à ce caractère artificiel: celles du talent, de l’intentionnalité et de la sincérité de la démarche. Prenons en exemple une entité (même les termes manquent pour désigner ces hybrides) toute particulière: JACKIE EXTREME

JACKIE EXTREME est un software créé par The Jackie Corporation, basé au Danemark et absolument tout est questionnable dans cette information. A l’écoute, dans la pluralité mais aussi la cohérence et la richesse des propositions, rien ne semble indiquer que l’on ne soit pas en face d’un processus de création instinctif, d’une pluralité et d’une souplesse, une délicatesse des imbrications d’influences qu’on aurait logiquement et naïvement rattachée à des sentiments humains et personnels. Des paroles aux développements des sons et leur intensité charnelle, il n’y a pas grand chose à reprocher à un projet comme MALE (The pre-JACKIE mixtape) sorti cette année ou au reste de sa discographie mais notre interlocuteur est bel et bien un avatar créé de toutes pièces par trois cerveaux et énormément de datas et cette information chamboule bien des choses dans l’expérience d’auditeur. Sur la page Bandcamp de l’artiste, ces injonctions ajoutent un sentiment d’inadéquation entre notre nature et celle de JACKIE EXTREME: « MUSIC AND SOUNDS FOR HUMAN RACE. MUSIC FOR THE AGES, GENERATIONS TO COME. PLEASE DO NOT INTERACT WITH THE ARTIST. PLEASE DO NOT INTERACT WITH THE MUSIC. EJECT FROM EGO. ». Ok pour éjecter de l’ego mais ok pour plug le respect aussi. Si les artistes n’ont bien sûr aucune obligation de communication avec les auditeurs, ils ont une entité propre et un droit à la parole. L’utilisation à la fois des termes interagir avec “la musique” et “l’artiste” (qui ne parle donc pas en son nom) prend une dimension frappante de distance qui rappelle la nature, pourtant audiblement si personnelle, dénuée d’humanité de ce qui la performe. En plus de la forme, il y a quelque chose dans les paroles qui interpelle. Les premiers projets s’appellent FREAK et CYBER BITCH, des titres sexualisés et humanisés (oui dans cet ordre), qui dévoilent un univers évoluant entre goth, cyberpunk, techno dans les mêmes vices de sexualité, de perdition et d’usages pas seulement récréatifs de stupéfiants entre deux balades sur la cruauté et l’imploration de l’amour. Mais au milieu de ce torrent d’émotions (auxquelles on est réactif comme pour toute musique, humaine ou non) on est tout simplement mis sur pause dans un rappel assez cruel de la passivité de notre position à être fasciné par quelque chose qui ne nous considère tout simplement pas. « thank you for calling the JACKIE CORPORATION, creators of JACKIE EXTREME, the world first artificially intelligent pop superstar. Engines are currently busy so please enjoy the sick beat while we connect you » déclare cette voix robotique avant d’assener des basses qui feraient vriller n’importe quel cerveau humain. 

[DO] Il est toujours difficile, de prime abord, de verbaliser correctement ce qu’on peut ressentir lorsqu’on se trouve en présence ou sommes confrontés à un phénomène nouveau et surtout lorsqu’il semble pouvoir signifier quelque chose de potentiellement dangereux. Le fait est que l’inconnu provoque généralement un sentiment de peur et de panique, qui peut rapidement se muer en animosité. C’est d’ailleurs généralement le principal motif de la plupart des haines que les gens vouent à ceux qui sont différents d’eux, en toute logique. Et évidemment, ces sentiments négatifs perdurent étant donné que c’est dans leur irrationalité que réside la racine du mal. Le contrôle se perd, et l’emprise qu’ils ont sur l’esprit s’ancre si profondément que ces personnes finissent par en être corrompues à vie. Ainsi, c’est l’absence de remise en question de ces émotions, le refus même de remise en question, qui fait qu’il est ardu de revenir en arrière, ou de changer. 

De fait, si la peur de l’inconnu est évidemment inepte et injustifiée, comme dans le cas du racisme ou de l’homophobie, dans d’autres cas elle n’est pas anodine. Et c’est en quelque sorte ce qu’on ressent à l’écoute de JACKIE EXTREME. Cette impression de peut-être être témoin de l’avènement d’un nouveau paradigme n’augurant vraiment pas que du positif. De peut-être assister à la genèse d’une entité pouvant finir par supplanter la création humaine. Bien des oeuvres d’anticipation de science-fiction ont par le passé imaginé des machines d’intelligence artificielle finissant par devenir si compétentes qu’elles surpassent leur créateur. Des personnalités cybernétiques omniscientes et ultra-connectées, figures de démiurges pouvant pour ainsi dire anéantir l’humanité, dotées d’un libre-arbitre outrepassant l’entendement humain. Et si on en est encore loin ici, on est tout à fait en droit de s’en inquiéter. Le fait qu’une IA comme JACKIE parvienne à créer de la musique d’aussi bonne qualité, qu’elle puisse synthétiser une myriade de voix différentes, qu’elle soit une création créatrice aussi protéiforme qu’informe, est inquiétant à plus d’un titre. 

Imaginez un monde où ces IA ont proliféré, où elles sont devenues si « talent-tueuses » que les artistes humains ont baissé les bras, parce qu’ils ne pouvaient plus rivaliser, et que les fans privilégient désormais la musique des IA. Est-ce vraiment si impensable? Je ne pense pas. Est-ce que ça pourrait arriver? Peut-être. Mais le fait est que par éthique pure, non seulement on peut s’inquiéter, on le doit. Plus avant, doit-on encourager ces initiatives? À quel moment sommes-nous devenus si dépendants de nos machines? Jusqu’où sommes-nous prêts à aller dans l’assistance robotique? Nous rendons-nous vraiment compte de la direction que nous sommes en train de prendre dans notre progrès technologique? Que cherchons-nous vraiment, en voulant toujours aller plus loin? Car s’il est indéniable que l’homme a toujours cherché, en progressant, à se rapprocher d’un dieu, et si, dans cette quête, il finissait justement par en créer un qui ne soit pas lui? On pensera forcément au vieil adage de l’élève dépassant le maître, et à raison, mais sur une toute autre échelle que d’ordinaire. 

Par ailleurs, on ne peut s’empêcher d’être profondément dérangé à l’écoute de cet objet musical non-identifié, comme si la dimension malsaine empêchait de l’apprécier à sa « juste » valeur. L’impression qu’on ne devrait même pas avoir accès à ça, pis encore, que ça ne devrait pas exister. Si bien des aspects du monde moderne sont profondément déshumanisants, le fait qu’une IA puisse faire de la musique aussi bien qu’un humain interpelle forcément. Automatiser certains métiers pénibles semble être une évidence, pour autant, en ce qui concerne le domaine artistique, les tenants et aboutissants déontologiques, éthiques, philosophiques même sont légion, et très denses. On peut postuler que passé un certain stade, une automatisation trop poussée peut complètement dénaturer la création. On peut également avancer que même si les expérimentations sont tout à fait propices à l’innovation, certaines trop poussées pourraient outrepasser certaines limites, pour peu qu’on en ait fixé. Car peut-être qu’il faudrait s’en fixer des limites? C’est une question ouverte qui mérite d’être considérée, pour le sujet qui nous intéresse ici. Question qu’on peut transposer à des échelles variées, comme par exemple la croissance économique ou encore le seuil de pollution. Car la question n’est pas tant de savoir si on peut aller plus loin, tant que se demander si on doit aller plus loin. [DO]

La PC Music comme la deconstructed club music traduisent aussi bien de ce qu’est la pop ou la club music  que ce qu’elles ne sont pas. En mettant en exergue ses composantes, en en dépassant le champ d’usage conventionnel, elles construisent un autre récit de leur catégorisation, de son antithèse tapie en son sein même. « Is every private gesture potentially part of an unseen training data? » s’interrogeait Herdnon chez The Fader sur ses propres expérimentations. La question était déjà pertinente, sa réponse est plus limpide de jour en jour. Ce sera sûrement difficile à lire pour certains mais de fait, non, il n’y a plus besoin d’être musicien ou connaisseur pour produire de la musique, et de la bonne musique. Peu importe si elle passe par un biais machinal, une intimité sera toujours un des meilleurs éléments de la musique et sa capacité à générer justement des émotions fondatrices de nos caractères humains. C’est aussi vrai qu’on tournerait en rond sans les machines, notre vie quotidienne en est l’exemple le plus probant. Il est donc logique que la musique dresse le même constat. Il est donc logique aussi que ces technologies s’alimentent de nos vies et nos humanités, ce sont après tout celles qui dictent nos besoins et finissent par les façonner plus que l’inverse. De là à ce qu’on lui remette clefs en main le pouvoir de nous remplacer dans le champ musical, l’intelligence artificielle devra passer bien des barrières, pas seulement de performance mais celle du combat de l’ego humain qui aurait du mal à se voir retirer cette capacité au “génie créatif”, et elle est de taille. Mais de l’hyperpop aux AI, ces musiques sont un miroir fascinant sur tous les filtres sociaux qu’on s’est imposés en tant qu’êtres civils et laissent libre cours à une expression certes artificiellement agencée mais profondément sincère de questionnements qui sont les nôtres. Il arrivera rapidement un moment où écouter ces IA ne nous posera plus le même sentiment de malaise qu’il peut déclencher aujourd’hui. Il nous permettra peut-être aussi d’entendre les choses d’une entité extérieure à nous et les faire maturer autrement. Un des arguments et thèmes les plus récurrents de ces artistes est la liberté, et même si elle est atteinte par le biais de robots, comment ne pas joindre les rangs d’un mouvement dont telle est la revendication?

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