Croatian Amor et Varg2TM font couler les larmes des machines

Une dystopie peut prendre selon les personnes comme les époques des facettes des plus diverses. Celle de notre chère ère pourrait aisément prendre la forme d’un monde dans lequel les humanités se sont en partie vues usurpées de sens par les technologies, laissant errante une partie des hommes dépassée par un monde dont ils sont pourtant les créateurs. Un monde dans lequel nos perceptions ne sont plus vraiment intelligibles, qu’il s’agisse de se définir soi-même comme son environnement. La dystopie ou le chaos s’assimilent souvent à l’obscurité, actrice phare de cette perdition. Si la vue vient à manquer, c’est à l’écoute et au toucher qu’il faut se fier. A sa manière, dans son assemblage erratique comme dans l’abrasivité de sa démarche, Croatian Amor semble avoir trouvé une certaine modélisation de ce à quoi son chaos ressemblerait une fois orchestré. L’intranquillité réussit à côtoyer le salvateur au sein d’une œuvre étrange dans laquelle les profondeurs s’avèrent d’un plus grand réconfort qu’un univers aussi vaste que celui qui est le nôtre. Un monde dans lequel Alexa est une entité maléfique au cœur d’un environnement disposant plus ou moins du même taux d’ensoleillement que la Suède ou le Danemark dont sont originaires les deux protagonistes de cette bande originale, avec toute la froideur et l’hostilité que cela implique. 

Dans un monde privé de repères raisonnables, c’est à l’émotion qu’il faut faire appel, ou en tout cas au sensible si l’on veut tenter de garder une sorte de contrôle. La plupart du temps cette sensibilité se déclenche sur une musique à la faveur des paroles dont la résonance est personnelle ou d’une pureté émanant du son d’un instrument au sens « noble » du terme. Elle vient plus rarement des machines livrées à elles-même ou du moins peut-être que son accessibilité se fera à un nombre réduit. Croatian Amor a pourtant pris le pari de miser sur elles dans ce qu’elles peuvent rendre bizarrement, et de façon parfois assez dérangeante mais touchante, de plus humain. Le Danois a plus expérimenté que dans n’importe lequel de ses cinq albums les limites de la distorsion et la déconstruction des voix qu’il ne s’était autorisé à le faire jusque-là. Sans aucun doute est-ce la présence de Varg2TM à ses côtés pour ce nouvel album commun qui explique cette exploration poussée. Varg2TM a déjà une longue et glorieuse discographie aux titres oscillants entre black metal, dub techno, ambient avec parfois des touches d’acid. Son oeuvre repose sur une matrice de sonorités profondément sombres et introspectives, le faisant paraître comme un tour operator de ce que sont pourtant des abîmes plutôt hostiles. Mais il faut noter aussi une autre de ses influences, le rap (et notamment la grime) comme en témoignent ses collaborations avec Bladee ou Yung Lean qu’il revendique fièrement notamment au sein des brillantes sorties Nordic Flora Series. Dans cet album, que l’on peut tout de même continuer à considérer expérimental, la pluralité des influences sert de repères à l’écoute avant de se voir chahuter dans ses attentes. Les étiquettes se bousculent pour tenter de qualifier cet ovni entre post industrial, glitch pop, deconstructed club et alternative r&b mais le sens manque où les artefacts prolifèrent. Après Body of Carbon, Body Of Lila et Body of Water, Body of Content est le quatrième projet que les deux musiciens façonnent ensemble et dans chacun on retrouve cette capacité fascinante à développer des ambiances aux basses à la lourdeur indéniable tout en réussissant le tour de force de préserver et développer une intimité profonde. 

L’intimité c’est d’ailleurs un des points d’orgue du travail de Croatian Amor aka Loke Rabhek. Au sein du groupe Vàr qu’il forme avec Elias Bender Rønnenfelt de Iceage, il avait fait l’expérience d’une cover recouverte d’un miroir afin de faire comprendre que s’il livrait cette oeuvre c’était une partie de lui et qu’il attendait de celui qui l’a entre les mains qu’il soit prêt à faire de même. Si sur All In The Same Breath sorti en 2020 le danois avait préféré la pudeur des nappes électroniques pour créer cette proximité, l’approche est bien plus revendicatrice sur Body of Content. Des titres comme Numbers of Stumbling/Falling wont kill a bird sont des injonctions aux basses sévères avec la brillante participation de celui qu’on pourrait considérer comme le troisième pilier de cet album, NikkiH2OP, membre du groupe KhalilH2OP aux côtés de Yen Towers et Minais B (groupe ayant sortis deux excellents albums en 2017 et 2020 soit dit en passant). Les trois musiciens sont d’ailleurs signés chez Posh Isolation, label danois à l’esthétique visuelle et sonore exigeante qui peut s’apparenter à un underground expérimental un peu élitiste mais fort talentueux. De cette écurie à la tête de laquelle on retrouve Loke ressort un désenchantement aux sonorités post apocalyptiques quand bien même elles décrivent et se façonnent dans un constat de défaites et références bien contemporaines. C’est un chaos empreint de technologie qui motive ce Body of Content, faisant de la possibilité qu’il se réalise une des seules raisons de son existence. Rats symbolise à travers cette voix robotique dans laquelle transparaît pourtant un sentiment très humain de doute, cette terreur de sa condition comme devant un fait accompli. Là où il y a un robot il y avait un humain, et c’est comme si l’on se retrouvait les auditeurs du récit chaotique mais brillant de leur et donc notre déchéance et annihilation. 

Peu de lumière s’échappe de la musique de Croatian Amor ou en tout cas elle nous paraît émaner de loin et avoir dû batailler bien des épaisseurs avant de pouvoir arriver à nous. Les échos, les reverbs et les torsions des vocals s’allient dans la création d’un espace temps au chaos calme, comme l’explore particulièrement bien le titre 冰冷 avec Charity SsB et Exploited Body. Et si les invités s’enchaînent, chacun semble se prêter au prisme chimérique que les deux hommes ont voulu insuffler à l’album avec une prestance différente. La où Vallmo sur Honey va déployer sa voix des plus hypnotiques dans un phrasé en adéquation parfaite avec le caractère menaçant de la production, l’enchaînement se fera sur des cris et un lead autoritaire qui céderont finalement la place à une mélodie onirique dans les secondes d’après. A l’image de ce titre, ces 9 pistes sont en 4K. Aux productions s’ajoutent des bruitages ou effets de voix qui retranscrivent avec brio l’atmosphère privée de jour mais blindée d’intentions comme d’influences dans laquelle Varg2TM et Croatian Amor ont décidé de nous mener. Il n’y a aucun temps pour la lassitude ou l’anticipation dans la musique des deux hommes sur ce projet et c’est avec une certaine ironie qu’on pense à la réponse de l’intéressé quand il s’agissait de décrire sa musique : “too pop to be noise and too noise to be pop” ou encore “placeless”, un sentiment que l’on ressent d’ailleurs particulièrement sur 冰冷 (qui signifie froid), oscillant entre les langues et les textures de voix sans sembler appartenir à un quelconque environnement fixe. Le titre de Body of Content semble lui aussi assez ironique tant le seul élément concret ne semble apparaître autrement que sous le joug de l’ineffable. On suit cet album avec une curiosité un peu déplacée, excité(e) à l’idée de voir la multitude de cheminements que prendra cette entreprise de destruction dont on a encore du mal à cerner ce en quoi elle nous fascine et nous touche à la fois. 

Il y avait déjà bien sur Isa, un de ses albums de 2019, l’esquisse de ce que l’on retrouve de si particulier dans  les voix sur Body Of Content mais il semblait plus difficile de réussir à totalement s’émanciper de cette frontière inhérente au caractère machinal de celles-ci pour pouvoir les prendre avec tout l’impact escompté. Sur le magnifique morceau No Stars Above Before Like A Million quand NikkiH2OP déclame « tears drops slow motion like, no emotions now », on ne peut pas s’empêcher d’imaginer ces images avec la froideur robotique d’un monde d’après, tout en sachant qu’il n’y a pas plus humain qu’une larme, constant dans ce tiraillement d’adaptation au récit pour l’auditeur. En replaçant ce projet dans sa discographie, la différence se dévoile dans la volonté de rendre aussi palpable l’urgence du sentiment qui est chanté et des paroles. Si les thématiques n’ont pas changé, les chemins d’expression se sont affinés pour permettre aux voix et aux paroles de devenir plus intelligibles donc percutantes. Dans le titre de clôture de l’album, Fluffy avec LYZZA, des sonorités pop voire hyperpop aux influences EDM font une percée inattendue mais d’une pertinence implacable, démontrant avec brio à la fois l’accès à une palette des plus reconnaissables avant de se dérober à nous sous des nappes de techno éphémères mais étonnement bienvenues dans leur déclenchement d’animosité. Les paroles semblent toutes êtres de perches tendues à l’auditeur ou à défaut des questionnements rhétoriques, des constats déjà actés par leurs auteurs ayant même eu le temps de développer leur lot de regrets sur les non dits comme les décisions passées. Quand bien même ils développent leur discours que seuls leurs échos répondent à l’heure actuelle. Loke Rabhek le fait peut-être de façon trop sombre pour que ce soit la première chose qui vienne à l’esprit, mais il ne parle pourtant pratiquement que d’amour(s). Un jour, interrogé à ce sujet il répondit sceptique mais réaliste « I guess you have one point though – I seem to be repeating myself. But with a subject as big as love maybe you can forgive me.». C’est peut-être sur For Us avec JEURU et CDM qu’il s’y adonne d’une façon plus universelle dans ce qui est sans doute le morceau le plus faible du projet en ce qu’il semble, dénué de déconstruction et trop direct, maladroit alors que le plus ouvertement sincère et humain. Contraste pour le moins  intéressant qui ne fait que souligner à quel point l’entité sonore qu’ont créé Varg2TM et Croatian Amor est indissociable de son caractère mécanique quand elle veut vraiment se révéler dans toute son intégrité et intégralité.

En 2020 Loke Rabhek a sorti l’album All in the same breath sur Posh Isolation. Le communiqué de presse qui accompagnait la sortie se finissait par cette phrase du poète Hafez « I wish I could show you, when you are lonely or in darkness, the astonishing light of your own being. ». L’intention est belle mais le résultat attendu est plus varié, il en résulte un sentiment assez concret de ce que l’expression posh isolation peut signifier, un repli luxueux et distingué du monde. Une distance de sécurité qui pourrait paraître snob mais est celle qu’ont choisi de prendre Varg2TM et Croatian Amor pour parler de ce qu’ils n’ont eu de cesse d’adresser dans leurs oeuvres respectives:  le monde qui les entoure, les pousse à l’isolement comme à la fascination de sa beauté, peu importe sous quel amas de couches de saleté, de commun ou le nombre de distorsions sous laquelle celle-ci a été enfouie. Il y a à minima autant de beauté dans le chaos qu’il y en a dans l’harmonie, c’est une question de perception. Le tout est de savoir le contrôler et ne pas se laisser submerger dans l’un ou l’autre. Mais parfois il y a des espaces où vous pouvez baisser les armes et entendre dans l’œuvre de quelqu’un celui des deux qui vous habite, apaisant un temps le poids de le sentir uniquement sur vos épaules. Avec brio et témérité Croatian Amor et Varg2TM ont construit une sorte de cheminement sonore dans lequel la poésie et la plénitude côtoient l’angoisse et la colère, oscillant entre une sensualité du r&b et une inhumanité de la techno avec la haine sourde et contenue du black metal. Il y a définitivement de la beauté dans le chaos, peut-être même qu’il y en a autant que dans ce Body Of Content et si oui il n’y a vraiment plus de quoi avoir peur.  

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