SLIME LANGUAGE 2: SEUL LE SANG POURRAIT PLUS NOUS RAPPROCHER

NB: Cette review est dotée d’une annexe sous la forme d’une interview de Tyron808 des Wavemakers au sujet de leur contribution à l’album, raison pour laquelle la très appréciable présence de producteurs français à ce projet n’est pas abordée dans cette review.

Ça ne serait pas une sortie de Young Thug si sa mise bas n’avait pas été absolument chaotique et stressante à tous points de vue. Inutile de rappeler les chantiers innommables que furent les sorties de JEFFERY et EBBTG, entre pushbacks incessants, feintes, changements de dernière minute, modification et ajouts à la tracklist… Mais ça, tout bon fan qui se respecte y est largement rôdé et sait qu’il ne faut croire en absolument rien tant que l’album n’est pas sur son téléphone. Pas même l’annonce d’une date vraisemblablement sérieuse. Raison pour laquelle il était assez étonnant que Thug annonce la sortie de SL2 seulement 3 jours à l’avance, et surtout, qu’il s’y tienne sans aucun accroc. Mais pour en arriver là, la route a été très, très longue. 

Slime Language deuxième du nom a été annoncé il y a environ 1 an, en mai 2020. Il y eut une première annonce de sortie en août, puis une listening party en octobre, et la sortie initiale était quant à elle prévue vers Halloween 2020. Mais c’était sans compter sur les incessants leaks étant venus tendre les esprits, et les habituelles tractations liées aux stratégies de communication et de marketing propres à la promotion du projet, qui ont ralenti tout le processus. 300 et l’équipe de Thug souhaitaient un dispositif digital original, de type soundboard, en lien avec l’imagerie Slime Language, pour promouvoir le projet. De Halloween, la date fut modifiée avec un objectif de sortie pour le Black Friday, puis pour Noël. Là aussi, ce fut un échec à chaque fois. Parallèlement, le concept de Slatturdays était censé être un rendez-vous hebdomadaire à l’image des GOOD Fridays de Kanye West, avec chaque semaine un nouveau single ou item de merch, mais là aussi ce fut un fiasco total. La preuve en fut que le numéro que l’on pouvait appeler ou texter ne donnait rien de plus qu’un message automatique de bot assez gênant et profondément inutile. On peut également mentionner les innombrables teasers visuels que les comptes Twitter et IG de YSL ont publié, de vagues photos de limon vert sur fond noir censés entretenir la hype agonisante et moyenner la frustration des fans. Le rollout des singles fut également assez sporadique pour devenir complètement anecdotique, au lieu de correctement faire monter la sauce, malgré à chaque fois un traitement visuel tout à fait sympathique. D’autant que ces singles étaient, en rétrospective, les moins bons morceaux de l’album. Mais d’après Geoff Ogunlesi, le vice-président de YSL et A&R de l’album, l’équipe aurait commencé à piécer l’album et le façonner en novembre 2020, ce qui est une belle preuve de plus que la communication autour du projet a été catastrophique.

Mais enfin, la semaine du 16 avril, tout se débloqua. Un béhémoth de 23 morceaux, agrémenté seulement une semaine plus tard de 8 morceaux supplémentaires en guise de version deluxe, voit enfin le jour. Comme si Thug se sentait mal d’avoir tant fait patienter les fans, qu’il n’a pas pu attendre plus longtemps pour la sortir, cette deluxe. Un bon gros dumping de 31 morceaux, mais dont il est difficile de bouder le plaisir, qu’on se le dise. La gestation et la sortie d’un album de Young Thug est toujours une telle purge, et semble arriver si rarement, qu’il serait de bien mauvais ton de se plaindre de quoi que ce soit. Un constat assez cynique, mais réel, il faut en convenir. L’un des seuls dispositifs de promotion concrets entourant la sortie de l’album ici, c’est ni plus ni moins qu’un challenge de danse pour le dernier single, Ski, qui est un festival d’embarras et de gêne assez prodigieux. On imagine sans mal Thug envoyant un group text à tous ses amis rappeurs pour leur demander gracieusement une faveur, celle de faire une vidéo dans laquelle ils dansent le moins naturellement du monde sur Ski, pour pouvoir ensuite la poster sur tous les réseaux possibles. Parmi les plus malaisantes, on compte notamment celles de Future, et de Drake. C’est tellement forcé que ça ferait presque pitié, et ça fait également mal de se dire qu’il y avait à la base des idées bien plus créatives pour marketer l’album, qui ont été totalement abandonnées. Cela dit, c’est bien la moindre des choses que ses potes puissent faire pour lui, au vu des larges services qu’il leur rend constamment, que ce soit leur donner des morceaux géniaux à tire-larigots ou leur offrir des couplets. 

Il s’est passé beaucoup de choses depuis Slime Language premier du nom, en 3 ans. Beaucoup de choses très positives pour l’ensemble de l’écurie YSL. Premièrement, la réussite commerciale tant attendue de Thug en solo s’est enfin, ENFIN produite grâce à So Much Fun, une réelle consécration dont tout le monde s’accorde à dire qu’elle était largement méritée. L’un des plus grands innovateurs de l’histoire du rap obtient enfin la reconnaissance mainstream qui lui manquait depuis tant de temps. On en a enfin fini avec les mauvaises boutades à propos de ses pauvres chiffres de première semaine (les 16k de Barter 6 ont marqué au fer rouge les esprits de toute la fanbase). Ensuite, Gunna lui aussi est devenu la superstar qu’il était destiné à devenir. S’il n’a pas (encore?) le statut de son comparse Lil Baby, il a cependant obtenu des scores commerciaux plus qu’honorables, avec 90k en première semaine pour DOD2, et pas moins de 111k avec WUNNA, en plus d’obtenir des critiques assez positives. Et de fait, ce blockbuster qu’est Slime Language 2 a scoré pas moins de 120k en première semaine, là où le premier du nom avait fait 41k. Une victoire de plus donc pour le label. Ce qu’il faut évidemment dire, c’est que ça aurait été assez embarrassant que les chiffres soient décevants au vu du casting hallucinant réuni sur l’album. 

Au-delà de l’aspect commercial, il faut aussi mentionner la libération jusque là inespérée d’Unfoonk, un des frères de Young Thug, qui purgeait depuis 2008 une peine de perpétuité. Quiconque prête attention aux paroles de Thug sait que dès les débuts de sa carrière, il n’a eu de cesse de mentionner son frère dans sa musique et appeler à sa libération. Courant 2018, l’équipe juridique que Jeff a mis sur pied dans le but d’obtenir la révision du dossier de son frère est parvenue à obtenir gain de cause, puisque l’année suivante, vers avril 2019, Unfoonk a été libéré. Une formidable victoire pour la famille Williams. Suite à son retour au bercail, Jeff l’a signé sur YSL, et lui a donné l’occasion d’aller en studio, lui permettant ainsi de sortir 2 mixtapes, la seconde étant explicitement intitulée 11 Years no Tears. 

Unfoonk est le grand frère de Thug, et a joué un rôle pivotal dans la carrière de Thug. Il se trouve que c’est lui qui a amené son petit frère à sa première séance studio. Unfoonk rappait depuis l’âge de 15 ans, et un beau jour, Thug l’a imploré de le laisser venir, et il a finalement cédé malgré sa réticence dûe à l’intense consommation de Marie-Jeanne dans le studio. Et le mieux dans tout ça, c’est qu’une fois arrivés là-bas, Thug a fait des pieds et des mains pour qu’on le laisse entrer dans la cabine, et ce qui devait arriver arriva: déjà si jeune, il a stupéfait absolument tous ceux qui étaient présents ce jour-là, en livrant une performance étonnamment bonne. Certaines choses ne sont pas des coïncidences. Plus tard, peu après qu’Unfoonk ait écopé de sa peine de perpétuité, Thug l’a appelé afin de lui demander un peu d’argent, ce à quoi son grand frère a répondu qu’il était d’accord, pour peu qu’il l’utilise afin de se payer des sessions de studio, au lieu de traîner dans la rue. Enfin, lorsque plusieurs années plus tard, cette requête d’Unfoonk a porté ses fruits, et que son petit frère a obtenu son premier hit radio, avec Stoner, Unfoonk a versé de chaudes larmes de fierté. Il a appelé son prodige de frère, pour le féliciter. Et ce dernier lui a répondu que c’était grâce à lui, tout ça, et également qu’il allait recevoir la visite d’un avocat la semaine suivante. Ce fut alors le début d’un long combat judiciaire qui s’est donc terminé début 2019. Au final, il s’agit toujours de boucler les boucles que l’on commence, et de faire passer ses proches avant tout le reste.

L’artwork de l’album, une très belle photo de famille réunissant tout le YSL (allez, ça se voit à peine que Wheezy a été photoshoppé), respire la réussite et la prospérité. Certes la police utilisée pour le titre est un attentat au bon goût, mais ça n’a aucune importance, on ne va pas se formaliser. La famille s’est bien agrandie en 3 ans, et le label fonctionne plutôt bien. Tout ce petit monde est désormais à l’abri, ça, Thug s’en est assuré. Parce que ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que cet album est avant tout une affaire de famille. Tous les invités extérieurs au label sont des vrais amis, et pour la plupart, des affiliés. Raison pour laquelle, malgré le fait qu’il y ait pas moins de 30 rappeurs prenant la parole, l’album garde une certaine cohérence qui n’était pas garantie de prime abord. Ces valeurs de la famille sont illustrées de la meilleure manière par le fait que Dorah, Dolly et Unfoonk, ont chacun un morceau solo rien que pour eux dans la tracklist (Thug a un couplet sur Real, certes, mais c’est le morceau de son frère et pas le sien). Et chacun de ces morceaux est excellent, il convient de le faire remarquer. Hé oui, trouver le succès, c’est très bien, mais c’est encore mieux d’y arriver entouré des gens qui comptent le plus pour nous.

Le casting 5 étoiles de l’album est également un témoignage du fait que le label se porte encore mieux 3 ans plus tard. Sur tous les points. La plupart des invités fournit une prestation tout à fait correcte. Même Travis Scott parvient à faire plaisir aux tympans sur Diamonds Dancing. Même NAV réussit le tour de force de non seulement ne pas sonner absolument infâme, mais surtout on pourrait presque penser que son couplet est… très bon, sur Pots & Pans. Pour nuancer le propos, il se trouve que Navraj, à défaut de sortir de bons albums (on se rappelle encore de l’injustice qu’a représenté Emergency Tsunami, de la confiture à un cochon), s’est fait un point d’honneur à bien paraître en featurings ces derniers mois. Pareillement, Medium Sean trouve le moyen de ne pas être totalement honteux sur Warrior, jusqu’au moment où il termine son couplet en se comparant pour une énième fois à Biggie, juste après avoir eu la clairvoyance de faire référence au récemment défunt DMX (une perte incommensurable pour le hip hop, puisse-t-il trouver la paix qu’il a cherché toute sa vie). Mi-figue mi-raisin donc. 

Mais la plus grosse surprise, celle que personne n’avait vue venir, c’est la présence sur Moon Man de nul autre que Kid Cudi. Non pas qu’on ait particulièrement fantasmé cette connexion. Personne ne s’est déjà dit « ah mais vraiment, entendre Cudi sur un morceau avec Young Thug c’est mon rêve!!! ». Et même si on n’en attendait du coup absolument rien, Cudi réussit quand même à décevoir, tant son apparition est banale. Des hums peu inspirés, un couplet ahanant, laborieux. Mais au moins, cela a pu secouer un peu Thug, qui s’empare de l’autotune pour une de ses performances les plus rafraîchissantes de l’album, grâce à un flow lancinant et déstructuré, réhaussé par des backing vocals très savoureux. Strick offre en outre une partition plus qu’honnête lui aussi, à défaut d’avoir réussi à être au niveau de Skepta sur Wokstar, ce dernier imposant son charisme de manière si écrasante, malgré son infecte début de couplet, que Strick sonne tout de suite bien pâle en comparaison. 

Warrior est un nouveau passage de bâton symbolique pour Lil Keed, qui reprend l’air du refrain du morceau culte de Thug et Metro Boomin. A titre personnel, je préfère des hommages de ce style, plutôt que le fait qu’ils aillent chercher un morceau leaké également culte pour y ajouter un couplet de Keed. Oui, ce qu’ils ont fait à Proud of You est honteux. Mais à défaut d’autre chose, le morceau a pu être sorti officiellement, dès lors, difficile de se plaindre outre-mesure. 

Enfin, impossible de parler des invités sans mentionner Superstars de Thug et Future. Malgré avoir écouté le projet et donc ce morceau bien plus de 10 fois, je suis toujours incapable de dire s’il me fait sourire à cause de la prestation pour le moins curieuse de Future, ou à cause de la production de foire de campagne de Wheezy. Toujours est-il que le morceau ne laisse pas de marbre. La tonalité de la voix de Future rappelle celle qu’elle avait sur HNDRXX, sauf que ça semble presque déplacé ici. Son refrain invite quand même l’auditeur à le chanter à tue-tête, mais un peu ironiquement. Beaucoup même. Thug parvient à dissiper en partie le malaise, sa voix fluette allant bien mieux avec l’armada de flûtes loufoque de la production. Ceci étant dit, c’est un morceau très décevant, et aisément une de leurs pires collaboration. 

Forcément, on peut regretter l’absence sur le projet de Lil Gotit. S’il n’est pas signé chez YSL mais Alamo Records, ça n’explique en rien qu’il n’apparaisse pas sur l’album. Assez intrigant donc, puisque c’est littéralement un des plus proches affiliés et c’est le frère de Keed. On n’en sait à ce stade pas plus, on ne peut qu’espérer que ça ne signifie rien de négatif pour les 2 parties. 

On peut également évoquer Proud of You, un des Graal de la communauté Young Thug. Ce morceau, les fans l’attendaient depuis près de 3 ans, depuis la diffusion de quelques snippets sur Instagram par l’équipe YSL. Tout d’abord, on peut dire que l’ajout de Yung Kayo sur le morceau peut diviser, étant donné la teneur du refrain. S’il faut y voir un morceau célébratoire des accomplissements de Thug et Uzi, la présence de Kayo symbolise aussi sa réussite à lui. Néanmoins, il est compréhensible que certains auraient souhaité que l’affaire reste entre Uzi et Thug. Mais ce dont il faut parler au-delà de ça, c’est le couplet téléphoné de Thug, qui est faiblard, et au cours duquel on semble palper une curieuse fatigue, comme si ça le faisait clairement chier d’enregistrer. Raison pour laquelle, lorsque Kayo prend sa suite, le morceau reprend notre attention. Raison pour laquelle, en ligne, les fans sont plutôt mécontents de ce qu’est devenu le morceau, et on les comprend totalement. 

Paid the Fine est un des seuls morceaux qui ne s’inscrive pas dans l’énergie célébratoire, fun et festive de l’album. Wheezy livre ici un beat tout en subtilité, mettant en scène un sample vocal lointain et éthéré du meilleur effet, ouvrant ainsi la marche aux rappeurs pour prendre un ton plus confessional qu’à l’accoutumée. Lil Baby ouvre le morceau avec un couplet réminiscent de son morceau Catch the Sun, présent à la fois sur My Turn et la soundtrack de Queen & Slim, un des highlights de son année 2020. Un interlude plus réflectif bienvenu, permettant de reprendre son souffle entre 2 morceaux à haute intensité. YTB Trench, originaire de Cincinnati, tire pleinement parti de son apparition, livrant un excellent refrain et un couplet honnête également. Il a d’ailleurs signé chez YSL seulement quelques semaines avant la sortie du projet. Mais le moment le plus intéressant du morceau reste le passe-passe entre Thug et Gunna, qui font compter chaque mesure. Thug réalise qu’il a passé un palier dans sa carrière: « yeah, my whole life has turned, I think I’m gettin followed by a journalist », en constatant que cela compte forcément quelques inconvénients venant avec le territoire. Gunna, quant à lui, réitère inconsciemment le fait qu’il se considère comme le petit frère de Thug, qui est toujours là pour lui prodiguer d’avisés conseils: « Thugger told me « that bitch heart aint right, you need to leave her ‘lone » ». 

Une des grandes réussites de l’album, ce sont les apparitions des dames de YSL. La first lady Karlae, mais également les soeurs royales Dorah et Dolly, livrent toutes des morceaux mémorables et contribuant grandement à la diversité de l’album, et ajoutent à sa saveur. Como te Llama voit Dorah interpeller un homme qui lui a fortement tapé dans l’oeil, l’apostrophant avec grand intérêt. Le refrain du morceau, interprété avec force autotune, sonne à s’y méprendre comme ce que l’on peut entendre dans le domaine de l’hyperpop. Sa répétitivité n’est en aucun cas une faiblesse ici, puisque Dorah y infuse une candeur juvénile attendrissante. Elle s’amuse également à agrémenter ses couplets de quelques mots en espagnol, et à faire une référence évidente: « Me, i’m little Dora, i’m your little explorer », parce que forcément. En résulte un excellent titre, diablement accrocheur, un des nombreux temps forts de l’album, la production entêtante et hypnotisante de Shaan Singh et Skeyez jouant également un grand rôle.

Malgré tout l’amour et l’estime qu’on peut avoir (et conserver, malgré ses sorties récentes) pour le talent vraisemblablement sans limite de Thug, force est d’admettre qu’à l’écoute de ses performances sur cet album, on ne peut que regretter le fait qu’il ne semble pas se fouler. Là où il y a encore 3 ans, il n’avait aucun scrupule à s’approprier chaque morceau, chaque featuring, en modulant les tonalités de sa voix de manière souvent ahurissante, ici comme sur SL1 et SMF, il semble s’être assagi. Prenons par exemple le cas de Came and Saw, assurément un des gros bangers de l’album. La production de Wheezy, avec l’aide d’Oz et Nik D, est un hymne à la guerre, qui s’il ressemble un peu trop à Hot, est malgré cela tout aussi addictif et jouissif. De la musique pour aller piétiner des mécréants aveuglés par les cailloux sur nos bijoux et submergés par la goutte tsunamiesque de notre accoutrement. Rowdy Rebel, récemment libre, tout comme encore plus récemment le seul et unique Bobby Shmurda, sonne parfaitement chez lui sur le beat, grâce à sa voix grave et autoritaire. Et si Thug ne livre pas une performance honteuse, loin s’en faut même, on ne peut que tiquer sur le fait que l’usage de la célèbre Harambe Voice aurait été parfait, plutôt que le ton un peu trop fluet qu’il utilise ici. Thug semble comme bloqué sur cette tonalité, offrant sur le projet peu de variété.

Néanmoins, quoiqu’on puisse penser de ses apparitions, il est évident qu’il est la colle qui permet à ce patchwork délicieusement bordélique de tenir en place. Sur la version standard, il y a pas moins de 10 titres où il n’apparaît pas, sur la version standard, mais sa présence latente se fait même ressentir, comme si son énergie avait imprégné les sessions studios durant lesquelles ces 10 morceaux avaient été enregistrés. C’est l’un de ses axes de progression indéniable: son statut de boss de label, et sa qualité de directeur artistique, de mentor, de chef d’orchestre. Il est clair que tous les artistes de YSL sont extrêmement reconnaissants de pouvoir le compter comme grand frère, et de pouvoir profiter de sa bienveillance et son expertise. Et on peut élargir ce constat à à peu près tous les artistes extérieurs au label qui apparaissent sur l’album. Il faut garder en tête que Thug est un des artistes les plus respectés de cette ère, de par son influence incommensurable, et, selon tous rapports et apparences, sa grande bonté et son bon esprit. On ne peut qu’admirer l’ascension de YSL grâce à sa vision, en seulement 5 ans, et on se doute également qu’il a pris un grand plaisir à laisser la majorité de la lumière des projecteurs à ses amis et artistes sur cet album. Parce qu’un bon patriarche ayant déjà subi sa transformation en astre scintillant n’aspire à rien d’autre que voir ses semblables amorcer la leur.

Jeffery Lamar Williams nous offre quand même quelques grands moments de bravoure, qui rassurent un peu quant à la flemme qui semble l’avoir envahi ces 2 dernières années et qui fait qu’il ne se foule vraiment plus beaucoup. Et qui constitue la raison principale qui fait dire à ses détracteurs que ce n’est plus vraiment ça pour lui. Ce point précis est effectivement assez indéniable en soi, c’est une réalité. A l’écoute de SL1, SMF et Slime&B, ça saute aux yeux. Là où avant, il aurait absolument oblitéré chaque morceau, il sonne parfois bien peu inspiré, bloqué en pilote automatique, comme s’il avait avoiné tout ce qu’il avait à donner et qu’il était désormais vidé. Mais il n’en est rien. Il l’a toujours, ce truc. C’est simplement que là où, durant les premières années de sa carrière, son énergie et son génie se diffusaient de manière libre, débridée, et infinie, il a finalement réussi à canaliser ce talent. Ce phénomène finit irrémédiablement par arriver au bout d’un temps, surtout avec une éthique de travail aussi prodigieuse que la sienne. De fait, il n’est pas forcément moins bon qu’avant, il se lâche simplement beaucoup moins souvent. De plus, il faut aussi mentionner le fait que la sélection des morceaux atterrissant sur ses albums laisse parfois à désirer. Au vu de son rythme d’enregistrement effréné, le quality control doit être extrêmement bien mené, pour puiser uniquement la quintessence de sa production. Sauf que son coffre-fort compte littéralement des milliers de morceaux, le résultat de 8 ans de vie en studio. Et puisque malgré cette éthique, il essaie pour chaque album de se tenir à un semblant de concept, il arrive souvent qu’il d’enregistrer des morceaux spécialement pour l’occasion. De fait, cela signifie qu’il se retrouve avec des limites conceptuelles et sonores qui brident fatalement un peu sa créativité. On peut évidemment se laisser aller à fantasmer sur les merveilles qui ronflent tranquillement sur des dizaines de disques durs, dont certaines finissent par voir la lumière du jour via les constants leaks caractérisant la carrière de Thug. Un jour peut-être se décidera-t-il à nous gratifier d’un projet réunissant certaines de ces meilleures belles aux bois dormants, d’autant que pour imager la chose, il est en mesure de sortir un album de 15 titres chaque semaine pendant a minima 2 ans. Mais rien n’est moins sûr, le connaissant, et il vaut mieux se tranquilliser à ce niveau. 

Toujours est-il que pour en revenir à ses apparitions sur cet album, on peut par exemple évoquer son couplet sur Solid, qui vient clore le morceau somptueux d’une formidable manière. Ce morceau était d’ailleurs initialement prévu comme un duo entre Gunna et Drake pour Certified Lover Boy, mais il faut croire que pour une fois, c’est à Thug qu’on a fait cadeau d’un morceau au lieu que ce soit lui qui le fasse. Donnant-donnant. Il avait notamment eu l’immense bonté d’offrir Ice Melts à Drake pour More Life. Bref, toujours est-il que Thug prend immédiatement la suite de Gunna les flingues en l’air avec la ferme intention de défragmenter le morceau en bonne et due forme: « Yeah, I just told em if he play then we stoppin the growth of they dreads » ; « I dont give a fuck about your life, you had a buzz but that shit was too little, I promise you never was hot! ». 

On peut en outre noter que le dernier morceau, l’excellent remix du morceau solo My City de YTB Trench, sorti en juillet 2020, fait sortir Thug de ses gonds. L’air mélancolique de la production invite en effet à l’aborder avec la gravité qui s’impose, et il aurait été malvenu qu’il garde sa voix aigue sans la nuancer. L’émotion est palpable dans la voix de Thug, il n’hésite pas à étirer ses mots, chantonner un peu plus, rapper de manière moins mécanique. Et c’est un moment d’investissement qui ne se produit que trop peu sur cet album. Real, avec son cher frère Unfoonk, lui donne également l’occasion de fournir une prestation plus convenable et fidèle à qui il est réellement. 2 des meilleurs morceaux de l’album, rien que pour ces raisons, et c’est édifiant. 

Le vrai MVP de cet album est probablement Wheezy. Il est devenu absurdement doué dans ce qu’il fait. Très peu de faux pas dans ses compositions, à part Superstars. Il semble absolument intestable sur absolument n’importe quel terrain, du banger appelant à l’émeute jusqu’aux morceaux plus intimistes en passant par les beats subtils et infectieux. Sa capacité d’adaptation est remarquable, et c’est probablement l’un des plus grands atouts du label. Plus généralement, il est devenu évident qu’il figure parmi les producteurs les plus doués de sa génération, et il est désormais un des hitmakers les plus fiable du rap américain. Donnons-lui donc dès maintenant ses fleurs, car il a amplement mérité de les sentir. 

Un petit mot sur la deluxe de l’album sortie une semaine seulement après l’impact originel. Ce qu’on peut en dire, c’est que comme beaucoup de deluxes, elle n’offre pas une plus-value particulièrement notable à l’appareil de base, sans grande surprise. Par contre, il y en a quand même, des surprises, dans cette deluxe. En premier lieu, un morceau tentant de reproduire le son des Dipset de la grande époque, entre Young Thug et nul autre que Jim Jones. Fallait le voir venir celui-là. A défaut d’autre chose, on peut apprécier l’hommage… Thug aurait cependant pu tenter de rapper au lieu de se gargariser sous autotune pendant 35 secondes à la fin du morceau. Par ailleurs, on retrouve Don Toliver sur No Surprise avec Thug et Bslime, un morceau très efficace, qui enjoint d’ailleurs Thug à se bouger sur les mélodies. DaBaby (par pitié, stop) et NAV (y en a vraiment plein le cul) se joignent à la fête pour 2 morceaux anecdotiques qui auraient dû rester dans un disque dur qui lui aurait dû se perdre dans un caniveau. Et on est gratifiés d’un nouveau moment de famille avec un morceau solo de l’une des filles de Thug, MEGO, qui plaît plus par sa symbolique que par sa qualité intrinsèque. En conclusion, il aurait été judicieux que les quelques morceaux intéressants de cette deluxe, soit Slam the Door, No Surprise et Explosion, remplacent certains des sons dispensables de l’édition standard, pour une meilleur constance. De plus, quitte à sortir une deluxe, la sélection aurait pu être plus rigoureuse. On sait pertinemment que dans le coffre de Thug se trouvent littéralement des centaines de morceaux bien meilleurs que ceux présents sur cette deluxe.

Indépendamment de ses qualités et défauts, Slime Language 2 s’impose donc comme un évènement majeur de ce premier quart d’année, pour l’impact commercial, la symbolique qui découle de cette grande réunion de famille, et qui démontre que YSL est désormais un des labels les plus imposants du moment. En revanche, on retient que cette affaire de famille a souffert d’un trop plein d’invités extérieurs, empêchant certains membres de briller comme ils auraient pu le faire. Si cette sortie est en soi un accomplissement énorme, tout reste à faire. Le roster s’étant agrandi, il va falloir réussir à le porter et l’élever au niveau supérieur. Lil Keed semble embourbé dans un schéma artistique dorénavant assez redondant, TOC3 ayant été une grosse déception. Duke, malgré ses qualités, aurait bien besoin d’un coup de pouce pour sa carrière au point mort. On a du mal à imaginer Strick et T-Shyne parvenir à quelque chose de concrètement intéressant sur un long format, pour le moment. Yak Gotti, de son côté, est un des plus gros espoirs de l’équipe, avec une des voix les plus distinctives, Gotti Outta Here ayant été très satisfaisant. Unfoonk est rapidement devenu une valeur sûre, fort de son âge et son vécu, ainsi que son éthique et sa mentalité à toute épreuve. D’un autre côté, Karlae, Dorah et Dolly ont toutes 3 quelque chose à exploiter et leurs prochains projets respectifs peuvent réellement s’avérer surprenant. Restent les dernières signatures en date, Yung Kayo, qui bien qu’il ait encore du mal à trouver son identité, a un potentiel certain. YTB Trench, quant à lui, est également très prometteur, tandis que FN DaDealer va avoir du mal à se faire une place. Tout le souci de l’écurie YSL reste encore et toujours à parvenir à s’extirper de l’ombre monumentale de Young Thug, et ce malgré tous ses efforts pour leur faire de la place au soleil. Il va falloir en outre réduire les écarts entre Thug et Gunna, et le reste du roster, ce qui ne s’annonce pas comme une sinécure non plus.

Cela dit, sur le papier, tout semble aligné. Les producteurs in house du label figurent parmi les plus doués du marché, le réseau établi est énorme et permet d’atteindre n’importe qui dans l’industrie. Il va assurément y avoir un avant et un après SL2 pour à peu près chaque membre du label. Mais, on ne va pas casquetter, ce que tout le monde attend le plus, c’est le prochain album de Thug. Il est clair que SL2 a constitué une entreprise énorme, chronophage et énergivore pour lui, et a accaparé toute son attention. S’il faut se réjouir d’une chose à ce sujet, c’est du fait que cela a bien dégagé son emploi du temps, et qu’il va pouvoir maintenant se consacrer à nouveau sur cet album solo. Selon le principal concerné, Punk est toujours d’actualité, et est censé, à l’écriture de ces mots, sortir dans 4 mois. Comme à l’accoutumée, le scepticisme prime, mais c’est au moins bon de savoir que, pour le moment, Punk n’a miraculeusement toujours pas été avorté au profit d’un autre projet. On peut quand même partir du principe qu’on aura un nouvel album solo de la C.H.È.V.R.E. d’ici la fin de l’année, et rien que ça, c’est une pensée des plus agréables.

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