LE HASARD FAIT BIEN LES CHOSES: ENTRETIEN AVEC TYRON808 DES WAVEMAKERS

La tracklist de Slime Language 2, le nouvel album du label Young Stoner Life de Young Thug, recelait son lot de surprise, avec quelques featurings très surprenants, à l’image par exemple de Kid Cudi, ou encore Skepta. Mais en France, la plus grosse surprise aura été le plaisir de voir que pas moins de 7 beatmakers du pays ont obtenu des placements sur l’album:

  • Har2Nok, du collectif Le Blaze, sur Moon Man.
  • Atake, sur Wokstar.
  • Louis-Emile Vromet, sur Wokstar.
  • OSIRIS, sur Wokstar.
  • Tyron 808, Wavy-N, et Kayne, aka les Wavemakers, sur Reckless.

A cette occasion, j’ai pu m’entretenir avec Tyron 808 des Wavemakers, afin d’en savoir plus sur leur placement sur Reckless, avec Dolly White. Un échange très instructif, souvent édifiant, et surtout enrichissant.

Pour replacer le contexte, les Wavemakers sont un groupe de producteurs. Initialement au nombre de 4 amis avant même la musique, l’un d’eux a décidé d’arrêter la production, les réduisant à 3: Tyron 808 donc, Wavy-N, et Kayne. Les larrons se connaissent depuis une bonne dizaine d’années. Tyron a rencontré Kayne au lycée, et ils ont connecté avec Wavy-N à peu près à la même période. Ils partageaient un fort intérêt commun, à savoir le rap, et plus particulièrement la piège musique d’Atlanta, qui les a submergés très tôt, vers 2010, ce qui se ressent immanquablement dans leur style. 

Ce n’est qu’assez tard cependant (tout est relatif) qu’ils se sont mis à la production, soit entre 2015 et 2016. Leur processus créatif est resté le même depuis: se rejoindre comme n’importe quel groupe de potes, mais au lieu d’aller au bar ou de jouer à la console (ce qu’ils font peut-être à côté, mais ce ne sont pas nos affaires), ils se posaient chez l’un d’eux et dégainaient leur logiciel de production pour travailler ensemble. Ou plutôt, comme Tyron aime à le souligner, « jouer », car selon lui, ça ne se ressent jamais comme du travail pour eux, ça reste toujours ludique et sans pression aucune. Chez eux, il n’y a pas de répartition des tâches spécifiques, chacun se suffit à lui-même en solo, mais c’est par leur émulation de groupe qu’ils brillent le plus. Ce n’est jamais mathématique, c’est toujours au ressenti. Au début, chacun apposait son tag personnel sur les beats qu’ils faisaient, mais ils se sont rapidement rendu compte que ça créeait un petit souci, car mis bout à bout, on avait l’impression d’entendre un début de couplet. Raison pour laquelle ils ont naturellement décidé de créer un groupe avec un seul tag: les Wavemakers. 

L’une des premières questions que j’ai posé à Tyron, avant même qu’on entre dans les détails de la genèse du groupe, c’est si d’autres médias les avaient approchés. C’était le mardi 27 avril, soit 11 jours après la sortie de Slime Language 2, et donc la publication des crédits de production comptant pas moins de 7 noms français. Il s’est avéré qu’avant ce mardi, aucun ne les avait contactés, mais que ce jour-là, je n’étais pas le seul à être allé vers eux. Chose qui m’a quand même un peu rassuré, étant donné que ça serait sacrément criminel de ne pas couvrir un tel évènement pour un média français orienté rap.

Tyron raconte donc, à propos de ce fameux placement, qu’il y a de cela 1 an et demi environ, un manager américain disposant de bonnes connexions telles que Peewee Longway ou encore Blocboy JB, est venu vers les Wavemakers pour leur demander un pack. Chose à laquelle ils ont évidemment répondu par l’affirmative, et lui ont fait suivre quelques productions, orientées trap donc. 2 ou 3 semaines passèrent, assourdies d’un silence radio total de la part du manager, puis un beau jour il revient vers eux, leur annonçant qu’ils ont obtenu un premier placement, avec l’artiste Pap Chanel, originaire de Milledgeville, une bourgade située au sud-est d’Atlanta. Une première victoire assez inespérée donc. 

A compter de ce jour, ils n’eurent plus aucune nouvelle de la part du fameux manager. Nada. Niet. Qui sait où a pu atterrir ce fameux pack, dans quels disques durs a-t-il transité, dans quels studios les beats ont-ils retenti. Arrive donc la semaine du 16 avril, et l’annonce de la sortie imminente de SL2. Les 3 compères étant forcément d’énormes fans de Thug et du YSL plus généralement, leur hype était à son comble. Le 16, Tyron, levé aux aurores, est le premier à se jeter sur l’album, et quelle ne fut pas sa stupéfaction en entendant le tag des Wavemakers sur la track 21. D’après lui, il n’en revenait tellement pas, pensant que ça devait être un bug interne à son portable, qu’il l’a redémarré, et relancé le morceau plusieurs fois pour enfin réussir à croire ce qu’il entendait. Et forcément, il s’est emparé de ce même mobile, tout à fait fonctionnel évidemment, pour joindre ses amis, mais ceux-ci dormaient encore. Ce qui n’a pas empêché d’autres de ses contacts de le contacter pour le féliciter allègrement. 

Et malgré le silence radio qui a ponctué la période précédant la sortie, il se trouve que côté administratif, tout était réglé au millimètre près. L’éditeur des Wavemakers, Back Office Publishing a simplement eu à se manifester auprès de l’équipe juridique de YSL/300 pour finaliser le tout, et officialiser le crédit, et donc la rémunération. Je le précise, car ça n’est pas toujours systématique, cette diligence administrative, pour les crédits de production. Les labels américains étant tétanisés à l’idée d’être assignés en justice pour des litiges du style, leur gestion est bien souvent irréprochable, surtout pour un projet de cette envergure. Et côté rémunération, Tyron assure qu’ils sont ravis de ce qu’ils ont reçu. C’est donc une formidable surprise pour les Wavemakers, d’autant qu’au final, ils n’ont pas eu à faire des pieds et des mains pour obtenir ce placement. S’ils ont pu avoir l’impression de tirer en l’air avec l’envoi du pack, il faut croire que de manière inespérée, la balle a fini par retomber en plein sur une cible qu’ils n’avaient d’ailleurs même pas imaginé. Ce tournant inattendu a forcément motivé le trio à poursuivre leurs efforts, et a renforcé leur volonté de placer aux Etats-Unis, qui était un des moteurs de base de leur carrière. 

Lors de cet entretien, nous en avons profité pour parler de la situation des producteurs en France, sujet toujours brûlant, de part l’éternel manque de reconnaissance et de considération dont sont victimes les producteurs. Tyron assure que les choses progressent lentement mais sûrement, notamment grâce à la prise de conscience récente du public, probablement aidée par les réseaux sociaux et l’accès à l’information en temps réel, comme les rapports de certains acteurs de l’industrie narrant les mauvaises expériences qu’ils ont pu avoir (ce qui rappelle un autre phénomène de prise de conscience par rapport à un autre sujet encore plus grave). Cependant, Tyron indique que l’une des choses qui n’aide pas, c’est la prise d’ampleur des type-beats, qui pour lui sont vraiment délétères à la fois artistiquement, mais aussi pour l’économie et la survie des producteurs. C’est-à-dire que plutôt que de privilégier des propositions artistiques originales, certains artistes et labels vont s’orienter plutôt vers des type-beats sans aucune inspiration et forcément plus accessibles financièrement. Car il faut croire que ces acteurs consentent sans problème à investir de l’argent partout, clips, fringues, studio, communication, sauf dans les beats. Or chaque maillon de la chaîne a son importance et aucun n’est à négliger ni rabaisser par rapport aux autres. Néanmoins, Tyron est parvenu en 6 ans à vivre de sa musique, ce qui est pour lui un énorme accomplissement. Il y est parvenu en faisant le pari de lâcher son travail pour se consacrer pleinement à la musique, car selon lui, avoir un emploi à côté peut facilement empiéter sur le beatmaking, qui nécessite beaucoup d’investissement temporel. De plus, à tout moment on peut recevoir un appel pour aller en studio, il faut donc avoir un emploi du temps assez flexible. 

Vers la fin de notre entretien, je profite de lui parler d’un phénomène qui avait été mis en lumière il y a peu, dont le postulat était que ce n’était pas que les producteurs français étaient foncièrement moins bons que les américains, mais que c’étaient plutôt les rappeurs français qui étaient frileux niveau prise de risque. Tyron a tenu a nuancer ce propos, car d’après lui, ce n’est pas si binaire que cela. Pour lui, la « faute » à défaut d’un autre mot, est à attribuer au public comme aux artistes, entre qui s’est crée un cercle vicieux dont on ne sait pas où il a commencé. Est-ce le public qui réclame toujours certaines sonorités perçues comme assez faciles, ou sont-ce les artistes qui, par peur de ne pas avoir le succès commercial escompté, préfèrent ne pas prendre de risques? La question est restée en suspens, car elle est assez libre à interprétation, en réalité. Pour autant, Tyron ne blâme pas les rappeurs, car même si l’intégrité artistique est fondamentale, il faut bien qu’ils fassent rentrer de l’argent. Il tendrait donc à dire que c’est plutôt du côté du public que le problème se situe, s’appuyant sur un parallèle avec les Etats-Unis. Là-bas, grâce au public très réceptif, bon nombre de hits de rap sont influencés par ou sont de la trap, ou autre sous-genre tendance, mais sans pour autant être de la « zumba ». Terme ayant d’ailleurs une connotation assez péjorative et surtout réductrice de ce qui peut se faire en France, et qui mériterait concrètement d’être aboli au profit d’une reconnaissance plus juste des influences musicales constituant ces types de morceaux et de sonorités. 

Ressort forcément de cet échange le fait amusant que les Wavemakers ont découvert en même temps que le reste du monde qu’ils figuraient sur l’album. Mais aussi qu’au final, et c’est sans enlever le mérite de l’équipe, que c’était somme toute un cas de figure où le hasard a vraiment bien fait les choses, assurément une des raisons pour lesquelles Tyron n’en croyait pas ses oreilles. Enfin, une dernière chose: en fait, tout est possible. Si ce bon hasard a été providentiel ici, ça signifie qu’avec une démarche plus poussée, par exemple envoyer assidument des packs à de multiples artistes américains, ou mieux encore, démarcher les bonnes personnes stratégiquement, peut tout à fait mener à des beaux accomplissements du style. Le réseau c’est important et ça se travaille, surtout dans un milieu comme celui-ci. 

A côté de cela, on a récemment pu assister à la réussite de Tarik Azzouz, ayant obtenu pas moins de 6 placements sur Khaled Khaled de DJ Khaled. On peut également compter CashMoneyAP, Frencizzle, Brodinski, ou encore 8tm comme producteurs ayant de bonnes relations outre-atlantiques. Puisse donc cette tendance continuer à s’affirmer avec le temps. Internet n’est pas né pour qu’on ne profite pas des formidables connexions que cet outil peut apporter dans à peu près n’importe quel domaine, y compris voire surtout celui de la musique. Dans ce cas précis, on peut clairement apprécier la globalisation du mouvement.

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