UFA, Unidentified Flying Artist

“C’est comme ça d’ailleurs qu’on reconnaît un vrai professeur, c’est quand il invente des termes qui entrent dans le vocabulaire courant” déclare le journaliste Nicolas Pellion rapidement suivi par les dires de Big Tuego afin de souligner son propos; “La stratégie c’est qu’il faut en inventer beaucoup comme ça il y en a peut être un qui passe” déclare-t-il non sans une certaine ironie. Voici les affirmations que l’on peut entendre lors du dernier podcast de Fusil à Pompe animé par Damencio – une émission destinée à éclairer les non-voyants perdus dans les méandres des diverses scènes locales du rap des Etats-Unis. Ce simple échange léger me pousse, dans un certain paradoxe, à enfouir moi-même mes mains dans le cambouis et ainsi expérimenter avec de nouveaux mots tirés de notre imaginaire déviant. Car à force de faire rouler mes yeux hasardeux de gauche à droite sur notre moniteur à l’affût des dernières pépites, notre matière grise s’imbibe de références décousues sans grande concordance. Pourtant, dans une effort de vouloir trier ce foutoir, des connexions quasi-logiques se forment. Ainsi s’extraient des genres ou des tendances musicales que l’on répartit dans des cases internes plus ou moins fiables. Pris dans l’exercice, une assimilation vient soudainement me percuter à mesure que j’entre-mêle les sonorités et les univers des rappeurs. Et là où once de légitimité s’est échappé de ma pseudo-réflexion réside dans l’appellation que j’ai pu lui trouver, m’apparaissant telle une évidence : UFA – Unidentified flying artist

L’idée de base se veut quelque peu grossière : reprendre l’acronyme UFO – Unidentified Flying Object, terme permettant de classifier des objets aériens dont l’on n’aurait su trouver d’explications logiques quant à leur existence, bien souvent dû à un manque d’information. Dans la culture populaire, on associe alors ces UFO à des formes extra-terrestres pour alimenter les fantasmes d’une grosse poignée de zélateurs. Ce sont donc des mystères qui émanent de cet idéal fantasmé donnant lieu à des théories toutes aussi fumeuses les unes que les autres. Cette part d’inconnue irait presque jusqu’à nous plaire dans cet aspect insaisissable. Et cette sensation, il me semble pouvoir la retrouver lors de l’écoute d’une variété de rappeurs venues s’implanter comme nouvelles figures influentes du rap; et dont voici une liste succinte de quelques noms qui traversent ma tête : Lucki, Lancey Foux, Unotheactivist, Cha$ethemoney, Thouxanbanfauni ou bien Sahbabii dans une moindre mesure. Et si tous ne répondent pas à chaque critère qui va être énuméré ci-dessous, un ensemble toutefois homogène s’en dégage. 

Influences : de Chief à Awful Records

Pour débuter cette théorie qui moi-même me fait douter jusqu’à me procurer des vertiges, quoi de mieux que de puiser dans les inspirations où l’on peut dégager un socle commun solide entre les artistes dont il sera question. Ici, ce sont les extravagances de Lil Wayne, Young Thug et Chief Keef qui nous intéressent. Je ne parle pas du dressing bien trop coloré de Wayne ni des robes sophistiquées de Thugger mais plutôt de leur envolées prosodiques qu’ils partagent. Ce terme traduit aussi bien les expérimentations autant inaudibles qu’addictives de Weezy sur 30 minutes que les les vocaux coagulateurs de Keef présents dès son album Finally Rich en 2013 avec Kay Kay pour ne citer que lui. De telles formules impactent de manière toujours aussi palpable les nouvelles générations de rappeurs dans leur façon d’aborder l’autotune et les élans mélodiques extraverties. Mais à cet instant précis, il est probable que vous vous soyez révoltés à l’annonce de telles affirmations. “Que ce soit Chief Keef, Young Thug ou Lil Wayne, chacun a influencé plus de la moitié des rappeurs actuels ! Quel est l’intérêt d’évoquer une telle évidence ?”. Il est vrai que ces quelques lignes énoncées brassent du vent. Pour autant, il me semble primordial de rappeler cet axiome afin que vous sachiez à quel type de rappeur nous allons avoir affaire. Surtout que ces influences sont d’une évidence frappante pour certains des rappeurs dont il va être question. 

Pour apporter des preuves tangibles de ces influences, commençons par les illustrations d’albums. Lucki, originaire de Chicago tout comme Chief Kief, n’hésite pas à directement détourner la pochette du projet Almighty So de son idole Chief Keef pour son EP Day B4 III. Il s’illustre le regard braqué en direction des dollars qu’il palpe gracieusement entre ses doigts sous un décor urbain apocalyptique. Toujours dans un copier/coller de cover, Unotheactivist rend hommage à Lil Wayne et sa série de mixtapes mythiques  Dedication en reprenant le nom à l’identique ainsi que la pâte graphique si particulière qu’elles abordent. 

Également ne faut-il pas omettre l’influence des productions de Lex Luger, Young Chop, Southside ou plus récemment Pierre Bourne pour ne citer qu’eux. L’importance des hit hat en provenance de la drill de Chicago, la mise en avant des ad-libs, les synthétiseurs métalliques distordus… Le tout se fait gommer, aseptiser, insérer dans un mixeur pour aboutir à une pâte épaisse, vrombissant de détails inégaux qui se superposent. Ce pot-pourri d’éléments se confond pour aboutir à des productions cryptiques dont on ne peut, par une simple oreille, déterminer tous les patterns qui les composent. Comme synthèse de toutes ces inspirations, Cha$ethemoney en est un ambassadeur idéal. Tous les détails évoqués se retrouvent compressés dans de courtes productions, à la fois chargées et minimalistes où se concentre une boucle entêtante au possible. Cette formule, il la perfectionne dans son projet Slim.E and Friends en 2020 en invitant une tripotée de rappeurs. L’exercice qu’il leur propose n’est pas simplement de faire défiler un maximum de mots dans un lapse de temps réduit mais plutôt faire rebondir leur flow sur les kick et les snare. Que ce soit Lucki, Sheck Wes, Valee ou encore Mao Kream, chacun se défit d’extraire le refrain qui va transfuser le plus avec l’instrumentale. 

Pour venir à terme de toutes ces influences, je me dois d’évoquer Awful Records. Prolifique dans le milieu de la décennie 2010, le label installé à Atlanta et dirigé par Father ne laisse personne indifférent. Dedans, c’est une direction artistique vague et cohérente à la fois qu’il propose grâce à la tripotée d’artistes qui composent la structure; entre Slug Christ, Ethereal, KeithCharles Sparcebar ou Abra. Cela permet de mêler aussi bien le rnb avec des patterns de 808 minimalistes, le tout sous une esthétique identifiable. L’influence sur les artistes UFA n’est pas aussi palpable que les noms cités précédemment mais vient pourtant se greffer dans la pluralité de genre. Le label ne se prive de rien lorsqu’il s’agit de diluer les genres et ainsi proposer des œuvres hybrides s’extirpant de la trap codifiée d’Atlanta. Cette volonté de déconstruire les standards, que ce soit au niveau des productions ou de l’image résonne chez Lancey Fox ou Thouxanbanfauni pour ne citer qu’eux. Mais pour comprendre le spectre complet de Awful Records, il faut s’attarder sur le rappeur Key!, noyau gravitationnel qui n’a jamais intégré le label mais en côtoie les membres. Lui seul arrive à infuser un élan de notes sucrées dans sa musique, avec des refrains sous vocoder entrainants. Difficile de définir les points précis de son art qui ont impacté ses successeurs. Toutefois, sa façon de contorsionner sa voix et de glisser sur les batteries rappelle fortement les intentions qu’ont nos rappeurs UFA. Et pour conclure cette boucle à propos de Awful, il est bon de rappeler que les acteurs du label ont été les premiers à soutenir Playboi Carti, inspiration directe des artistes UFA. 

De la drogue et du bleu

Après avoir brassé l’éventail d’influences des rappeurs UFA, il est bon de se pencher directement sur les acteurs de ce genre aérien. Car sous cette appellation, c’est également un aspect futuriste qui règne, se traduisant, dans un premier temps, par les paroles. On remarque un lexique tourné vers l’évasion, parfois à travers les drogues, parfois sous des rêveries métaphysiques. Dans cet exercice, Lancey Foux semble être le plus féru quand il s’agit d’évoquer ses états mentaux. Il se positionne en dehors de l’espace temps commun. Tantôt il se perçoit comme un fantôme dans Aint this!, tantôt il se noie dans un bain de foule et se prend d’une paranoïa soudaine dans Sex Money Murder and Extortion. “Third eye on my sleeve and shit, uh/And I wear it day-to-day”; il n’hésite pas à flirter avec les symboles ésotériques, souvent balancés de manière hasardeuse dû aux nombreuses drogues ingurgitées. Et s’il y en a bien un qui maitrise le sujet du bout des doigts, c’est bel et bien Lucki. Dans sa musique, une minute ne passe sans qu’il évoque son état léthargique provoqué par la surconsommation de xanax. 

“She jealous that promethazine was my first love, I can’t help, uh” confesse-t-il sur Tarantino. Nous avons le droit à de voluptés vibrations couplées d’un Lucki dont la cadence du flow semble bloquée sur l’option “slow-motion”. Depuis son projet Freeway 2 en 2016, l’artiste s’administre une quantité d’antidépresseurs, expliquant cette voix qu’il traîne péniblement. A la manière d’un Future, Lucki est dépourvu de prosodie. Il ne semble avoir que des émotions suspendues qui gravitent tout autour de lui sans qu’il ne prenne la peine de les assimiler. Ainsi, il devient malgré lui l’ambassadeur de ces prises de drogues, vu comme source d’inspiration première pour les rappeurs UFA. Opioïdes,tryptamines, benzodiazépines… Chacune de ces drogues de synthèse sont évoquées dans leurs textes afin de résorber leur dépression chronique. Là encore, des inspirations évidentes se dessinent dans la vague “emo rap” incarnée par Trippie Redd ou XXXtentacion. 

“Cette question de la souffrance psychologique constitue le point d’entrée le plus évident dans une analyse des pratiques esthétiques de cette scène.” relève Fabrice Vergez lors de son étude de la corrélation entre addiction et souffrance psychologique comme moteur esthétique de la scène emo rap. Là où s’arrête la consommation de substances commence la mise en œuvre d’un partie pris artistique. S’effectue alors une codification bien particulière, que ce soit dans les look débridés des rappeurs comme celui de Sahbabii qui se pavane avec des Uggs au pied – “They thought I was gay when I had Uggs on”-; ou bien dans les visuels proposés. L’expert en la matière reste Unotheactivist, jamais à court d’idées pour incruster un maximum d’éléments sur l’écran. Dans Famous, des automobiles apparaissent sans crier gare, jaillissant depuis le bitume ou décollant depuis l’espace. Plus encore, dans It’s Up, Uno ne fait désormais plus partie de notre monde, planant plutôt parmi une flopée de nuages, des fessiers et des doloreanes naviguant à ses côtés. Inspiré des premières esquisses de Yung Lean ou encore des designs 3D douteux de la vaporwave, l’assemblage final de ses composants n’apporte volontairement que peu de sens au global.

Pour Lancey Foux, les expérimentations se tournent vers la VHS. Les images y sont crasseuses de pixels, tournées en found footage, souvent plongées dans la pénombre, des visages vitreux qui s’en détachent. Mais ce qui prédomine l’ensemble du travail artistique de Lancey Foux peut être résumé en une couleur : le bleu. De la pochette de Friends or Foux au plus récent First Degree réside un bleu métallique englobant l’art du rappeur londonien. Et malgré la distance géographique qui le sépare de Lucki ou Uno, des assimilations peuvent se faire. Lucki lui-même aborde ce bleu électrique pour son projet Almost There, une voiture lancée à toute allure sur l’autoroute en direction d’une ville futuriste, non sans référence à l’album OK Computer de Radiohead. Unotheactivist perpétue la tradition avec 8, suspendu sur la pochette, torse nu recouvert d’une ombre bleu saphir. Ces coloris similaires reflètent l’importance qu’il dispose dans la culture afro-américaine, ne serait-ce pour signifier le genre du blues, réceptacle des plaidoiries des travailleurs et ouvriers. Lorsque l’auteur Ralph Ellison évoque le bleu dans son ouvrage Invisible Man en 1952, il emprunte cette couleur tel un emblème tout au long du récit, alors vecteur de la recherche de soi-même. Le protagoniste afro-américain, dît l’homme invisible, est confronté au bleu lorsqu’il rencontre des personnes qui vont changer sa vie ou bien lorsqu’il est face à de la violence ségrégationniste. Ce bleu s’associe alors à la condition des afro-américains au sens large, concomitant alors avec le noir (on se rappelle du titre de Louis Amstrong Black and Blue qui évoque le concept). Pour conclure sur les divers sens du bleu, il faut évoquer l’indigo, un dérivé du bleu mais également désignation des enfants “spéciaux”, “uniques” qui disposent d’attributs au-delà du réel, mené d’une spiritualité certaine. Le duo The Underachiervers originaire de Flatbush à New-York avait déjà emboîté le pas en s’autoproclamant enfants indigo mais n’avait jamais mis en évidence la couleur bleu qui en découle à l’inverse de nos rappeurs UFA. 

Productions comme ingrédient final

Comme dernière caractéristique qui définit l’UFA, ce sont les productions qui prennent une importance majeure. Si on a pu en évoquer un pan à travers celles du producteur Cha$ethemoney, il serait entièrement faux de se limiter à ce dernier. En effet, Lancey lui se contente du producteur Jay Trench pour apporter une pâte d’autant plus expérimentale, qui fait preuve d’une instabilité absolue, grouillant de détails tout au long des productions. L’hyperactivité des batteries couplée à des bruits de vaisseaux qui se canardent (ex. Elon Musk) ne laisse aucune place au silence. Cette peur du vide sonore résonne avec les esquisses de Chase, tous deux désireux de se cloîtrer sous les ondes d’une cacophonie musicale. 

De telles productions épaisses impliquent auprès des rappeurs de ne jamais se reposer sur une structure rythmique classique. Lorsque Unotheactivist érige son flow sur un titre comme Tear on the Southside, il se doit de se détacher des nappes sonores fugitives qui compose le morceau. Les couplets/refrains ne suivent pas la cadence imposée par l’instrumentale, créant alors une superposition de deux couches rythmiques distinctes qui se fondent entre elles. Son compère Thouxanbanfauni excelle également dans l’exercice, notamment dans MIDNIGHT CLUB avec une production aux élans électro, comme si un tableau de bord avait disjoncté. 

Pour point final, dans l’espoir de structurer le genre de l’UFA, il faut apporter une définition claire et concise découlant de l’argumentaire ci-dessus. Alors une idée globale s’en émane : L’UFA serait l’association d’artistes adeptent des sonorités aigües et déstructurées, souvent composées d’une multitude d’éléments sonores rappelant les univers digitalisés. La définition et la théorie sont perfectibles et ne demande qu’à être remodelées au fil du temps dans un intérêt commun afin de mieux tailler les angles du sous-genre. Car il y a bel et bien un totem commun qui centralise ces rappeurs et producteurs qui vagabondent sans réel bateau mère. Et dont d’autres aspirants tels que Sofaygo ou Teezo Touchdown semblent se greffer au genre. La quasi forme extra-terrestre androgène, leur vision exogène du monde et leur façon d’embrasser les symboles ésotériques sont tant d’indices qui solidifient l’Unidentified Flying Artist. Si à la fin de cet écrit, rien n’est moins sûr dans ma tête sur la véracité des propos, je laisse cette bouteille vagabonder sous la gravité zéro de l’espace à la recherche d’un point de chute. 

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