Qu’est-ce que la perfection dans le rap?

En des temps où il est devenu commun et sans doute juste de dire que le rap n’a jamais été aussi diversifié qu’à l’heure actuelle, un certain point d’ombre revient souvent titiller l’attention de votre humble serviteur, qui en se penchant finalement dessus s’aperçut que l’arbre qui lorgnait autour de lui cachait en réalité une immense forêt ; je veux parler d’une notion, celle de la perfection. C’est en observant l’utilisation excessive de ce mot pour tout et n’importe quoi sur les réseaux que je me suis demandé ce qu’il signifiait vraiment, du moins au sein du domaine musical, car pour ce qui est des autres choses qui composent ce monde, j’avoue n’en avoir pas la moindre idée.

Afin de traiter un sujet aussi complexe et prolifique en réflexion, vous me pardonnerez, chers lecteurs, d’introduire ici une petite définition du mot tapée vite fait sur Google (même si chacun doit probablement avoir la sienne), histoire de poser certaines bases : « La perfection caractérise un être ou un objet idéal, c’est-à-dire qui réunit toutes les qualités et n’a pas de défaut. ». Maintenant que l’on sait tout ça, il va falloir restreindre le champ du débat, car traiter de tout ce qui compose le rap à partir de cette définition serait sans doute beaucoup trop confus. C’est pourquoi je me suis décidé à ne parler que du format album, pour éviter d’aborder la question du morceau parfait (ce qui n’aurait aucun sens) et les formats EP et Mixtapes, qui n’ont généralement pas vocation à l’être.

Commençons par appliquer cette définition au pied de la lettre, et parlons des qualités. Si l’on estime qu’un album peut être qualifié de parfait, c’est sans doute qu’on sous-entend qu’aucun de ses morceaux n’est à jeter, et même qu’ils sont tous de qualité. Mais avoir de bons et très bons morceaux suffit-il à faire un album parfait ? Bien sûr que non. Il s’agit peut-être plus d’une solide base sur laquelle on va ajouter d’autres critères. Toutefois, comme il est déjà difficile d’avoir un consensus sur ce qu’est un bon morceau, vous vous doutez bien qu’il est encore plus pénible de se mettre d’accord sur des facteurs plus spécifiques, comme ceux de l’homogénéité ou l’hétérogénéité. Un album parfait de rap se doit-il d’être le plus diversifié possible, en allant du flirt avec d’autres genres musicaux jusqu’à l’adoption des sonorités rapologiques du moment, tout en mêlant écriture et musicalité, introspection et égo trip ? Ou doit-il s’orienter dans une seule direction artistique, chaque titre ayant pour rôle d’illustrer un aspect différent de ce monde musical ? Sans doute un peu des deux.

Ces critères ont leur importance, certes, mais ils ne veulent rien dire s’ils ne sont pas associés à une multitude d’autres éléments, comme l’environnement (qu’il soit musical ou autre) autour de la conception et la sortie du projet, les attentes et la perception des auditeurs, le fait que l’album arrive au bon moment dans le paysage rap d’une époque ou dans la carrière du rappeur concerné, et ainsi de suite. D’ailleurs, je n’évoquerai pas l’argument du nombre de ventes (pas besoin d’expliquer pourquoi) même si je le distingue de celui de la popularité, qui quand bien même ne constitue pas le socle de ce qu’est l’album parfait, est un bon outil pour jauger la valeur universelle qu’un projet perçu comme parfait peut avoir auprès du public.

Je pense qu’il est donc impossible de définir de façon brute ce qu’est un album parfait, car même s’il y a des avis qui se rejoignent, il arrive un moment où l’auditeur va plus valoriser un facteur qu’un autre dans sa définition de ce qu’est la perfection. Un type qui va considérer The Infamous comme parfait va parler des textes et du flow monstrueux de Prodigy, des prods à l’atmosphère poisseuse de Havoc, et de l’influence de l’album sur le rap New-yorkais, américain et même français, mais il peut être contredit par un autre dont la perception est différente, parce que son jugement sera basé sur d’autres critères. C’est pourquoi à titre personnel, s’il fallait être totalement terre-à-terre, je préfère remplacer le terme de « parfait » par celui de « juste », car cela supprimerait le sentiment qu’une œuvre parfaite l’est aux yeux de tout le monde, et serait donc universellement déterminée. Dire d’un album qu’il est juste, c’est à mon sens dire qu’il s’inscrit dans un certain contexte musical ou personnel, une certaine temporalité, en bref qu’il embrasse son époque et son environnement sans pourtant être une référence immuable pour le futur. Je pense notamment au Dogg Food du célèbre Dogg Pound, dont l’alliage entre la production léchée, rafraîchissante, emplie de groove et les flows puant de style de Kurupt et Daz Dillinger fait de l’album un incontournable de la scène californienne des années 90. Si ce 17-titres est juste, c’est bien parce qu’au niveau sonorités il est impeccable en tout point, dans la mesure où il est pleinement imbibé de l’essence musicale inhérente à cette époque et ce coin d’Amérique, et qu’il est qui plus est dans la continuité de ce qui se faisait de mieux côté West avec The Chronic de Dr. Dre ou Conversation des Twinz, sans pour autant révolutionner la G-Funk. On pourrait alors être en désaccord quant à lui octroyer le crédit de la perfection, mais je ne pense pas qu’il soit scandaleux d’attribuer à ce type d’album l’adjectif « juste ».

Tout cela concerne néanmoins les auditeurs, car vis-à-vis des artistes, la perception et l’approche de ce qu’est l’album de rap parfait est nécessairement différente. En bref, un rappeur n’a sans doute pas, initialement, l’objectif de produire la perfection, mais plutôt de faire une musique qui lui correspond, autant sur les sonorités que sur la personnalité, en plus de vouloir comme finalité la meilleure œuvre possible, que ce soit à l’échelle de sa carrière, d’une temporalité, d’un style spécifique ou du rap en général.

Voilà donc en ce qui concerne les qualités et la classification des critères, venons-en à présent aux défauts, mentionnés dans la seconde partie de la définition. Un album de rap qui invoque multiples qualités mais surtout absence de défauts pourrait-il prétendre au qualificatif « parfait » ? C’est, à mon avis, très discutable, car si tout est fait pour que chaque titre ait son niveau maximal de grandeur et d’équilibre, et que chaque rappeur en vienne à doser chaque couplet et s’assurer que rien ne dépasse ou ne s’effrite au cours du temps, l’œuvre finale serait alors dénuée des imperfections de ceux et celles qui l’ont mis au monde. En bref, la personnalité ne serait plus, et on saurait difficilement qualifier un album de rap sans personnalité ni âme de « parfait ».

Si certains estiment que good kid, m.A.A.d city est un classique, voire un album parfait, c’est bien parce que Kendrick a su associer à son flow, ses prods et ses textes toute son humanité, retranscrit à travers ses expériences adolescentes, amoureuses, familiales, spirituelles et conflictuelles. Pour exprimer toutes ces choses, il choisit de laisser libre cours à son interprétation et pour ce faire, il n’hésitera pas à rapper pendant près de 12 minutes sur Sing About Me, I’m Dying of Thirst ou à se déchaîner sur le génial Backseat Freestyle ; c’est justement en s’émancipant d’une potentielle obsession des formats conventionnels désireux d’équilibre absolu que cet album apparaît comme parfait aux yeux de certains, dans la mesure où c’est l’âme et non le dosage rigoureux de chaque élément qui touche l’auditeur. Si perfection il y a, elle est à distinguer du « chaque chose est à sa place », dont la philosophie est vouée à échouer, par manque de spontanéité et d’humanité.

Un album de rap n’est pas une figure géométrique, l’un doit être un réceptacle d’humanité quand l’autre répond à des exigences qui ne dépendent pas de celui qui la dessine. Si l’album veut potentiellement prétendre à la perfection, il se doit d’une matière ou d’une autre de témoigner des défauts, ou du moins des traits humains de son auteur.

D’ailleurs, ne pas s’affranchir des défauts, c’est peut-être aussi apporter autre chose, dans la mesure où ces « erreurs » peuvent donner à l’œuvre une texture unique qui pourrait la placer dans une file différente sur l’autoroute de la perfection. A titre d’exemple, à ma première écoute du premier album de la Three 6 Mafia, Mystic Stylez, j’ai été rebuté par les flows atypiques mais parfois redondants, la longueur de certains morceaux ou les prods étranges, comme celle de Live By Yo Rep dont les notes de piano semblaient dénoter par rapport à celles des nappes de fond. Mais à la réécoute, j’ai appréhendé ces défauts comme des détails dans un album à l’atmosphère angoissante et étrange, mais pas mauvais pour autant, si bien que j’ai fini par le chérir sans toutefois l’ériger au rang de parfait.

Il revient donc à chacun d’établir les limites à l’acceptation de ces défauts au sein d’un album. En ce qui me concerne, un périmètre a déjà été établi afin de renvoyer dans les gradins tout projet abominablement mixé ou comportant une tendance répétée au off-beat (à quelques exceptions près), sans oublier les pratiques vampiriques qui s’étalent de la première à la dernière piste auxquelles on accole trop souvent les termes euphémistiques d’« influence » et d’« inspiration ».

Je dois cependant vous dire que tous les arguments exposés plus haut ne peuvent et ne pourront sans doute jamais me convaincre sur l’existence d’un album parfait et de la perfection musicale en elle-même. Je ne suis pas contre l’utilisation des « excellent », « meilleur », « classique » ou « culte », mais lorsqu’il s’agit du « parfait », je préfère passer mon chemin. L’album de rap parfait ne peut exister, d’abord parce que comme mentionné précédemment, le fait que chaque auditeur de rap ait potentiellement sa propre définition de ce qu’est la perfection signifierait qu’il y aurait plusieurs albums qui concourent pour ce titre, or il y a dans cette notion l’idée d’une unicité et d’une universalité. Unique parce qu’il ne peut y avoir qu’un seul album parfait, qui restera musicalement absolu pour l’éternité, et universel parce qu’il apparaîtra parfait aux yeux de tous, sans exception. Cela n’est jamais arrivé et je ne pense pas que cela arrivera à l’avenir. Je dirais même que cela ne doit pas arriver, pour le bien du rap, de la musique et de l’art en général. Pourquoi ? Tout simplement parce que si l’album parfait de rap venait à naître demain, cela signifierait qu’il n’y aurait plus de raison ni de nécessité à en produire d’autres, car il n’y a rien à faire ni à exprimer quand l’absolu est déjà là. Si dans la minute qui suit, l’humanité s’accorde à dire d’un élan commun et de manière éternelle que La Joconde est la peinture parfaite, alors toute autre œuvre sera rendue obsolète, et on pourra dire adieu aux travaux de Rembrandt, Le Caravage ou Monet, ainsi qu’aux futures toiles dont la vue nous aurait peut-être provoqué un flot d’émotions nouvelles et inconnues.

Ainsi donc, déterminer l’album de rap parfait équivaut à mettre un terme à sa progression, son évolution, et il n’y a rien de pire pour l’art que d’être amené à une fin. Cependant, je ne pense pas qu’il faille mettre un trait à la notion de perfection, surtout du point de vue des artistes. Si ces derniers s’efforcent à vouloir l’atteindre tout en sachant qu’elle n’existe pas, j’aime à penser qu’il en résultera des albums fabuleux qui viendront participer à l’évolution incessante et imprévisible de cette musique magnifique qu’est le rap.

Cet article n’est probablement pas parfait, tant le sujet est vaste et complexe, mais s’il l’est pour vous, je ne vous contredirai pas.

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