BRODINSKI ET REDDO, UNE TRAP AUX EFFETS TRÈS SPÉCIAUX

NB: je refuse de croire qu’au vu de son pseudonyme, personne n’appelle Brodinski Louis la Brocante dans sa vie privée.

L’odyssée de Brodinski aux USA est comme le cadeau qui continue de donner, pour reprendre la locution anglophone. Isaac Asimov qui imagine sa vision d’Atlantis. C’est comme si toute sa carrière avait convergé vers ce moment, comme si c’était en fait ce à quoi il était destiné depuis tout ce temps, tant il semble s’amuser et vraiment apprécier ce qu’il fait. Ce qui constitue aujourd’hui l’une des excursions françaises à l’international les plus excitantes du moment est fondée sur son amour du rap. Il a confié que Gucci ce vrai Mane fut le premier rappeur à le marquer lorsqu’il a découvert le genre. Et malgré le fait qu’il ait déclaré aux amis de l’Abcdr du son en 2013 que pour lui, Memphis est la capitale du rap, il y a fort à parier que depuis, son opinion a changé, pour se tourner vers la capitale de l’état de Géorgie. Petite piqûre de rappel (AstraZeneca) à propos de la trajectoire de la carrière de Brodinski au cours de la décennie venant de s’écouler. 

L’aventure Bromance, qui avait débuté en 2011, sur l’impulsion de Brodinski et son manager Manuel Barron, juste après le décès du très regretté DJ Mehdi, s’est achevée début 2017, pour des raisons très personnelles que les concernés ont choisi de garder pour eux. Entre temps, Brodinski avait commencé à beaucoup voyager aux USA, et à côtoyer le monde du rap plus près qu’il ne l’avait jamais fait auparavant. Il avait notamment eu l’opportunité, avec le compère Gesaffelstein, de contribuer à quelques morceaux de Yeezus, le dernier vrai bon album de Kanye West. Bromance avait également accueilli dans son giron, brièvement, l’édenté (à l’époque, il arbore désormais un radieux sourire) de Detroit, Danny Brown, ainsi que Kaytranada et Illangelo. C’est donc à partir de 2013, et grâce aux rencontres qu’il fait en studio, qu’il va commencer à produire pour des rappeurs. Son attention va rapidement se porter sur Atlanta, qui constitue pour lui l’une des villes les plus intéressantes et dont la musique lui parle le plus. Son premier album studio, Brava, en 2015, comptera donc beaucoup d’apparitions de rappeurs de cette ville, un reflet des relations artistiques qu’il a développé. Et plus le temps a passé, plus Brodinski s’est fait une place dans l’écosystème trap d’Atlanta. Car oui, ce qu’il aime le plus, c’est la trap, comme beaucoup de monde à ce moment-là, moi y compris. Il était impossible de ne pas être charmé par ce changement de paradigme phénoménal. La mixtape Sour Patch Kids en 2017, sous la houlette de Hoodrich Keem, producteur et DJ très influent du coin, puis Evil World en 2019, permettent de constater l’approfondissement du réseau de Brodinski. Atlanta, Chicago, le DMV, il devient en quelques années un acteur non-négligeable du milieu. L’EP The Matrix avec Hoodrich Pablo Juan, en 2018, prouvera également qu’il est plus que capable de livrer un projet concis en duo. Ce projet est d’ailleurs devenu un incontournable de la carrière de Pablo. Et à la lumière de ce nouveau Slow Motion EP avec Reddo, il apparaît même que c’est là où le rémois brille le plus. En effet, ses albums et mixtapes, qui font figure d’albums de producteur, étaient tout à fait intéressants, mais manquaient de constance et souffraient justement d’un casting trop éclectique. La qualité de directeur artistique de Brodinski, qu’il exerçait déjà beaucoup plus tôt dans sa carrière avec les artistes de Bromance, prend ainsi un tout nouveau sens avec ces rappeurs. On ne peut donc qu’espérer qu’à l’avenir, il s’associe plus souvent avec des rappeurs pour des projets entiers. Il est indéniable qu’il jouit d’une renommée internationale et d’une crédibilité à toutes épreuves, c’est donc une occasion unique pour eux d’obtenir un coup de projecteur énorme. La preuve en est que jusqu’à la sortie de Slow Motion, Reddo était pour ainsi dire inconnu en France, à part pour ceux qui suivent de très près ce qui se passe à Atlanta. On se doute bien que si c’est la passion qui anime Brodinski dans ce genre d’initiative, il reste conscient du coup de main que peut représenter sa présence sur un tel projet, et c’est tout à son honneur de fonctionner ainsi.

Hormis cela, c’est également en tant que curateur et intermédiaire que Brodinski se distingue. En effet, après la sortie de Brava, Brodinski a accueilli chez Bromance des jeunes producteurs français dont les noms sont désormais bien connus: Ikaz Boi, Myth Syzer et 8tm. Fort de son réseau américain maintenant très vaste, Brodinski a organisé, en collaboration avec la structure Drug Money USA (un pilier de l’underground d’Atlanta), la sortie d’une première compilation, Young Slime Season, en 2016. Ce projet rend bien évidemment hommage à la C.H.È.V.R.E., et rassemble une troupe de jeunes rappeurs issus de la célèbre Cleveland Avenue d’Atlanta (le fief de ce vrai Jeffery donc), affiliés à l’écurie YSL de près ou de loin. A la production des 20 morceaux de la tape donc, on retrouve Myth Syzer et Ikaz Boi, mais aussi Myd, un des 4 producteurs de Club Cheval. Brodinski réitèrera l’initiative en 2018 avec une seconde compilation, Drug Money Worldwide, faisant intervenir sensiblement le même casting. Ce sont là de fantastiques opportunités que Brodinski a fourni, à la fois aux rappeurs, et aux producteurs. Il est rare que de telles connexions internationales se fassent, et c’est quelque chose qu’il faut absolument reconnaître chez Brodinski: cette volonté très noble de se rapprocher de nouveaux artistes très peu connus, plutôt que des grosses têtes, et de faire jouer son réseau pour créer des liens qui n’auraient pas été imaginables sans lui. Pour finir sur sa qualité de curateur, Brodinski propose également une playlist Spotify extrêmement pointue, Brodinski’s Hell Jams, qui met en avant, à part les artistes qu’il produit, tous les rappeurs qu’il écoute sur le moment. Je ne peux que vous recommander d’y jeter un oeil, puisque l’homme a assurément très bon goût, et vous fera immanquablement découvrir des écorcheurs d’enceinte. Pour compléter cette playlist, vous pouvez également vous rendre sur sa page Soundcloud, qui recèle également des gâchettes de destruction massive. 

les plus fous fantasment encore et toujours sur un projet commun

La French Touch est depuis quelques années maintenant un concept fatigué, dont l’âge d’or est largement passé. La France conserve toujours des artistes que l’on pourrait y assimiler, mais elle n’est plus ni revendiquée, ni vraiment palpable. En tout cas dans son incarnation initiale. Brodinski, légèrement désabusé de sa position de DJ et producteur de techno, a opéré un virage à 180 degrés pour se tourner vers le rap, et surtout l’international. Le fait qu’il relègue au second plan le premier arc de sa carrière pour se concentrer sur la production pour des rappeurs américains a forcément une symbolique forte. Surtout que depuis, il a, comme il a été expliqué, mis le pied à l’étrier à d’autres producteurs, pour qu’ils fassent de même. Sam Tiba du Club Cheval a notamment produit pour Bricc Baby, Jeff Chery et Adamn Killa. 8tm, quant à lui, opère plutôt sur le sol gaulois, bien qu’il ait également placé Joey Fatts et Bricc Baby, ayant produit pour Zola, 13 Block, ou encore l’une des dernières sensations drill de l’hexagone, Ziak. Ils partagent avec Brodinski une grande passion pour le rap, qui a forcément fini par les faire s’aventurer au-delà de leur domaine d’exercice originel.

De fait, il est intéressant de remarquer que ces incursions de producteurs d’électro et de techno dans le rap apportent indéniablement une fraîcheur particulière. Ils livrent (généralement) des beats assez peu orthodoxes, souvent ce qu’on pourrait qualifier de post-trap, tant ils prennent ses codes pour les exacerber. Ce déluge de basse et de drums clinquantes caractéristique, aussi bien que la noirceur et la claustrophobie dont il est empreint, représente une sonorité assez unique dans le paysage rap. Aux USA par exemple, il serait bien difficile de trouver un producteur comparable à Brodinski, en termes de sonorités. Et forcément, on ne peut réfréner un fantasme: et si c’était ça, la neo French Touch: des producteurs de techno français qui débarquent dans le rap pour offrir leur métal hurlant à qui veut le battre? Le « mouvement » est encore si marginal et compte si peu de représentants qu’en fait, c’est incorrect d’utiliser le mot mouvement, mais une chose est sûre, on ne dirait pas non à ce que cette tendance se confirme et que d’autres producteurs talentueux tentent leur chance, d’autant que le décloisonnement progressif des différents genres est un climat plus que propice à un tel phénomène.

Ces élucubrations sont certes agréables à imaginer se concrétiser, mais en attendant, il vaut mieux se concentrer sur ce qui est déjà matériellement réel, à savoir le fait que Reddo et Brodinski se sont alliés pour nous offrir le Slow Motion EP. Sans trop se livrer à des spéculations ineptes, il est probable que les deux se soient rencontrés entre 2018 et 2019, lors d’un des désormais très réguliers passages du producteur rémois dans la capitale du rap nichée en Géorgie.

Dans un univers pas si alternatif que ça, Reddo fait partie de l’écurie YSL et tient le même statut qu’un Lil Keed. Or dans le nôtre, après un premier single avec Brodinski en 2019, l’excellent Times 10, il confirme avec un EP intégralement produit par le rémois le plus atlantien de France. Ce qui est tout à fait satisfaisant aussi. Cet EP arrive après la sortie, l’année dernière, de RED, un EP du rappeur Nutso Thugn, sur lequel Brodinski s’était cette fois-ci associé à Modulaw (un producteur d’électro suisse qui comme Brodinski travaille également avec des rappeurs) pour en assurer la production. La sortie de Slow Motion, n’importe qui ayant suivi Reddo et Brodinski l’avait vu venir. Ce qui n’enlève absolument rien à la joie de les voir enfin s’associer sur un long format, et confirme leur alchimie en studio. 

L’homme qui se fait appeler John Madden est un mystère, puisqu’il est bien malaisé de trouver des informations concrètes à son propos. Ce qu’on sait, c’est qu’il rappe depuis environ 4-5 ans, qu’il travaille beaucoup avec le beatmaker ACT, et qu’il sonne comme un mélange entre Lil Gotit et Gunna, avec une voix légèrement râpeuse, pouvant tirer sur des aigus très prononcés. Sa musique est de la trap pur jus, textuellement, dans la plus fidèle tradition de sa ville. L’EP est un condensé de tout ce que l’on pouvait attendre du duo: les productions signature de Brodinski, à écouter si fort que vos voisins connaissent les paroles par coeur et lancent des briques dans votre baie vitrée (personnellement je le prends bien quand ça arrive), que Reddo n’aborde pas forcément de la manière agressive à laquelle on pourrait s’attendre. Son style est plus dans la retenue, privilégiant souvent une approche insidieuse plutôt que frontale. 

L’EP s’ouvre avec Read Me, morceau qui donne l’impression de plonger dans les circuits cybernétiques d’un superordinateur et d’en parcourir les circonvolutions, traversées par des phases de turbulence sans doute provoquées par l’attaque d’un virus très virulent. Qu’on ne s’y trompe pas, ici, on n’est pas dans Matrix, on navigue plutôt entre un Resident Evil cyberpunk et Blade Runner. It’s a Go prend quant à lui la forme d’une alerte incendie à la sirène affolante, incendie probablement provoqué par la fusillade en cours dans le bâtiment. Reddo se fait plus hargneux sur ce morceau, détaillant son quotidien de piégeur professionnel harassant: « movin big weight so my body’s a lil sore » et en clamant haut et fort son indépendance « i ain’t signing no deals, independant instead ». Si vous pensiez que ce morceau était le plus gros banger de l’EP, vous vous foutiez le doigt dans le viseur, car Creek est sans conteste son morceau le plus criminel. Si vous montez le volume suffisamment haut, vous aurez l’impression de vous faire compresser la boîte cranienne par intermittence à cause de la violence des basses. Et c’est clairement le but recherché, à la fois par Brodinski, et par nous autres auditeurs. Ici Reddo sonne plus que jamais comme le kingpin de son quartier: « you can get rich or die tryna decide ». Et il en profite pour donner une bonne leçon aux inconscients qui se sèchent avec le produit qu’ils écoulent: « gotta maintain even when you geeked ». Il faut toujours pouvoir assumer les conséquences de ses actes. Pas de refrain sur ce morceau car un refrain ça sert à rien quand on se retrouve avec un beat aussi vicieux entre les pognes. Un très bon morceau pour commettre des actes passibles d’une peine d’emprisonnement. Le morceau éponyme est un ode à la boisson violette comme on les aime, qui a d’ailleurs reçu un traitement visuel dans lequel Reddo endosse le rôle d’un laborantin tentant de trouver la formule parfaite pour concevoir le parfait narcotique liquide.

Widebody voit Reddo opérer de manière plus subreptice, avec un delivery à la limite du chuchotement, qui est mis en valeur par les hi-hats frénétiques de Brodinski et un snare parfaitement adapté. Enfin, Can’t Stop renoue avec les sirènes précédemment entendues dans It’s a Go, sauf que cette fois-ci il s’agit d’une alerte rouge dans un laboratoire: un des cobayes sur lesquels des expériences épouvantables avaient lieu s’est échappé et c’est la panique car il va probablement venir éviscérer les blouses blanches qui se sont défoulés sur lui. Reddo prend là une voix plus aigue qui contraste fortement avec le beat qui crie l’urgence. Il est important de remarquer qu’il namedrop Heavy D. En outre, Reddo aussi semble affecté par la pénurie d’Actavis: « good from the Wock, i copped the Tech ». Ce désarroi, Reddo en est affecté depuis longtemps, car déjà sur le single Don’t Nun Move, en 2019, il déplorait dans le refrain « i got ACT on the muhfuckin’ beat, i wish i was sippin the same ». 

Le projet se conclut par un remix de It’s a Go par Salva, qui démarre avec son tag « pray for Salvation », très efficace. Sa contribution rend le morceau encore plus dévastateur et offre donc une réelle plus-value au tout. Salva est un producteur de Los Angeles dont le style est assez similaire à celui de Brodinski. Il avait notamment sorti en 2014 la Peacemaker mixtape, qui était un excellent condensé de crapulerie et de pimperie, ponctué par des beats aux basses impitoyables, avec un casting 5 étoiles, comptant notamment des légendes de la West comme Kurupt et E40, ainsi que Schoolboy Q, Problem et Bad Lucc. C’est furieux. Vous vous souvenez du morceau Old English, qui avait réuni Young Thug, Freddie Gibbs et A$AP Ferg? C’était Salva aux manettes. De fait, je pense ne pas avoir à vous enjoindre à aller écouter ce projet, puisqu’avec ça en tête, ça va de soi. Mais pour la peine, voici un des meilleurs morceaux du projet, un posse cut monté sur suspensions hydrauliques où tout le monde s’est tiré la bourre, mais dont la meilleure prestation revient à Problem. 

Vous l’aurez sans doute compris, et vous pensez sans doute déjà ce qui suit, mais l’EP est évidemment une réussite, mais est simplement un peu frustrant à cause du très court runtime de 15min. On n’aurait pas boudé un ou deux morceaux de plus, juste histoire d’en entendre suffisamment pour franchir le pas et aller acheter un cran d’arrêt ou un Glock 17. Ces 7 morceaux nous font juste contempler fortement l’idée, ce qui n’est peut-être pas plus mal pour notre casier judiciaire. La comparaison avec The Matrix semble inévitable, et Slow Motion n’arrive pas au niveau, mais pour le bien de tous, on va ici éviter cet écueil et simplement s’en tenir au constat que ce sont tous deux des EPs de qualité. Cette légère frustration par rapport au fait que l’EP soit trop court, vous pouvez la combler en allant explorer ce que Reddo a fait précédemment. Certes, c’est sans conteste son projet le plus concis, mais il y a vraiment des morceaux qui valent le coup dans son back catalog, comme Rewind ici présent et son sample de guitare très pertinent.

Reste maintenant à voir quel chemin va prendre la carrière de Reddo. Sa mixtape éponyme de 2019 n’était pas un moment particulièrement spécial, surtout pour une introduction sur un long format, mais il ne fait aucun doute que ce projet avec Brodinski va lui permettre d’accéder à un nouveau palier artistique. Lui reste donc à confirmer tout le bien que l’on pense de lui, et à savoir fidéliser ses nouveaux fans, ce qui en soi est un problème récurrent à notre époque. Quant à Brodinski, qui saurait prévoir ses prochains mouvements? Il est de bon ton de rappeler qu’il était à la production exécutive du très bon premier album du très jeune Lil Reek en 2018, et qu’il lui a permis d’obtenir un clip réalisé par nul autre que Kim Chapiron, qui n’avait plus réalisé de clip depuis presque une décennie! Une chose est certaine, il va continuer à cultiver son vivier relationnel, et à collaborer avec des artistes en marge. Evidemment, nous, chez Gather, on imagine bien une collaboration explosive avec l’une des sensations du moment, le très intense RX Papi, mais c’est une simple idée, on dit juste ça comme ça… Quoiqu’il en soit, ce que fait Brodinski ces jours-ci remplirait de fierté DJ Mehdi, et ça, ça vaut tout l’or du monde. Puisses-tu reposer en paix.

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