WHAT THE FUCK IS A TEEZO TOUCHDOWN?

En guise de préambule, sachez que ce que vous vous apprêtez à lire, est l’histoire de l’une des futures grandes figures de la musique. Absence totale de couverture crânienne. Mais ne vous inquiétez pas, vous êtes encore en avance.

Prince s’est éteint le 21 avril 2016, après une carrière de près de 30 ans, et a laissé derrière lui, comme bien d’autres musiciens de son époque, un héritage pantagruélique. Son impact sur la pop culture est incommensurable, tout comme l’est celui de Michael Jackson. Et les artistes de leur trempe font partie de ceux dont l’histoire se rappellera à tout jamais. Mais au-delà de leur discographie, ce sont aussi leur charisme, leur personnalité et leur personnage qui ont marqué les esprits. C’étaient des êtres hors-du-commun, d’aucuns diraient qu’ils tenaient presque du divin. Les anecdotes sur l’aura de Prince sont célèbres, et la liste de ses conquêtes est aussi longue que 3 bras. Il véhiculait une mystique vraisemblablement irrésistible. 

Quand on grandit, c’est fondamental d’avoir des modèles de référence et d’influence. On a bien sûr nos parents et grands-parents durant notre socialisation primaire, puis notre cercle social et les autres personnes avec qui l’on interagit au quotidien durant la secondaire. Mais ça ne s’arrête évidemment pas là. Pour un artiste, peu importe son domaine d’activité, il est naturel d’être inspiré d’une manière ou d’une autre par d’autres artistes. Les idoles de l’artiste, ceux à qui il a été introduit jeune, ceux qu’il a découvert par lui-même et l’ont profondément bouleversé, ceux à qui il veut ressembler, ceux qui le motivent à se surpasser. 

Laisser une trace dans l’histoire est un fantasme, une ambition, un rêve, que beaucoup de gens nourrissent plus ou moins secrètement. Après tout, qui au juste n’aimerait pas que l’on se souvienne de lui après sa mort? Qui n’aimerait pas que sa réputation transcende la mort, et que son nom reste dans les annales, les livres d’histoire, les esprits des gens sur plusieurs générations? Cette volonté est particulièrement marquée chez les artistes. Ce qui se comprend quand on a des idoles aussi flamboyantes que Prince, Michael Jackson, Rick James, Bootsy Collins, George Clinton et j’en passe. Il se trouve que c’est le cas de Teezo Touchdown. 

Effectivement, ce nom de scène sonne au choix comme un nom de catcheur, ou d’une prise signature d’un sportif de combat aux inspirations NFL-esques. On a envie de le hurler à s’en rompre les cordes vocales en mettant un chokeslam à une grand-mère non? Toujours est-il que Teezo n’a rien d’un sportif, ou du moins n’en est-il plus un. Il a très brièvement joué au football américain au lycée, mais a arrêté dès le moment où il s’est pris un bon vieux plaquage de buffle à l’entraînement. Tant mieux pour ses neurones d’un côté. De toute manière, il y avait bien mieux à faire dans la ville de Beaumont, Texas, où il est né. Elle se situe juste à l’est de Houston, et à quelques kilomètres à peine au-dessus de Port-Arthur, le fief d’UGK. Le jeune Teezo, dont le nom reste inconnu à ce jour, car il affiche une volonté claire d’occulter certains informations personnelles clés, a été biberonné à Marvin Gaye, Frankie Beverly and Maze, Brothers Johnson, et donc bien sûr Prince et Rick James durant son enfance et son adolescence par son père, DJ de profession. Mais aussi Kraftwerk, car Teezo est également un grand fan de musique électronique, ou encore Judas Priest, le groupe de heavy metal britannique. Cette figure paternelle est donc fondamentale dans la trajectoire que va prendre l’enfant, pour de multiples raisons en dehors de l’éducation musicale qu’il a prodigué à son cher bambin. 

Après avoir pansé les quelques bleus occasionnés par la ruade d’un bison probablement nommé Chad sur le terrain de foot du lycée, Teezo s’est rapidement ressaisi et s’est dit qu’il serait probablement plus cohérent de s’orienter vers une activité scolaire en rapport avec la musique. Il a donc rejoint l’orchestre du bahut, rempli d’allégresse qu’il était de pouvoir apprendre à jouer d’un instrument, en l’occurrence, l’heureux élu fut le trombone, et de pouvoir laisser librer cours à sa passion à l’école. Cette expérience sera assurément formatrice pour le développement de la sensibilité aux mélodies et de l’oreille de notre jeune Teezo. 

A part la musique, Teezo adore les fringues. Seulement, en primaire comme au collège, il ne fait que suivre les tendances. Puisque dans les établissements qu’il a fréquenté, l’uniforme était obligatoire, il n’y avait que les godillots qui permettaient de se distinguer. Mais en dehors, il ressemblait à n’importe quel autre marmot de Beaumont. Et c’est là que son père va intervenir. L’homme est un grand fanatique des thrift shops (les fripes de chez nous mais avec plus de choix et en plus grand, en américain quoi) (hors de question que j’évoque le morceau qui vous est venu à l’esprit en lisant ça), et y est constamment fourré, à la recherche de nouvelles pépites. Il va initier son fils à la vraie sape. Il va lui inculquer ce credo intemporel et qui distingue les vrais des faux: « it’s not just what you’re wearing, but how you’re wearing it ». A partir de ce moment, le garçon va connaître une épiphanie esthétique. Il va lui aussi commencer à arpenter ces magasins, à fiévreusement chercher des perles rares, mais il va également trouver un intérêt dans la customisation. Intérêt qui se ressent et surtout se voit aujourd’hui dans ses tenues toutes plus excentriques et exubérantes les unes que les autres. 

Pour pouvoir situer les choses, il convient de parler de son âge. Et puisque môsieur ne souhaite pas divulguer cette information non plus, ce qui va suivre relève quelque peu de la spéculation. D’après ce clip, présumé être la toute première trace sur internet de Teezo, à l’époque où il avait pour nom de scène Teezo Suave, qui date de 2011, et où Teezo est filmé dans son lycée, on peut imaginer qu’il avait entre 16 et 18 ans à cette époque, ce qui lui ferait en 2021 entre 26 et 28 ans.

Pour revenir au sujet, parallèlement à ces moments de complicité vestimentaire, le père va également installer un home studio dans leur maison pavillonaire, nouvel évènement charnière pour Teezo, qui va en voir sa vie bouleversée à tout jamais: pour la première fois de sa vie, il n’a pas besoin de se déplacer pour aller en studio, même si à ce moment il effleurait juste l’idée d’entrer dans la cabine et réellement faire de la musique. C’est donc le déclic pour lui, et il va complètement profiter de cette aubaine pour s’initier à l’enregistrement, et entamer le façonnement de sa personnalité musicale. 

L’année 2016 va marquer d’une pierre blanche le début de la carrière de Teezo stricto sensu. En effet, durant cette année, il va connecter avec des camarades artistes de Beaumont, et passer encore plus de temps en studio. Inexorablement, Teezo va prendre ça très au sérieux et s’y dévouer corps et âme. Pour financer sa carrière naissante, il va travailler comme caméraman, car au gré de ses rencontres au sein de l’écosystème artistique de Beaumont, il côtoie un collectif de production vidéo, le 2023, dans lequel il va apprendre les ficelles du métier. Là encore c’est un point très important dans son parcours, puisqu’il va développer un amour sans borne pour la cinématographie. Il deviendra un énorme geek, passant des journées entières à regarder des films  et des documentaires sur le cinéma, pour s’en inspirer, et se développer sa propre esthétique. Raison pour laquelle il est aujourd’hui un artiste au moins autant visuel que musical, et est très, très vigilant, tatillon et perfectionniste à propos de son image. Il travaillera comme caméraman pendant presque 3 ans, notamment à Houston, à raison d’un paiement d’entre 100 et 300$ par tournage.

Ce qui en soi, indépendamment de son éthique et de son tempérament, est une très bonne chose, puisqu’en 2021 plus que jamais, l’image des musiciens est fondamentale dans les stratégies marketing et les campagnes de communication. Et ça, il l’a bien compris. Mais c’est devenu tellement important, qu’on remarque, par exemple dans le rap, que beaucoup de rappeurs misent quasiment tous leurs ronds dessus, ce qui engendre une multitude de coquilles vides musicalement, mais qui parviennent malgré tout à faire des chiffres. Hormis cette déviance, on peut également citer le fait que le travail de benchmark des labels est devenu clairement éhonté, puisqu’on remarque beaucoup trop de modèles marketing repris pour des artistes à qui ils ne conviennent pas. On imagine sans peine les types constatant la montée en notoriété d’un artiste à l’image assez originale et unique, qui se disent qu’il serait peut-être intéressant de carrément copier sa façon de faire pour l’implémenter sur un de leur rat de laboratoire. Sauf qu’on se retrouve dans ce cas face à de pures mascarades, de l’acting pur et simple qui est tout sauf authentique et qui ne convient tout simplement pas au cobaye en « bénéficiant ». Et c’est une honte, il n’y pas d’autre manière de le formuler. 

Les labels, on le rappelle, lors de leurs processus de « recrutement » se basent désormais en grande majorité sur les chiffres des réseaux sociaux des artistes plutôt que leur musique à proprement parler. Le nombre de followers, l’engagement, les projections crées à partir de ces chiffres, voici les nouveaux critères de détermination des signatures. L’un des prototypes les plus édifiants de ce phénomène désormais plus si nouveau n’est autre que Lil Pump. Il a été révélé dans un excellent article du magazine Vulture, qu’un « Pump Plan » avait été conceptualisé pour construire la notoriété du rappeur. Un plan en 10 étapes, incluant des campagnes de communications d’influenceurs sur les réseaux sociaux, des memes, mais aussi des « projets controverse » visant visiblement à initier des boeufs avec d’autres artistes ou créer des drames afin de générer du buzz. Depuis, ce système a été repris et remodelé selon les tendances, mais le fait de savoir comment ça se passe en réalité permet de bien mieux appréhender ce qu’on nous présente non plus comme art, mais comme produit. Produit que les labels pressent comme un citron plus ou moins juteux puis balancent à la poubelle. Pas certain que ce soit la véritable teneur du proverbe « lorsque la vie te donne des citrons, fais-en de la limonade ». 

Toujours est-il que Teezo n’a absolument pas ces objectifs de chiffres en tête, ou du moins ne réfléchit pas en termes purement marketing bourrés de cynisme. Son projet est de devenir un point de référence, à l’image de ses exemples. Si lui s’est inspiré de Prince et consorts, il souhaite que dans 40 ans, les petits jeunes s’inspirent de lui à leur tour, histoire de boucler la boucle. Raison pour laquelle il garde la main-mise sur tout ce qui va être diffusé publiquement à propos de lui. Une communication très maîtrisée, et une volonté clairement affichée de fournir du contenu de qualité. Musicalement, visuellement et en termes vestimentaires, il se veut être, à terme, le full package. Cela inclut par exemple, les interviews. Teezo déteste les interviews de nouveaux artistes, car selon lui elles sont chiantes à mourir, vides et dénuées de toute plus-value. Étant dans la vingtaine, il a connu la blog era dans toute sa grandeur et son innovation, et il était fasciné par les formats journalistiques déployés à l’époque: les cover stories, les résidences avec les artistes, les angles d’approche, qui il faut bien l’admettre étaient passionants. J’ai moi-même passé d’innombrables heures à dévorer voracement des interviews et autres formats à propos de Big KRIT, Curren$y, Wiz Khalifa, Kendrick et toutes les autres icones de cette époque. Aujourd’hui, il y a encore des bons contenus proposés, on ne va pas noircir le tableau outre-mesure, mais cela se raréfie. On trouve dorénavant parfois des interviews ahurissantes, comme celle-ci, lunaire à souhait, de Chief Keef. C’est pourquoi Teezo tient à fournir des interviews qui sont raccord avec son identité. L’illustration parfaite de ceci est cette « interview » de Pigeons & Planes. Initialement, le blog lui avait envoyé des questions auxquelles il supposait qu’il répondrait par mail ou par DM, mais c’était sans compter sur la créativité de notre jeune texan, qui a répondu d’une manière totalement inédite. Je dis inédit, car ça n’a littéralement jamais été fait auparavant de composer et performer 3 chansons pour (et pas lors) une interview. Et évidemment, dans la plus pure fashion Teezo Touchdown, celui-ci reste farouchement élusif sur les sujets qu’il ne souhaite pas aborder, entretenant le mystère avec un style certain.

Teezo a donc mis sur pied toute une identité visuelle très particulière, on peut même carrément dire qu’il a crée un véritable univers, pour accompagner sa musique tout aussi unique. Le processus fut lent et progressif, et on va bien s’en rendre compte. Revenons sur la genèse artistique de Teezo. En 2016 donc, Teezo intègre le collectif Cvke Supply, basé à Beaumont, qui compte entre autres les rappeurs TEE et Ace Money. Ce collectif, à part la musique, crée aussi des fringues, ce qui est cohérent avec les affinités de Teezo. 

Voici un passage en radio des 3 rappeurs, durant lequel Teezo leur fait écouter en avant-première un nouveau morceau, Head Down. A l’entendre, rien ne saurait nous indiquer qu’il est originaire du Texas. Le morceau ne comporte pas de marques spécifiques des sonorités traditionnelles de l’état, hormis l’accent à couper au schlass de Teezo. Ce qui en soi n’est pas surprenant, au contraire: d’entrée de jeu il a souhaité rompre avec les attentes qu’on pouvait avoir de lui, et n’a fait, depuis cette époque, que creuser le fossé l’en séparant. Il s’avère que ce morceau a effectivement été sorti sur Soundcloud quelques jours après le show, mais a depuis été supprimé.2 mois plus tard, lors d’un nouveau show radio, il diffuse en avant-première Ride My Wave, morceau à ce jour introuvable sur internet, et qui visiblement soit a été supprimé, soit n’est jamais sorti. Ce snippet sonne beaucoup plus intéressant que Head Down, avec un sample de choeurs pitché du meilleur effet. 

En septembre 2017 sort Day Care, littéralement une comptine sur laquelle Teezo sonne énormément comme Sahbabii, sur une production digne d’un jeu vidéo de Gameboy Color. Teezo sort ensuite un premier EP, Professional, en décembre 2017. Il fut accompagné de 2 clips, dans lesquels on ne discernait encore pas réellement quoi que ce soit de particulièrement unique, et la musique restait assez standardisée, bien que dégageant, en rétrospective, de petites prémices intéressantes. Là déjà, il utilisait l’autotune, et privilégiait des productions douces et chaleureuses, avec un rapping à mi-chemin entre Chance the Rapper, Sahbabii et Trippie Redd. 

L’anneé suivante, les choses s’accélèrent un peu. Le collectif Cvke Supply s’active et sort en juin une mixtape réunissant tous ses membres, Cvke or Get Baked, sur laquelle Teezo apparaît donc à 4 reprises, notamment sur le single, Austin, où il assure le refrain.

Juillet 2018 marque les débuts de Teezo en tant que réalisateur, puisqu’il va réaliser la vidéo du remix du hit de Gunna et Lil Baby, Sold Out Dates, par les rappeurs D Moee et DabEnt. Ce même été, notre jeune prodige va remixer le hit viral Moo de Doja Cat (oui oui). Depuis, il l’a supprimé des internet rues, mais il subsiste une preuve de l’existence du morceau en la personne de cette vidéo d’un internaute dénommé Prota_J650 (vraisemblablement un serial danseur comme l’indique sa chaîne), dans laquelle il danse sur le morceau. C’est du contenu assez absurde avec du recul, je pense qu’on peut en convenir.

En octobre, Teezo sort The Weekend, un morceau « feel good » encore une fois assez peu original musicalement comme visuellement, mais au demeurant très efficace dans son créneau.

La transformation de Teezo va réellement se marquer entre 2018 et le début de 2019, puisqu’un changement stylistique à la fois vestimentaire et musical très marqué va se produire. Le premier véritable coup de tonnerre de la carrière de Teezo va se matérialiser sous la forme de la sortie de 100 Drums

Un morceau musicalement punk, qui dénonce d’ailleurs la violence par armes à feu qui sévit dans le pays, et particulièrement à Beaumont, qui à l’époque est la 3ème ville la plus violente de l’état du Texas, chose que Teezo déplore beaucoup. A ce moment, il indique d’ailleurs s’être rapproché d’un candidat à la mairie qui entend lutter contre cette escalade et oeuvrer pour la sécurité de la jeunesse de la localité, qui tient beaucoup à coeur à Teezo. Car à Beaumont, jusqu’à environ 13 ans, les jeunes vivent relativement tranquilles, mais entre 13 et 19 ans, les risques d’implication et de mort augmentent de manière exponentielle. Il en va de même dans bon nombre de villes américaines, pour les jeunes afro-américains. Ce n’est pas malheureusement pas une nouveauté, mais Teezo souhaite ardemment lutter pour tenter, à son échelle, de changer les choses, et sauver les vies des siens. Il a pour objectif de devenir un activiste et un vecteur de changement dans sa ville, qu’il aime profondément. Il a d’ailleurs lancé un défi sur les réseaux sociaux au début de l’année 2020 avec Match a Bag, initiative écologique destinée à garder les rues plus propres.

Par ailleurs, et c’est sans doute un des principaux moteurs de sa volonté inébranlable à vouloir changer les choses dans sa ville, il a perdu sa petite amie lors d’une fusillade il y a quelques années. Evènement extrêmement traumatisant pour lui, qui semble cependant avoir insufflé une énergie particulière pour se prendre en main, selon ses dires. Sur une note plus légère, le nouveau style vestimentaire du bougre va laisser apparaître des influences punk, emo et rock, qui se fixeront de manière durable et serviront de fondations à son identité visuelle. Il a regardé une grande quantité de documentaires sur la mode, autre art qui le passionne, et s’est reconnu dans les mouvances rock et punk, et leurs codes vestimentaires. Raison pour laquelle il arbore régulièrement des colliers et bracelets cloutés, du vernis, et autres signes distinctifs de ces styles. Son style est réminiscent de celui des punk rockers de la fin des années 90 – début des années 2000. Cela ne l’empêche pas d’avoir comme idole fashion le seul et unique Kerwin Frost, le comédien, Youtubeur, prince du streetwear décalé de New-York, récemment devenu designer pour Adidas, en 2019.

Le concept du clip, il y a pensé en écoutant Little Red Corvette de Prince, et en repensant aux moments où il regardait le clip sur MTV Classics lorsqu’il était jeune. Il a d’abord voulu rapper sur l’instrumentale du morceau, mais un de ses amis producteurs lui a fourni une production dans la même veine, y ajoutant des drums de hip hop. Ce morceau va lui permettre d’obtenir l’attention de plusieurs artistes importants de l’industrie, notamment Chance the Rapper, Trippie Redd (avec qui il sera vu lors d’une interview pour Montreality en mars 2020) ou encore BROCKHAMPTON. Ces co-signs se sont matérialisés sous la forme de relai du clip sur leurs comptes Instagram, il fut donc impossible de les retrouver, mais je vous prie de me croire sur parole, c’est important la confiance entre nous.

Comme il a été mentionné plus tôt, la plupart des morceaux de Teezo antérieurs à 100 Drums sont dorénavant plus ou moins introuvables en ligne. L’explication la plus probable est qu’il a souhaité faire peau neuve, pour que ce qui soit à partir de ce moment disponible sur les SPS soit vraiment représentatif de sa démarche nouvellement théorisée et en cours d’application. Ce qui se comprend tout à fait, étant donné que ce n’étaient là que des balbutiements, une quête de soi et de sens, qui aura donc fini par aboutir à quelque chose de concret. Depuis 100 Drums donc, et jusqu’au moment où ces lignes sont couchées sur cet écran, Teezo a en tout et pour tout 8 morceaux disponibles sur les SPS. Le plus vieux, Slice, sorti en novembre 2019, est le seul à être sorti sous l’égide de Cvke Supply, ce qui peut signifier tout comme n’importe quoi, mais qui est probablement dû au fait que Teezo ait crée une structure indépendante qu’il gère lui-même, comme à peu près tout le reste. Autres éléments distinguant cet unique morceau des autres: il est le seul à ne pas avoir bénéficié d’un traitement visuel, et également le seul à disposer d’un artwork singulier. Car en effet, de Strong Friend jusqu’à Technically, morceau sorti le 12 février 2021, tous ces singles ont un artwork préfigurant le contenu du clip y étant associé, une scène de l’histoire dépeinte dedans, avec les mêmes graphismes, codes couleurs, et styles d’un artwork à l’autre, créant un micro-univers. C’est un dispositif narratif très simple mais qui a son importance. Pour Teezo, le moindre détail est vital, car on dit souvent, à raison, que le diable réside dans ces détails, lorsqu’ils sont rédhibitoires car négligés. 

Il en va de même pour les clips, tous plus uniques les uns les autres. Teezo est très critique envers les clips qui se font aujourd’hui, qu’il trouve majoritairement génériques et interchangeables, et on en conviendra, c’est tout à fait vrai. Des pseudo-idées usées jusqu’à la moëlle, des récurrences fatigantes, des clichés désuets mais pourtant toujours autant mis en avant, la liste de reproches est longue. Lorsqu’on est autant à cheval sur les visuels que l’est Teezo, on partage forcément son opinion. Et ce n’est pour autant pas pour faire preuve d’élitisme à ce niveau, il y a des clips qui fonctionnent très bien en utilisant ces clichés habituels. Pour un clip de trap bien crasseuse, une ambiance à la Loaded de Thug et Peewee fonctionne à merveille, pas besoin d’un concept particulièrement alambiqué. Mais pour ce que Teezo a en tête, il faut autre chose. Quoiqu’il en soit, il y a pas mal de choses à y décortiquer, dans ces clips. Tout d’abord, la principale récurrence, c’est la scénographie: le background est toujours le même, cette devanture de garage taggée, qui revient à chaque fois. Il est impossible de trouver l’origine et la signification de cet élément, mais il a probablement un symbolisme particulier pour Teezo, qui pourrait par exemple être là où il garait sa vieille guimbarde lorsqu’il dormait chez un de ses potes quand il allait en soirée se graisser le toboggan. Le mystère reste entier comme la vertu d’un chevalier. Autres récurrences, les costumes. D’un clip à l’autre Teezo arbore certains éléments vestimentaires chers à son image, comme ces fameux clous fixés à ses dreads, ses chaînes massives ou encore les bracelets cloutés. Il a plusieurs fits différentes, comme par exemple le fameux combo jeans – wife odd beater. Oui car, Teezo renie l’expression « wife beater » pour des raisons suffisamment explicites. Et « odd beater » sonne vraiment classe, alors que l’autre sonne juste violence conjugale. On retrouve également à plusieurs reprises des références au football américain, que ce soit les costumes de mascotte ou l’aménagement en bordure de terrain de foot de la devanture du garage dans Bad Enough. Enfin, en termes de filmage, on remarque que le positionnement de Teezo est souvent le même, à savoir décalé sur la gauche de l’écran, avec le regard perdu dans cette direction, comme s’il… ben en fait j’ai vraiment aucune idée de la signification que ça pourrait avoir. Souhaiterait-il décentrer le téléspectateur, comme pour lui faire comprendre que l’on est pas censé avoir le privilège de le voir? Voudrait-il nous faire passer pour des voyeurs? Qui regarde-t-il si ce n’est nous? Qu’est-ce que cette ou ces personnes a ou ont-elles de plus que nous? Tant de questions sans réponses pour le moment mais qui, assurément, dans le grand schéma des choses, finiront par prendre tout leur sens, une fois que Teezo aura parachevé son oeuvre. Et au pire, pour paraphraser la C.H.È.V.R.E., « ils comprendront dans 100 ans ». 

Extrait du clip de SUCKA!

Il convient d’élaborer un peu plus sur le changement d’apparence notable dans le peu d’interviews filmées qu’il a pu donner depuis fin 2019. Teezo est Teezo, comme il apparaît généralement dans ses clips et la vraie vie, mais il a un alter-ego du nom d’Eugenius Hanes, qui aime beaucoup les Stetson et les sucettes, qui ressemble à un cowboy gothique cyberpunk, et a forcément un accent texan à trancher au hachoir. Il ressemble à un type qui pourrait confesser tenir un laboratoire de méthamphétamine non pas bleue mais fluo. D’après Teezo, il laisse la parole à Eugenius lorsqu’il doit parler de lui,  donc surtout en interview, puisque c’est, et on va tous être d’accord avec lui, très ennuyeux de s’entendre parler soi-même. C’est plus agréable d’entendre quelqu’un d’autre parler de nous. Enfin, pas forcément agréable mais à tout le moins divertissant. Voici un aperçu grandeur nature de quand Eugenius prend la parole. Et puis, outre ça, ça lui permet aussi d’avoir plusieurs styles vestimentaires drastiquement différents. Non pas qu’il ait besoin d’un alter-ego pour ça, mais ça pimente un peu les choses. Ensuite, il faut absolument parler de Beaumont! Pas la ville, mais la basse blanche avec laquelle Teezo se trimballe dans bon nombre de ses clips. C’est son paternel, encore lui, qui a déniché la guitare dans un thrift store, et qui lui a ramenée. C’est donc devenu sa mascotte en quelque sorte, et une des nombreuses récurrences présentes dans son univers. 

Moment d’intimité entre Teezo et Beaumont

Cette image si particulière, cette esthétique en marge, n’est pas une simple façade ou une performance artistique. A moins que vous ne puissiez concevoir qu’une performance artistique puisse prendre la forme d’une existence au sens littéral. Car Teezo insiste: ce que vous pouvez voir sur votre écran, l’image qu’il renvoie, est réellement lui. Ce n’est pas un gimmick, ce n’est pas une stratégie marketing. Il incarne son art, et son art l’incarne. The Weeknd a crée de toutes pièces une persona propre à son album After Hours, servant à la fois au storytelling conceptualisant le projet, et d’outil de promotion, et se pointe à chaque apparition télévisée affublé de son costume et son bandage facial. On finirait presque par croire que c’est devenu un fardeau. Et on finirait également presque par se sentir mal pour lui étant donné que c’était fort probablement une manière d’amener la tournée qui allait suivre si la crise du COVID n’avait pas eu lieu. Le malheureux bonhomme va devoir se trimbaler son accoutrement jusqu’à ce que la crise soit terminée, qu’il puisse finalement boucler sa tournée et passer à autre chose. Teezo n’aura jamais ce genre de problème. Il se réveille comme ça, fait sa journée comme ça, et se couche comme ça. Comme disait Plies sur son morceau de 2008 I’m Da Man: « Went to sleep real, woke up realer ». 

Aujourd’hui, Teezo est donc la tête pensante méticuleuse et calculatrice derrière chacun de ses faits et gestes, mais il n’est pour autant plus du tout la seule personne à y oeuvrer. En effet, s’il y a quelques années encore il insistait pour tout faire lui-même, de l’enregistrement vocal jusqu’au tournage des clips, il a désormais changé d’état d’esprit. Il a compris que l’émulation artistique était fondamentale pour un musicien, étant donné le potentiel novateur et les apports divers que d’autres acteurs peuvent fournir. C’est pourquoi il a régulièrement recours à un live band en studio, et a engagé toute une équipe pour la réalisation de ses clips. Sur ce dernier point, de toute manière, il allait bien falloir faire tousser le lare-feuilles tôt ou tard, vu son ambition délurée. La collaboration est donc devenue une partie intégrante de sa manière d’approcher son art, car un grand artiste ne se fait jamais seul. 

L’ambition de Teezo n’a pas de limites. Et comment pourrait-elle en avoir, quand on a des idoles comme les siennes? On peut lire dans ses bios Twitter et Instagram « Don’t worry, you’re still early ». C’est dire l’assurance du type. Il indique vouloir être la plus grande star du monde, mais pour autant rester un être humain tangible, à l’écoute et proche de ses fans ses champs, ses amis, comme il préfère les appeler. Vous pouvez d’ailleurs envoyer une lettre à Teezo grâce à l’adresse disponible sur son Twitter. Il est très axé sur la connexion avec ses auditeurs, et entend faire ce qu’il peut pour interagir avec eux de manière authentique. Et cela se ressent clairement dans sa musique. Les messages qu’il infuse dans ses morceaux sont très bienveillants, comme s’il parlait directement avec l’auditeur, en lui prodiguant des conseils, mais jamais de manière infantilisante ou patronisante, plutôt à la manière d’un grand frère. Son morceau Strong Friend, par exemple, nous encourage à prendre des nouvelles de cet ami qui selon les apparences est un gaillard solide sur ses appuis, mais qui est peut-être en détresse morale, sauf qu’il ne l’avouera jamais. Dans Rooting for You, le message est clair, si personne d’autre n’est là pour ça, Teezo sera là pour vous encourager car il croit en vous, réellement. Vous pouvez le faire. Et ce genre de choses, on a tous des amis qui le pensent envers nous, et on le pense tous à propos de nos amis. C’est aussi ça l’attrait de sa musique: on peut facilement s’y identifier et la transposer à notre vie quotidienne. Il en va de même avec Social Cues, dans laquelle Teezo décrit son anxiété sociale et ses pérégrinations psychiques parfois trop négatives. Musicalement, on remarque un talent indéniable pour le chant et les harmonies, résultat logique de ses années de trombone. Il privilégie d’ailleurs désormais généralement le chant, mais rappe sporadiquement, comme sur SUCKA! où il invective un ennemi inconnu à qui il semble reprocher un paquet de trucs. L’occasion d’indiquer que le premier album de rap que Teezo a vraiment adoré fut l’inévitable grand classique de Houston, City of Syrup du très regretté Barre Baby, Big Moe. On pourrait par exemple le comparer à la démarche d’un Jean Dawson, du groupe Brockhampton, ou encore plus récemment, du très prometteur groupe Blackstarkids. Et c’est clairement la même école accordant rigoureusement et avec une vista artistique très réfléchie leurs visuels et leur musique, au-delà de la qualité protéiforme de leur musique.

A l’écoute de ces quelques singles donc, on ne peut que remarquer que chaque morceau est drastiquement différent des autres. Rap, punk, pop, musique acoustique, R&B… En ressort la nette impression qu’il est capable de tout faire, comme si le studio était son laboratoire où ce scientifique fou certes mais complètement lucide s’amuserait à combiner des substances chimiques variées pour créer des nouvelles solutions. Car ces mélanges sont effectivement homogènes dans la mesure où les solutés s’incorporent très bien les uns aux autres. 

En résulte donc de la musique inclassable. Ingenrable. Et ce point précis est extrêmement important. Au cours de ces dernières années, on a pu assister à un décloisonnement progressif des différents genres musicaux peuplant le paysage artistique, dû à plusieurs phénomènes. Premièrement, l’accessibilité croissante, pour le tout un chacun, aux outils de création et d’enregistrement de musique. Il suffit d’un ordinateur à peu près fonctionnel, d’un micro acheté sur Leboncoin, et surtout une dose de créativité, et la machine est lancée. L’esprit DIY est de plus en plus présent. Deuxièmement, l’accessibilité désormais quasi-infinie à ce qu’on va appeler la librairie musicale mondiale. Grâce à internet, aux sites et blogs de téléchargement illégaux, et depuis une décennie, aux services de streaming, il est possible d’écouter à une vache près toute la musique ayant été enregistrée depuis le début des temps. Troisièmement, un changement de paradigme progressif: cela fait désormais plus de 70 ans que certains des genres musicaux phares sont en place, et leurs limites semblent avoir été explorées de fond en comble, et il se fait sentir un fort besoin de nouveauté, de fraîcheur, d’innovation. Les 2 premiers phénomènes décrits entraînent en effet le 3ème. Ces nouveaux artistes, qui dès leur plus jeune âge ont eu accès à toute cette musique, tous ces albums différents d’artistes différents de genres différents, ont une culture musicale largement plus hétéroclite qu’aucune autre génération auparavant. Et un état d’esprit également à des années lumières. Un refus de certains ordres établis, et une volonté de ne pas tenir compte des barrières posées des lustres auparavant par des institutions qui n’avaient à ce moment-là aucune idée des conséquences ni de ce qui allait se passer des années plus tard. Et le principe se justifie totalement: pourquoi rester sciemment engoncé dans un carcan artistique restrictif et bridant, alors que l’on pourrait faire fi sans aucun scrupule de ces règles insensées, et ainsi être vraiment libre dans sa passion? Qui a bien pu avoir l’audace de décréter que ça n’était pas possible? Qui a bien pu avoir l’audace de nous dire que l’on ne pouvait pas être exactement qui on souhaitait être? Qui a bien pu dire que l’on devait forcément choisir une case précise? 

Avec tous ces éléments en tête, on n’a aucun mal à comprendre pourquoi et à quel point Teezo sort du lot. La mystique autour de lui et son alter-ego, sa reluctance à divulguer certaines informations, le folklore qu’il déploie dans son univers visuel, et évidemment la diversité et la bienveillance présentes dans le peu de musique qu’il a libéré. Actuellement, le secteur de la musique est submergé quotidiennement par des nouveaux artistes, albums et morceaux, et il devient de plus en plus difficile de tirer son épingle du jeu. Mais quelque chose qui va drastiquement augmenter vos chances d’être repéré, c’est de ne rien faire comme les autres. C’est aussi d’être à 200% soi-même. C’est de naturellement démontrer son unicité. D’aucuns ont décrié Teezo en le taxant d’industry plant, ce qui peut se comprendre tant il peut passer pour un produit marketing trop bien pensé. Cependant, jusqu’à preuve du contraire, il n’en est rien. De plus, cet article vise également à dissiper ces rumeurs, en tentant de retracer aussi fidèlement que possible le parcours de cet artiste hors-normes. Il polarise d’ores et déjà beaucoup malgré sa notoriété dont les bourgeons n’ont encore pas éclot. Mais là où d’autres artistes ont polarisé à cause de leurs frasques, de leur attitude questionnable, ou encore leurs propos polémiques, Teezo, lui, fait parler uniquement grâce (et non pas à cause de) à son art. On assiste pas à une énième foire à la fuckerie destinée à générer du buzz de manière éhontée. Et rien que ça, c’est agréable, pour ne pas dire exemplaire.

Et curieusement, cette libéralisation musicale mentionnée plus haut va de concert avec, vous l’aurez deviné, la libéralisation des identités et des moeurs sexuelles liée au mouvement LGBTQ+. Parce que c’est cette génération mentionnée plus haut qui réclame plus de libertés, et entend bien les obtenir quoiqu’il arrive. En luttant pour décloisonner des milieux trop longtemps régis par des règles archaïques et désuettes, en plus d’être souvent illégitimes et discriminantes.

En cela donc, Teezo Touchdown est un pur produit de son époque: il entend bien continuer les travaux entrepris par ses aînés et, grâce à son art, proclamer haut et fort que ces cases n’ont plus lieu d’être. Qu’est-ce que ça peut bien lui faire, si des gens grognent car ils aimeraient dire que ce morceau c’est de la pop, mais qu’en fait c’est pas aussi simple car… Les genres musicaux sont en voie d’extinction, ou du moins vont-ils devoir faire de la place à des non-genres, des hybrides. C’est là son message. Car au-delà de tout ça, Teezo affirme être un être positif, voulant apporter de la lumière dans la vie des gens, ceux qu’il côtoie comme ceux qu’il peut atteindre via son art. C’est probablement pour le mieux, pour le bien, de tous, si l’un des futurs points de référence est de cette trempe. Et là réside quelque chose de fondamental à notre existence même sur ce globe bleu et vert si beau et pourtant tant maltraité: va-t-on se souvenir de vous comme quelqu’un ayant apporté de la lumière dans la vie des autres, ayant fait tout son possible pour élever, plutôt que rabaisser? Entendez-vous être un vecteur d’amélioration, ou de détérioration? Quel genre d’empreinte souhaitez-vous laisser après votre dissolution dans cet abysse insondable qu’est l’éther? 

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