LE PASSÉ DE DYLAN BRADY EST NOTRE FUTUR

NB: Dans un souci de transparence, je me dois de vous prévenir: si vous êtes réfractaire à l’autotune, la musique présentée dans cet article ne va probablement pas vous plaire. Mais on est en 2021 donc si c’est encore le cas, il s’agirait de grandir un peu que diable.

Dylan Brady est l’un des producteurs les plus novateurs de cette dernière décennie. C’est quelque chose qu’il faut d’entrée de jeu admettre comme une réalité. Il est peut-être plus connu avec son groupe 100 Gecs, du fait de la soudaine percée que lui et Laura Les ont connu à la fin de l’année 2019, mais son travail en solo et en collaboration avec d’autres artistes mérite très largement qu’on s’y penche de près. Mais pas trop près de l’enceinte car sinon va falloir aller pointer chez Audika et ouvrir une ligne directe avec Robert Hossein pour avoir des ristournes. Vous allez vite comprendre pourquoi si vous êtes pas déjà au parfum. 

Dylan Marshall Brady, Lil Bando pour les intimes, est un jeune blanc à la dégaine pour le moins improbable originaire de Saint Louis, Missouri. Il est né en novembre 1993. Il adore l’abjecte boisson énergétique Monster et les t-shirts tie & dye. Il joue du piano depuis ses années collège, période à laquelle il a commencé à s’intéresser au beatmaking, mais aussi de la guitare électrique et du synthétiseur. Fast forward à l’université où il effectue une formation en ingénierie du son, et Brady commence à publier ses compositions sur Soundcloud, plateforme sur laquelle il connaîtra un succès d’estime underground durant son âge d’or, entre 2014 et 2016, grâce à un style de production particulièrement intense. 

Dylan Brady avec un fan imbibé de rhum

Ce sont en premier lieu les percussions, notamment les basses de ses productions qui sont reconnaissables entre mille. Des 808 extrêmement puissantes, et des caisses claires titanesques, donnant une ampleur écrasante à ses compositions. A ce titre on pourrait comparer son style à celui de Brodinski. Des ensembles rutilants et volumineux qui feraient passer les vrombissements de furie mécanique d’un V12 pour de la clarinette. Il n’est clairement pas là pour branler les pigeons quand il s’y met, et on pourrait qualifier son style de maximaliste. Ceci étant dit, ce maximalisme ne sacrifie pour autant pas la finesse, puisque c’est un sorcier au synthétiseur, et ses compositions sont quasiment toujours délicieusement accrocheuses. Il est en outre friand de samples vocaux pitchés à l’extrême et distordus, ainsi que des sonorités rattachées à la chiptune. Enfin, il ne se limite absolument pas au rap, comme on va très vite le découvrir, puisque fort de ses influences, il peut aussi bien se positionner sur du rap, que de l’(hyper)pop, de la nightcore, du R&B, et probablement tout un tas d’autres délires bizarroïdes qu’on entendra jamais mais qui pourraient probablement nous faire voir Casimir et Nounours de Bonne nuit les petits avec un iroquois rose fluo couler des grosses douilles dans notre salon alors qu’on est sobre et que c’est juste de l’encens yéménite.

Son style de production est donc aisément reconnaissable, mais sa voix l’est tout autant. En effet, Brady est également chanteur et parolier, et est coutumier des filtres vocaux et de l’autotune, sur lesquels il ne lésine vraiment pas. Sa musique à tonalités parfois gothique, parfois robotique, est magnifiée par ses incursions vocales. Il chante d’une voix suave, distante, parfois déprimée, souvent nonchalante. Il est loin d’être un chanteur émérite, il ne va pas se distinguer par des montées d’octaves soudaines, ou un falsetto particulièrement angélique. Et puisqu’il est conscient de ça, il préfère utiliser sa voix lourdement modifiée en guise de compliment à ses productions, un accompagnement qu’il sait faire efficacement. L’autotune, c’est son dada. Il adore ça. Et la réverbération aussi. Beaucoup de réverbération. Il faut que la musique résonne comme si elle était jouée dans une cathédrale. Brady apprécie les chants obséquieux, très théâtraux, ce qui peut parfois relever de l’absurde mais qui reste néanmoins cohérent avec le reste de son esthétique. L’homme est un grand fan de pop punk et d’emo, une info qui explique fatalement son style. Mais il est aussi évident que 808 & Heartbreaks de Kanye West a été un traumatisme pour lui, tout comme le chopped and screwed de DJ Screw. De fait, ses morceaux sont toujours très chargés, qu’ils soient jubilatoires, atterrés ou belliqueux.

Brady a donc fait ses armes assez jeune, et a cherché son style durant ses années lycée et université (niveau vestimentaire il cherche encore), en parallèle de ses études. Là déjà, on sentait les bourgeons de ce qui plus tard fleurira en un style unique, fort d’un mix cristallin, sonnant très pur, et des compositions inspirées de la trap, débordant sur l’électro et l’UK bass. Il a produit 2 projets pour 2 rappeurs différents en 2013: Mango Juice pour Roh Bee, et Swahili pour The Kid Devo, deux rappeurs de Saint-Louis, son fief. Dylan Brady a une énorme affection pour sa ville et a une grande réputation là-bas.

Suite à cela, il sortira l’année suivante 2 projets solo, Zero Halliburton, un album majoritairement instrumental, et l’EP Saxophone Joe, mélange de remixes et de quelques morceaux originaux.

C’est en 2015 cependant que Brady commence à recevoir une couverture médiatique notable, avec la sortie de son premier album solo, All I Ever Wanted, qui fera l’effet d’un séisme au sein de la scène Soundcloud en plein boom. A ce moment, le rappeur canadien Night Lovell venait tout juste, fin 2014, d’exploser avec son morceau Dark Light puis sa mixtape séminale Concept Vague. Brady ayant remarqué ce rappeur à la voix de fossoyeur infernal posant sur des productions titanesques se rapprochant curieusement beaucoup de son propre style, s’est immanquablement rapproché de lui et l’a invité sur son album. On retrouve donc Lovell sur 2 morceaux, dont l’intro dantesque qu’est Let Go / Enemies, et ses 808 impériales piétinant votre carcasse impie sans vergogne. Le genre de morceau qui fait se déplacer les plaques tectoniques. Hormis Lovell, figurent également sur l’album les usual suspects de l’entourage de Brady: Ravenna Golden, Nok from the Future, Tonina, Robel Ketema, mais aussi un jeune Kevin Abstract. Ce dernier venait tout juste de fonder BROCKHAMPTON et produisait encore beaucoup de musique en solo sur son Soundcloud. Il tire comme Cet album fut donc la révélation du talent pour ainsi dire générationnel qu’est celui de Brady, l’arrivée à maturité (à l’époque du moins c’est ce qu’on pensait) d’un producteur de génie, visionnaire et clairement en avance son temps. C’est un album schizophrénique, où son architecte semble être affligés de troubles dissociatifs de la personnalité, illustrés par la multitude de voix différentes qu’il utilise. La maîtrise de Brady est ahurissante, chaque note, chaque son de cloche, chaque ligne de basse est millimétrée, témoignage de son perfectionnisme obsessif.

La dimension presque futuriste de sa musique n’est pas sans rappeler le phénomène hyperpop, qui à cette période commençait lui aussi à se former de son côté. On pourrait dire que Brady lui-même a conçu dans son coin sa propre version de l’hyperpop, avant même qu’AG Cook et feu SOPHIE se fassent connaître. Car dès 2013, sur sa mixtape avec Roh Bee, les productions de Brady encourageaient le rappeur à complètement se lâcher sur l’autotune, produisant un style vocal à la limite de la surenchère, qui correspond en tous points – minus les pitches vocaux – aux envolées auxquelles les artistes hyperpop actuels se livrent. Néanmoins, ceci ne reste qu’une hypothèse, et il serait tout aussi plausible que Brady ait simplement suivi de près les débuts d’AG Cook et ait été inspiré par son style idiosyncratique, réussissant à y emprunter en temps réel pour ses propres travaux, ce qui aurait constitué une émulation des plus cohérentes, vous en conviendrez. 

Toujours est-il que parallèlement à ce premier album, et son nom enfin reconnu des blogs et autres tastemakers de l’époque, Brady passera beaucoup de temps à développer les artistes de HELLA, le collectif basé à Saint-Louis, dont il est à la tête. En son sein, il officie comme un chef d’orchestre et un directeur artistique. Voici la liste des membres de leur équipe:

  • Laura Les, moitié de 100 Gecs et anciennement connue comme osno1, chanteuse et productrice
  • Pritty, anciennement connu sous le nom de The Kid Devo (ça devrait vous rappeler quelque chose normalement). Il a changé de nom pour éviter la confusion avec le groupe de rock composé de gugusses mystiques affublés de combinaisons jaunes avec des plot de sécurité sur le crâne. J’ai moi-même eu une période plots de sécurité plus jeune mais c’était uniquement lorsque je passais beurré comme un Krisprolls devant un chantier.
  • Aaron Cartier, rappeur et producteur
  • Ravenna Golden, chanteuse
  • Lewis Grant, chanteur et producteur
  • Bloom, chanteuse
  • Kevin Bedford, rappeur
  • Robel Ketema, chanteur et rappeur
  • Tonina, chanteuse

On peut également compter, en tant qu’affiliés, Calvin Lewis, Yung Skrrt et Nok from the Future. Passer en revue tous ces artistes serait fastidieux, mais puisque Brady les côtoie, et est souvent à la production de leur musique, il est inévitable que chacun d’eux propose de (très) bonnes choses, car Brady ne s’entoure que de gens bourrés de talent. Il convient de plus d’appuyer la qualité de producteur de Brady, et non pas seulement de beatmaker. En effet, il supervise chacun de leurs projets, contribue musicalement et conceptuellement, aide au sequencing et au mix, mais participe également aux clips, qu’il lui arrive d’éditer lui-même. Voici une petite playlist regroupant certains des meilleurs morceaux du collectif et ses affiliés. Evidemment, je ne peux que vous recommander d’aller écouter les projets dont sont extraits les morceaux. Pour Apple Music c’est ici.

Parallèlement à HELLA, Brady a récemment fondé son propre label, Dog Show Records, en 2019, et il se positionne quant à lui très clairement sur de l’hyperpop pur jus, hormis les rappeurs Aaron Cartier et Tony Velour. Pour l’anecdote, le 14 et 15 août 2020, le label a tenu un show sur Minecraft (oui oui vous ne rêvez pas), dont les bénéfices ont été versés à l’Okra Project, un collectif d’aide aux personnes noires transgenres. Ce label est un subsidiaire de Mad Decent, le label de Diplo, sujet qui sera abordé plus loin. Ce label quant à lui compte dans son roster les artistes suivant:

  • 100 Gecs
  • Aaron Cartier
  • Alice Longyu Gao, chanteuse
  • Folie, producteur et chanteur
  • Bean Boy, producteur
  • Food House, producteurs (composé de Fraxiom, et Gupi, qui se trouve être le fils de Tony Hawk) (oui, le skateur).
  • Slimeater, chanteuse (qui n’a pas encore sorti de musique à part un feat)
  • Tony Velour, rappeur

Voici une autre courte playlist regroupant les meilleurs morceaux du label. Pour Apple Music c’est ici.

Hella et Dog Show sont donc 2 entités bien distinctes quoiqu’évidemment poreuses et partageant nombre de leurs ressources. Ainsi, on réussit désormais à avoir une vue d’ensemble de l’entourage artistique immédiat de Brady, et à apprécier ses capacités de curateur. C’est aussi la raison pour laquelle s’intéresser au travail de Brady est si gratifiant: à travers lui on découvre une quantité affolante d’artistes talentueux et originaux.

Revenons maintenant quelques instants sur l’oeuvre solo de Brady. Non content d’avoir sorti son premier album cette même année, il enchaîne quelques mois plus tard en août 2015 avec un side project sorti de nulle part, l’EP Cake Pop. La première écoute m’avait laissé gisant sur le sol, drainé, les yeux agités par un REM saccadé, parcouru de convulsions violentes et éructant des borborygmes inbitables datant de bien avant la naissance des premières langues humaines. Un changement d’ambiance drastique par rapport à son album. On passe des cavernes humides et sombres renvoyant un écho lointain à une explosion cacophonique de bonbons acidulés et de rushes de sérotonine aussi soudains qu’intenses. De la rumination des espèces vivantes en milieux hostiles aux montagnes russes d’une virée à Disney Land sous barbituriques. 

Hold up wait a minute yall thought he was finished? 2015 étant dans la carrière de Dylan Brady une année particulièrement productive, il produira en outre le premier album de Tonina, citée plus haut, King’s Queen, mais également celui de Ravenna Golden, Girl Gone Wild. Deux bons projets, assez similaires l’un à l’autre puisque les deux chanteuses bénéficient du même style de production. Simplement, dans le cas de Tonina, les ambiances sont relativement discrètes, faisant la part belle à la voix de la chanteuse, tirant plus sur de la soul, tandis que dans le cas de Ravenna Golden, c’est très clairement de l’hyperpop. Dans les deux cas, elles ne lésinent pas sur l’autotune, et c’est généralement du meilleur effet. 

Avant d’aborder les projets collaboratifs auxquels il a participé après l’année charnière 2015, il est nécessaire de dire un mot sur Choker, l’EP qu’il a sorti en 2016. Ce projet trancha drastiquement avec l’hyperactivité sucrée de l’EP qui l’a précédé, lui préférant des ambiances plus intimistes. Brady y a composé un univers déprimé et déprimant, pluvieux et caverneux, illustré à merveille par le clip d’un des singles du projet, Go Away/LBVS, et son clip. Les cohortes de basses caractéristiques du style de Brady sont toujours présentes, mais transpire de la musique un désespoir et un isolement qui n’étaient auparavant pas aussi concrets. Entre Cake Pop et Choker, Brady se rapproche plus que jamais de l’hyperpop que l’on connaît aujourd’hui. 

En rétrospective, la direction artistique de Choker préfigurait complètement le projet qui allait suivre: un album commun, Sinses, avec la chanteuse BLOOM, citée plus haut, membre de HELLA. Pour ce projet, Brady a raffiné son approche de la collaboration, démontrant une alchimie avec sa comparse encore plus poussée que sur les projets de Tonina et Ravenna Golden. Etouffantes, presque claustrophobiques, les ambiances mises au point par Brady pour accompagner la voix de diva de Bloom se font tantôt pluvieuses et comprimées, tantôt orageuses et expansives. On ne peut qu’être bluffé par la syntonie de Brady derrière les manettes, tant il réussit à laisser l’espace nécessaire avec les artistes qu’il produit, tout en orchestrant une apocalypse en arrière plan. Et c’est quelque chose d’assez rare pour être notable: sa gestion du silence et du vide. Il n’hésite pas à laisser ici et là une mesure de silence, pour mieux vous faire cracher vos ratiches à celle d’après. Eh oui, c’est aussi ça le style de Brady, des salades de phalanges qui vous percutent au moment où vous alliez commencer à remettre en cause le sens de la vie, histoire que vous gardiez bien les pieds sur terre, là où on peut vous coller des grands horions dans la couenne à n’importe quel moment de la sainte journée. Pour expliciter ça de manière encore plus concrète, au cas où, voici Raindrops, un des deux singles du projet. 

Si Brady fait preuve de bravoure sur cet album, il se partage la vedette avec BLOOM. Sa voix envoûtante, qui tient presque de la cantatrice d’opéra, ce qui est paradoxal puisqu’elle a été éduquée par le jazz, habite littéralement les productions. On peut la voir évoluer à travers les circonvolutions et arabesques de Brady sans une once de gêne pour la foudre et les trombes d’eau, comme si la danse de sa voix permettait à son corps d’éviter les gouttes. Son coffre n’a rien à envier à la puissance des 808 de Brady, mieux même, sa voix leur fait de la concurrence. Une réussite sur tous les points donc. 

2018 marque une progression inédite jusqu’ici dans la carrière de Brady, à savoir sa signature sur le label Mad Decent de Diplo. Bon, bien sûr, la figure de Diplo est assez polarisante, à titre personnel je l’abhorre pour de multiples raisons, et ce qu’il a pu faire en solo comme avec Major Lazer n’est pas exactement ce qu’on pourrait qualifier de très intéressant. De plus, pour l’anecdote, en décembre 2020, un juge lui a attribué une injonction d’éloignement, suite au fait qu’une jeune femme l’ait accusé de distribuer du revenge porn d’elle. Au moment des faits, elle avait 17 ans et lui 36. Vous voyez le sordide tableau. Ce qu’on peut dire à part ça, et j’espère que vous me pardonnerez le cynisme, c’est que Diplo peut, à défaut d’autre chose, fournir à un artiste un réseau et des connexions considérables. Et c’est sans compter sur l’énorme roster, très hétéroclite, du label en lui-même.

Suite à cette signature, Brady sort un premier EP sur le label, Peace & Love, qui le voit expérimenter diverses choses, pour le meilleur et pour le pire. La cover du projet est fidèle à la singularité meme-esque de l’humour typique d’internet de Brady. Ce n’est pas une pièce particulièrement notable de sa discographie, malgré un ou deux morceaux intéressants. Ce qu’il faut retenir de cela, comme mentionné plus haut, c’est le gain de notoriété et de réseau donc. Déjà fort d’une réputation grandissante et et un talent reconnu dans le milieu aussi bien du rap que de la pop (AG Cook le connaissait déjà à ce moment et ne tarissait pas d’éloge sur lui), il a pu commencer à faire des placements qui jusqu’ici ne lui étaient pas accessibles. Ainsi, en l’espace d’1 an et demi, Brady va produire pour The Neighbourhood, Injury Reserve, Dorian Electra, Charli XCX, mais va aussi connecter avec Kenny Beats, un fan de son travail. En effet, Kenny révèlera à Complex que lorsqu’un pote à lui lui a fait écouter un morceau produit par Brady, il en a été estomaqué et a cherché à le contacter pendant 3 jours. Brady et Kenny produiront ensemble Aye Twin d’03 Greedo, sur l’album Netflix & Deal (FREE 03). Ce qui ne l’a pas empêché de continuer à produire pour ses amis de Saint-Louis, puisqu’il a beaucoup travaillé avec Pritty et Aaron Cartier en parallèle. Ses faits d’armes les plus récents sont les 4 placements excellents sur l’album Nightmare Vacation de Rico Nasty, dont 2 sont plus précisément des productions de 100 Gecs. 

On peut également noter qu’il a produit l’intégralité de l’album du chanteur et producteur Josh Pan, This Car Needs Some Wheels, sorti en mars 2019. À l’instar de l’EP Peace & Love cité plus haut, ce projet reste assez anecdotique, puisque Pan ne brille pas spécialement par son talent de chanteur dessus. Nonobstant, Brady propose ici des productions beaucoup moins tapageuses que d’accoutumée, préférant des ambiances généralement intimistes, parfois acoustiques même, calmes et en phase avec les miaulements monocordes de Pan. Au placard les 808 orageuses et les caisses claires sidérantes, place au piano et aux riffs de guitare électrique. À ce titre, Brady réalise là aussi un bel exercice, plus en subtilité, qui lui sied très bien aussi. On aurait juste préféré que ces compositions soient mieux complimentées. 

Tout ceci étant dit, il aura fallu attendre cette même fatidique année 2019, et la sortie du premier album de 100 Gecs, perspicacement intitulé 1000 Gecs, car voyez-vous, tout est décuplé dans cet album, pour que Dylan Brady connaisse un succès d’estime mainstream. De l’image complètement loufoque, edgy et meme-esque, jusqu’aux productions hyperpop, dubstep et nightcore délirantes, abusives, et les voix pitchées à outrance des deux larrons, ils ont à leur façon crée une oeuvre paradoxalement sans compromis, fidèle à leur délire. 

Car c’est une sorte de délire au final. Pour être honnête, en 2016, forcément à l’affût de chaque placement et chaque sortie de Brady, lorsque j’ai écouté leur EP 100 Gecs, je ne vous cacherai pas que je me suis dit « soit c’est fracassé contre un talus, soit j’entrave pas un broc de ce qu’ils essaient de faire. ». Et encore aujourd’hui avec l’album, à titre personnel, c’est loin d’être ma pinte de bière, mais il faut néanmoins leur donner leurs fleurs. Que l’on aime ou pas, l’album est un shoot de nitroglycérine agrémenté de jus de gummy bear et d’une bonne dose de coke. Ou de caféine selon vos préférences. Ca vous donne envie de démarrer un élevage d’alpacas, de les teindre en arc-en-ciel, leur filer des champignons, en prendre vous aussi, et partir en promenade au galop vers un coucher de soleil qui ressemble vraiment à s’y méprendre à celui des Teletubbies. C’est un album qui est susceptible de vous rendre spasmophile. Enfin bref. C’est un sacré morcif. Et cedit morcif leur a ouvert de nouvelles opportunités, forcément, qui se sont concrétisées sous la forme d’une signature chez Atlantic Records, chez qui ils ont sorti l’album reeeeeeeeeemix: 1000 Gecs and the Tree of Clues. Un nouvel album est en préparation, et en attendant, Brady et Les souhaitaient célébrer la réception de leur OVNI en lui créant un compagnon. On retrouve sur cet album bon nombre d’artistes de PC Music, le gourou AG Cook, mais aussi Kero Kero Bonito, umru, Hannah Diamond, Danny L Harle et Tommy Cash. La symbolique ici est forte, puisqu’on pourrait dire, d’un sens, que Brady et Les attendaient ce moment depuis longtemps. Il faut y voir ici la réalisation d’une connexion qui devait inexorablement se faire, au vu des travaux des deux côtés respectifs. 

Pour aller plus loin, Brady a à sa manière crée son propre espace au sein de la branche rap dans laquelle il a fait ses débuts, et dès le départ, il fournissait aux rappeurs qu’ils produisaient ce qu’on pourrait lâchement qualifier d’ »hyper rap ». Les proportions pulvérisées et les filtres vocaux, l’excentricité et l’imprévisibilité, les similitudes sont suffisamment nombreuses pour y voir un parallèle réel. De plus, l’allure androgyne de Brady et le fait que Les soit transsexuelle est un point commun supplémentaire par rapport à PC Music et le courant hyperpop, qui est associé à la communauté LGBTQ+ en bien des manières et dont un certain nombre de ses représentants les plus éminents sont transgenres. Reste à voir jusqu’où le groupe ira, et quelle forme prendra leur second album. Ce qui vaut aussi pour le courant hyperpop: ce style va-t-il réussir à se faire une place encore plus affirmée? Est-ce qu’il a atteint ses limites? Va-t-il finir par dominer les charts en tant que nouveau modèle musical supplantant les recettes quelque peu éculées de la pop moderne?

D’un autre côté, on pourrait presque penser qu’ils ont déjà réussi et qu’ils pourraient s’en tenir là: l’arbre de la couverture de 1000 Gecs and the Tree of Clues a suscité un fort émoi au sein de leur fanbase, qui s’est empressée de le traquer et le retrouver. Phénomène complètement typique d’internet et tout à fait raccord avec l’image du duo et leur goût pour l’humour absurde. Suite à ce travail d’enquête digne des plus grandes séries Z, certains fans ont eu l’illumination d’aller faire des « pèlerinages » à cet arbre près d’un parking de Des Plaines, Illinois. Probablement pour entrer en communion avec l’esprit du saint Gec, récupérer quelques aiguilles de l’arbre pour de l’acupuncture mystique, ou encore des bouts d’écorce pour des infusions. Et rien que ça, ça vaut son pesant de canettes de Monster. 

En résumé, Dylan Brady a été un acteur très important de la seconde moitié de la dernière décennie de par son style innovateur, hors-normes et éclectique. Il a fait figure d’anomalie d’entrée de jeu et continue encore aujourd’hui de l’être. un super-producteur capable de tout, un véritable caméléon. Sa croissance et sa trajectoire sont on ne peut plus organiques. En effet, on remarque que Brady a cultivé son vivier musical à Saint-Louis, collaborant avec ses plus proches amis sur des longs formats, créant une effervescence inouïe au sein de l’écosystème de la ville. Et ce travail de longue haleine lui a permis de construire une carrière sans compromis et comptant un sacré paquet de faits d’armes remarquables, ainsi qu’une fanbase dévouée et complètement acquise à ses excentricités. C’est un témoignage de patience et du fait que rester fidèle à ses racines et sa famille (oui Brady est complètement QLF) peuvent permettre d’atteindre des sommets sans jamais oublier d’où on vient.

L’internet est, en termes de réseautage, un outil vital, et on a du mal à imaginer la carrière de Dylan Brady sans ça, car c’est principalement via Soundcloud qu’il a réussi à se faire connaître en premier lieu, et à connecter avec les artistes qui lui ont permis de créer les morceaux et projets qui l’ont rapidement distingué du reste de la meute. Assurément, cette plateforme a permis à une quantité faramineuse de rappeurs d’émerger, mais certains des producteurs les plus originaux de la décennie ont fait leurs débuts dessus aussi. De manière analogue, une multitude de sous-genres sont nés sur Soundcloud, et on peut retracer les origines du phénomène hyperpop jusqu’à cette plateforme, ce qui, vous en conviendrez, ne semble pas être une coïncidence. Il est difficile de quantifier l’importance du boom créatif qu’a engendré Soundcloud, et ses ramifications, mais la pop music et les divers sous-genres de l’électro en ont très largement bénéficié aussi. Brady est un pur produit d’internet, il a su en tirer parti au maximum, et c’est une énième preuve du fait que maîtriser cet outil correctement est primordial pour un artiste, et les possibilités qui en découlent sont infinies: le show de Dog Show Records sur Minecraft évoqué plus haut en est une belle illustration. Enfin, internet peut aussi être un espace d’émancipation, pour reconnecter avec les propos tenus sur l’hyperpop. Ce courant n’aurait pas pu voir le jour sans le WWW, et il y a là une symbolique forte. On peut y rencontrer des individus partageant les mêmes expériences, les mêmes ressentis, traversant les mêmes types de difficultés, et y trouver un refuge, une appartenance, un foyer, que le monde réel ne peut ou ne veut pas nous offrir. On peut y être qui on est vraiment, aussi paradoxal que cela puisse paraître.

Dans un futur proche, ou plutôt idéal, on pourrait l’imaginer en pop star solo, tant sa musique a évolué vers ce qu’elle a toujours voulu être. Car hormis ses travaux avec 100 Gecs, c’est désormais un nouvel album solo qui devrait bientôt pointer le bout de ses 808, et c’est clairement ce qui est le plus intriguant et excitant. En attendant, on peut être certain qu’il va continuer à façonner sa vision de la pop music, et soyez certains qu’on va le voir apparaître de plus en plus souvent dans les crédits de production des plus grands artistes du genre dans les années à venir. Il n’a que 27 ans, et ce n’est que l’échauffement pour lui. Max Martin et AG Cook n’ont qu’à bien se tenir.

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