Quelque chose de Tennessee : Let the Band Play !

Parfois, il suffit d’un morceau pour concrétiser des années de travail, et pour faire prendre à sa carrière une nouvelle dimension. Ce morceau pour Band Play, c’est « Major » de Young Dolph et Key Glock, sorti en 2018. Après avoir produit pendant des années pour les rappeurs de Nashville, où il a emménagé en 2012, il a pu signer chez Paper Route Empire (PRE, label de Young Dolph, basé à Memphis), et fait désormais figure de producteur star du label. Si Memphis a toujours été perçu comme étant l’un des principaux viviers de talents de la scène Southside, s’appuyant sur une identité sonore particulière, c’est aujourd’hui en partie grâce à un producteur originaire de Columbia (Tennessee) que cette réputation prospère. Retour sur son parcours et sa construction en tant que producteur : Let the Band Play !

Les fondements

Choisir de se concentrer à 100% sur sa passion, ou continuer son « regular job » pour subvenir à ses besoins : c’est le dilemme auquel Band Play a dû faire face il y a une dizaine d’années, comme de nombreux artistes avant, et après lui. Il est encore employé d’une société d’assurance à Nashville, en 2012, lorsqu’il effectue son premier placement pour French Montana sur « Water », puis pour Nipsey Hussle sur « Drop Coupes ». 

Malheureusement, il n’est crédité sur aucun de ces morceaux. Une entrée en matière chaotique qui le rapproche de ses semblables, dans un monde qui ne leur donnera jamais suffisamment de reconnaissance. Malgré ces déboires, son tag est bel et bien présent sur « Drop Coupes », ce qui lui permettra de contacter Nipsey sur Twitter, d’obtenir gain de cause, mais surtout de nouer une relation fusionnelle avec le défunt de Crenshaw. Il se servira de ces placements en guise de carte de visite pour monter son studio à Nashville avec Street Orchestra, son groupe de producteur. Il tire profit de ses compétences en ingénierie pour s’occuper de l’enregistrement de nombreux rappeurs de la ville, qui s’accaparent ses productions dans le même temps, une pierre deux coups. Il gagne en notoriété, et ce qui devait arriver arriva. Un matin, il arrive en retard au travail après avoir passé la nuit en studio, il est licencié, et va pouvoir se concentrer sur sa passion : faire des beats.  

Comme à peu près tous les producteurs estampillés « trap » des dernières années, il clame son admiration pour Lex Luger et Drumma Boy, et on peut aisément le considérer comme l’un de leurs descendants les plus prodigieux. Mais comment arrive-t-il à se démarquer du reste de cette descendance ? Certainement par la diversité de ses influences, qui vont tant de DJ Paul à Ryan Leslie, mais aussi son grand frère, lui-même beatmaker (qui a notamment placé pour Bryson Tiller). Il commence à produire en samplant, ce qui n’est plus nécessairement la norme chez les producteurs trap standards. Son bagage technique est assez large pour ambitionner une carrière digne de ce nom. Band Play, le producteur, s’est construit à travers diverses collaborations qui lui ont permis de s’accomplir, étapes par étapes.

Nashville : Rap et country

S’il emménage à Nashville, c’est pour être plus près de son lieu de travail, sans savoir que cette ville lui permettra de poursuivre ses rêves dans la musique. La capitale du Tennessee possède un riche héritage culturel musical, mais le rap n’y occupe que très peu de place. Music Row, le quartier où sont regroupés les sièges de tous les labels et les studios de la ville, ne fait pas de place aux artistes hip-hop, à moins qu’ils arrivent avec une certaine légitimité appuyée par des chiffres et qu’ils aient un buzz suffisant. Pour eux, les structures manquent, c’est une des raisons pour lesquelles Band Play monte son propre studio. Le milieu de la musique étant un petit monde à Nashville, il rencontre Starlito, rappeur emblématique de la ville, après que ce dernier ait entendu sa musique. Ils collaborent pour la première fois en 2013 avec « Eyes closed », tiré de l’album Fried Turkey. La rencontre avec Young Buck intervient également au milieu de la décennie, avec qui il enregistrera un bon nombre de morceaux.

En travaillant avec les stars locales, il s’inscrit inévitablement parmi les producteurs à suivre, mais pour être honnête, même s’il accompagne la carrière des rappeurs stars de la ville, il ne se démarque pas encore de tous les producteurs trap de l’époque. Mais cette étape fut nécessaire, laissant présager un avenir radieux qui nous amène aujourd’hui, à revenir sur son origine.

Il tient cependant à sa versatilité, comme le démontrent ses nombreuses collaborations avec Upchurch, un rappeur country local. Car oui, Nashville est un vivier du politiquement controversé country rap. Upchurch fait partie de ce mouvement qui use de clichés souvent répugnants (il est courant d’observer des drapeaux confédérés dans les clips, soutien idéologique à Donald Trump… illustration dans le clip de « Hillbilly »). Si Band Play n’a pas expliqué comment il avait abordé leur collaboration moralement, il vante les bénéfices de ces nombreuses sessions studio avec des musiciens country. Il apprend à faire de la musique différemment, il oublie un temps ses 808, apprend à opérer avec des instruments acoustiques, et ajoute une corde à son arc. D’un point de vue artistique, cette démarche s’inscrit parfaitement dans l’optique de diversifier ses habiletés, que Band Play a adopté dès le début de sa carrière.

En 2018, il augmente la cadence, et produit intégralement Trapstar, le projet commun entre Starlito et Trapperman Dale, un rookie de Nashville. Cette implication est significative de la dimension que va prendre notre producteur. Après des années en studio à perfectionner sa formule, il est temps pour lui de changer d’envergure, en devenant à son tour le facteur X qui va propulser des artistes à un niveau supérieur. Cette année est bel et bien le tournant de sa carrière, puisqu’elle est marquée par sa rencontre avec Key Glock, la trapstar montante de Memphis.

Memphis : Prise de pouvoir

DJ Coop l’introduit à Key Glock. Si, comme tout le monde, il entend simplement un enfant de Young Dolph à la première écoute, il usera de sa vision pour exploiter le talent de ce jeune bordélique, qui a des particularités à faire valoir. Après avoir travaillé sur les projets Glock Bond et Glockoma, il produit le morceau « Major », qui deviendra l’un des plus gros hits de la carrière de Young Dolph et de Key Glock. Basses assourdissantes, un piano ténébreux, il épouse à la perfection les textures sonores qui caractérisent la trap de Memphis, et plus précisément celle du jeune dauphin. L’impression que cette production a été faite sur mesure prédomine, et ce ressenti va perdurer au fil de leurs collaborations. Il est sans aucun doute, avec Sosa 808, le producteur qui a permis à Young Dolph de continuer de performer depuis 2018 et de trouver un nouveau souffle (si tenté qu’il ait déjà été essoufflé). 

La plus grande performance de sa carrière à ce jour, reste indéniablement son travail sur Dum & Dummer, l’album commun de Young Dolph et Key Glock sorti à l’été 2019. À Los Angeles avec les joyeux lurons pour la conception du projet, il est crédité sur 20 pistes, l’album en contenant 22. Les premières notes de « Ill », sonnent comme le gong annonçant l’entrée des trapstars dans l’arène. On sait où on met les pieds, ça va être la guerre. 22 titres de trap de Memphis, ça peut paraître indigeste à première vue pour certains, mais on en revient à la versatilité de Band Play qui nous sert une proposition pour le moins éclectique. On passe de « 1 Hell of a life », où la guitare nous rappelle ses influences country, à « Baby Joker » qui nous ramène au son de Memphis dans une de ses formes les plus classiques, à « Cutthroat Committee », qui restent dans la même fibre que le « Major » sorti l’année précédente, la crème de la trap actuelle. Se fiant à son instinct et au tempo, il n’a pas de recette particulière, ce qui lui permet d’avoir son identité sonore sans dupliquer la même recette à l’infini, un défaut souvent imputable aux producteurs de son genre. Ce projet aura participé à l’inscription de Band Play dans la liste des producteurs les plus talentueux du moment.

La suite le démontre aussi. Derrière les machines pour les projets respectifs de Young Dolph, Key Glock, et Big Moochie Grape sortis en 2020, il adapte sa sauce en fonction de l’artiste avec qui il opère. Rich Slave, ainsi que sa réédition sortie en janvier 2021, marque une nouvelle évolution dans la carrière du CEO de PRE, qui semble maîtriser son art et exploiter pleinement son potentiel, notamment grâce à l’éventail de productions qui lui a été fourni (Sosa 808, Juicy J, et Drumma Boy sont aussi présents à la production de cet opus). Avec cet album, Dolph parvient à canaliser son énergie autrefois débordante, et se positionne définitivement en OG.

En ce qui concerne les autres rappeurs du label, lorsqu’on se penche sur ce que Band Play a proposé à Big Moochie Grape, on retrouve quelque chose de plus énergique, au tempo rapide, histoire de permettre au jeune rookie de débiter ses flows enragés, comme sur son dernier single « Anthony Davis », où la frénésie du piano se marie parfaitement à celle de l’interprète. 

Si Key Glock, lui, se calquait quasi systématiquement sur les flows de son ainé à ses débuts, on ne peut plus le réduire à du « sous-Young Dolph » désormais, et le travail de Band Play y est pour quelque chose. Ce qu’il propose pour les intros des projets de Key Glock sortis en 2020 est à l’image de l’ingéniosité du producteur. La guitare électrique de « 1997 » et l’hostilité du violon de « Son Of A Gun » dénotent, et permettent à Glock de se sublimer sur des productions léchées qui laisse entrevoir un renouvellement de la trap music. Glizock a trouvé une alchimie qui lui a été bénéfique, bien qu’il ait encore un potentiel inexploité selon le cuisinier de PRE. C’est ce qui nous amène à dire qu’il est plus qu’un simple producteur au sein de l’écurie PRE, il est le capitaine du navire. S’il existe une identité marquée en termes de son, il en est en grande partie responsable.

What’s next ?

S’il représente aujourd’hui la quintessence de tous les artistes du label, portant la responsabilité de nombreux cassages de nuques, il a l’ambition de devenir un Super-Producteur « comme Timbaland » dit-il. Fort d’un statut de pilier du Tennessee, il faudra agrandir son étendard, en accompagnant la carrière de rappeurs comme il a su le faire, mais cette fois hors de ses frontières régionales. Il aura certainement du mal à trouver de meilleures trapstars qu’à Memphis, mais il s’agirait de diversifier sa palette, en s’attaquant à des styles et des genres nouveaux pour lui. On est persuadé qu’il pourrait apporter sa touche à plus d’un rappeur talentueux, et c’est ce qu’on lui souhaite.

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