L’album dans le rap, toujours pertinent ?

L’album (LP) émerge dans la fin des années 1940, avant de se démocratiser dans les années 1960, pour devenir le format ultime et conventionnel pour diffuser sa musique. Permis grâce aux avancées technologiques des techniques d’enregistrement, il va accompagner l’épanouissement de nombreux artistes tous genres confondus à travers plusieurs décennies. Bien que mis en place à des fins commerciales par les industries musicales de l’époque, il va permettre la conception d’œuvres qui vont marquer l’histoire. La musique ne s’écoute plus seulement en live, elle accompagne les gens au quotidien. Un album, c’est la vision d’un (ou plusieurs) artiste, qui nous guide à travers ses émotions, ses traumatismes et ses ambitions. On a écouté et apprécié tant d’albums, parce qu’ils nous permis d’apprendre à connaître les artistes, mais aussi de découvrir de nouveaux genres, de nouveaux styles, et nous ont parfois accompagnés dans la construction de notre propre personne. Mais cela fait maintenant des années que l’on a commencé à remettre en question la pertinence de l’album, est-il toujours la forme optimale pour concevoir et diffuser la musique ? On essaye ici d’apporter des éléments de réponse.

Années 1980 et 1990 : l’album, un aboutissement

Sans aucun doute, ce format a permis à la musique et notamment au rap de vivre ses plus belles heures, tant artistiquement que commercialement. Les années 1990 riment avec l’apogée des maisons de disques, qui s’enrichissent à outrance grâce aux CD qui leur offrent une marge énorme (sans pour autant réserver une juste répartition des revenus avec les artistes, évidemment). En dehors de la plénitude financière des majors due aux ventes d’albums, le rap prend une dimension artistique nouvelle, un nombre incalculable d’albums sont réalisés, certains d’entre eux deviendront les marqueurs d’une époque et des références de leur genre. Un auditeur qui souhaite se construire une culture rapologique sera directement dirigé vers des albums jugés incontournables. 

Pour tout artiste, « sortir son premier album » est vu comme une fin en soi. Avoir son album dans les bacs, c’est l’aboutissement de plusieurs mois, voire d’années de travail, c’est la concrétisation d’une vision artistique, dans laquelle on a mis toute son âme, c’est le moment où on la partage avec le public.

Années 2000 – le début de la désacralisation de l’album 

Dans les années 2000, ce modèle tend à changer par le biais de l’émergence du digital. On ne vous refait pas l’histoire de ce bouleversement, qui changera le fonctionnement de l’industrie à jamais. Les conséquences sont désastreuses commercialement, mais le sont-elles pour la qualité des albums ? 

Au vu du nombre d’albums marquants sortis au cours de cette décennie, il paraît difficile de répondre délibérément par l’affirmative. On peut cependant percevoir le début d’un processus de « désacralisation » du format album dans le rap, venant dans un premier temps des rappeurs eux-mêmes. Gucci Mane en est le meilleur exemple, il possède sans doute le meilleur run de mixtapes qui puisse exister, d’une brutalité sans égal, sorties des ténèbres de la Zone 6, quand ses albums étaient souvent d’une qualité moindre, voir ratés. Comme un exemple ne fait pas loi, c’est les carrières respectives de T.I., Young Jeezy, Lil Wayne, ou encore des différents membres de Dipset et du G-Unit, qui démontrent que malgré des albums aboutis qui marqueront leur temps, le terrain d’Internet est un joyau dont les rappeurs peuvent jouir pour partager leur musique et se construire un catalogue démentiel. On ne peut donc parler de la carrière des artistes cités, sans mentionner leurs mixtapes et l’impact qu’ils ont eu sur le web. Oui, les mixtapes étaient déjà un moyen de se faire connaître pour les jeunes rappeurs auparavant, à coups de cassettes vendues en mains propres dans son quartier ou dans sa ville, mais Internet va dynamiter ce marché. Une partie du public attendait même plus certaines mixtapes que certains albums.

La popularisation de la trap music (et l’hégémonie nouvelle des rappeurs du Sud en général), enclenchée dans la deuxième partie des années 2000, pour se confirmer la décennie suivante, a contribué à la consommation d’une musique plus instinctive et plus brute, qui ne suivait pas nécessairement les formats classiques d’albums tant dans sa conception que dans sa commercialisation. En effet, si le Sud a pris le pouvoir, c’est en partie grâce à l’exploitation d’un nouveau terrain de jeu digital.

Attention, ne nous y méprenons pas, les rappeurs cités ont également su produire des albums qui sont considérés comme classiques sans contestation possible. Alors, même si on commence à diffuser la musique sous de nouvelles formes, grâce à de nouveaux canaux, l’album a encore une place centrale dans le rap des années 2000, car écouter TM101, Carter II, ou Diplomatic Immunity en 2021 possède encore tout son sens, et les runs de mixtapes qui les ont accompagnés ont servies l’aboutissement de telles œuvres. 

On a jusque-là référencé notre propos du point de vue des rappeurs, de leurs schémas de carrière, et de l’évolution de leur manière de faire de la musique. Il est aussi primordial d’évoquer le changement qui a été amorcé du côté de l’auditeur à cette même période. Le digital a permis un processus de sélection de la part des auditeurs, qui ont désacralisé à leur tour le format album, de manière plus ou moins consciente et délibérée. On ne consomme plus la musique de la même manière : on a tendance à choisir quelques morceaux par albums, on en fait une playlist. Si à une époque, un auditeur écoutait un album, le réécoutait, le digérait, internet a rendu ce dernier bien plus fainéant. Cette tendance est également liée à une offre de musique devenue vertigineuse à disposition de l’auditeur, qui préfère prendre le meilleur d’un grand nombre d’artistes, en précipitant parfois ses jugements. On se souvient évidemment de l’intervention de Salif à ce sujet, au micro de Booska-P (voir à 13:46). Non seulement il visait juste, mais il déplorait un phénomène qui n’a fait que prendre de l’ampleur depuis une quinzaine d’années. 

Années 2010 – Albums impertinents et projets

Dans un premier temps, le digital a sans doute permis une sorte de « libéralisation » de la créativité, en sciant les barreaux autrefois installés par les majors. Il est bien plus facile pour un rappeur de sortir de la musique et de constituer sa fanbase aujourd’hui. Les plateformes telles que DatPiff, Soundcloud, ou Youtube, ont permis l’émergence et le succès de nombreux rappeurs en totale indépendance (ou pas), en disposant de très peu de contraintes pour diffuser leur musique sur ces canaux ultras accessibles. Il convenait même à certaines têtes d’affiche, telles que Rick Ross, de sortir leurs mixtapes parallèlement à leur carrière en major. Une manière de souffler un coup et d’aborder sa musique sans grande pression, en se faisant un kiff. Pour Rosay, le résultat est honorable, puisque certains considèrent Rich Forever comme son meilleur projet. 

Mais le fait est qu’un grand nombre d’auditeurs est encore attaché au format d’album avec lequel il a grandi, donc pour énormément de rappeurs, le public attend un album. Young Thug, nous a aspergé de mixtapes autant fantasques que qualitatives pendant des années, et on attendait bêtement son fameux « premier album », qu’il a lui-même plus ou moins teasé de manière désastreuse. Mais en avait-il vraiment quelque chose à foutre de sortir un album ? So Much Fun, lui a permis d’atteindre un niveau commercial qu’on ne pensait plus possible pour lui, mais il est loin de lui avoir permis de retrouver une plénitude artistique ne serait-ce qu’équivalente à celle que Jeffery a pu connaître entre 2014 et 2017, et c’est bien le problème que l’on souhaite soulever. On a le sentiment qu’il a été bridé, qu’on passe peut-être à côté de quelque chose, et c’est assez frustrant.

Aussi, il est inévitable de faire part de la tendance à l’uniformisation des albums et des mixtapes vers ce qu’on appelle désormais un « projet ». Quand un rappeur sort une mixtape, qui paraît trop bonne pour l’appellation qui lui est attribuée par l’artiste, certains se sentent obligés de clamer « Non, mais pour moi c’est trop bien pour être une mixtape, c’est un album ». Ces derniers n’ont certainement pas admis qu’on peut produire de la grande musique sans la vendre sous la forme d’un album. En effet, il est devenu difficile de faire la différence entre une mixtape et un album pour certains rappeurs, donc on parle de projet, on ne prend pas trop de risque, l’artiste non plus.  

Très souvent, ce qui fait aussi survivre l’album, ce sont ceux réalisés en collaboration avec un seul producteur. En effet, ça paraît être un des seuls moyens donnés aux rappeurs de produire un album avec une direction artistique établie (Boldy James et The Alchemist sur The Price of tea in China, Freddie Gibbs et Madlib sur Bandana, 21 Savage et Metro Boomin sur Savage Mode II récemment par exemple), on y retrouve une cohérence et une consistance devenue bien trop rare. Comme on l’a mentionné, un album, c’est la « vision » d’un (ou plusieurs) artiste(s). Quand cette vision est celle d’un producteur, on apprécie plus facilement l’album dans son entièreté, avec une cohérence notable ainsi qu’une homogénéité en ce qui concerne la qualité des morceaux. 

On évoquait l’attachement des auditeurs au format sacré, mais c’est aussi le cas de certaines figures de la dernière décennie (Kendrick Lamar, J Cole, Roc Marciano…), qui abordent la musique et leur carrière de la même manière que leurs aînés. Ici, on respecte l’album. Mais force est de constater que les rappeurs mentionnés tendent pour la plupart à avoir plus de 10 ans de carrière, et ne vont pas tarder à être considérés comme des anciens (si ça n’est pas déjà le cas). Ils sont d’une époque ou sortir un album voulait dire quelque chose, ils ont grandi en écoutant des albums, mais qu’en est-il de rappeurs qui émergent à l’heure actuelle ?  

Au cours des dernières années, nombreux sont les auditeurs qui ont remis en question le caractère intemporel de certaines œuvres des années 2010. En effet, quels albums seront considérés comme des classiques dans 10 ans ? Peut-être pas tant que ça. Pour autant, la liste des rappeurs influents de cette décennie est loin d’être courte. Pour beaucoup, l’intérêt se trouvait ailleurs. Certains ont brillé à travers des coups d’éclat, sans nécessairement structurer leur succès, ce qui ne les a pas empêchés de marquer toute une génération. Quand nous pensons rétrospectivement une époque et un courant du rap à travers des albums, les prochaines générations penseront certainement à l’époque actuelle à travers des morceaux d’une grande variété de rappeurs. Alors on conseillera peut-être des playlists, plutôt que des albums. 

Années 2020 – Quête de consistance

Première question à se poser : désire-t-on vraiment entendre nos nouveaux rappeurs préférés sur un album ? J’en doute. Sada Baby, ou Drakeo The Ruler par exemple, inondent Youtube de morceaux. Ils sont pour l’instant aptes à mêler productivité et créativité, là où la brutalité et le côté instinctif de leur musique constituent une grande part de son intérêt. Leurs projets commercialisés s’apparentent plus à des compilations issues de tout ce qui a pu sortir de quelques sessions studio. À quoi bon s’imposer une direction artistique sur 15 titres ? À quoi bon concevoir une stratégie qui a toutes ses chances d’être foireuse ? Aujourd’hui, il est peut-être temps d’attendre des bons morceaux des rappeurs, plus que des bons albums. C’est certainement moins évident pour les plus de 20 ans, mais il ne fait aucun doute que les nouvelles générations d’auditeurs n’y voient aucun problème, puisqu’ils sont aussi au cœur de cette évolution, même si on peut toujours se demander si c’est l’artiste qui s’adapte aux habitudes du consommateur, ou le consommateur qui s’adapte à la proposition artistique qu’on lui sert. Certainement un peu des deux. 

C’est là que la démarche de Niro mérite toute son attention. Il est d’une génération où l’album était une étape sacralisée de la progression et de l’accomplissement d’un artiste. Pour autant, ça ne l’a pas empêché d’évoluer avec son temps, puisqu’il a proposé fin 2019, une série d’EP, qu’il a fini par assembler pour donner au public un semblant d’album (l’essentiel n’est pas là). Cette démarche peut nous permettre de tirer plusieurs enseignements.

Premièrement, ce modèle est intéressant économiquement, parce qu’il permet aux rappeurs d’occuper de l’espace de manière régulière sur les plateformes de streaming, car beaucoup ont tendance à disparaître des radars deux semaines après la sortie de leur projet. Si ce papier tend plutôt à s’interroger la démarche artistique qui découle du format album, on ne peut envisager un avenir différent sans prendre en compte les enjeux commerciaux, spécialement pour les labels. Si la manière de développer un artiste doit changer dans les années à venir, le processus devra être accompagné par les labels et les majors. Nul doute qu’ils finiront tôt ou tard par se rendre compte qu’il est possible de développer un artiste et de faire de l’argent sans faire d’albums. L’époque révolue, où l’on annonçait son album des mois à l’avance avec un programme de promotion onéreux et millimétré, exigeait que l’on concentre tous les moyens autour d’un événement. Il était alors cohérent de servir un plat consistant au public, mais l’idée de sortir 15 titres d’un coup paraît désormais dépassée, du fait que l’intérêt de l’album résidait entre autres dans sa rareté. Les manières de produire, de promouvoir, et de diffuser la musique ont évolué, il coule de source que le format autour duquel la musique est commercialisée doit faire de même. 

Ensuite, un EP, c’est facile à écouter, mais surtout à réécouter, il y a plus de chance de toucher l’auditeur. En France, on a vu de nombreux rappeurs sortir des EP en 2020 (Mac Tyer, Alonzo, Aketo, Frenetik…), et le résultat était plutôt de bonne facture. Ça leur a permis de s’affranchir de certaines contraintes, qui peuvent leur être imposées lorsqu’ils conçoivent un album avec des attentes commerciales (même schéma que pour l’exemple de Rick Ross utilisé précédemment). La spontanéité de la musique, étant une caractéristique primordiale pour mettre en exergue le talent d’un rappeur, ce format permet de mettre l’instinct au centre du processus artistique. Alors, sortir de la musique quand bon leur semble par le biais de single ou d’EP, avec les fulgurances et les imperfections que ça implique, pourrait devenir la démarche la plus pertinente pour que les rappeurs partagent leur musique. 

Malgré ces observations, il faut tout de même rappeler que la richesse de cette culture a toujours puisé ses ressources dans la grande diversité du spectre rap, il est donc difficile d’imaginer la prospérité de cette richesse sans les rappeurs qui pensent et conceptualisent leur musique. Oui, Kanye West et Kendrick Lamar n’ont pas empêché l’existence et les succès de Young Thug ou Gucci Mane, et inversement. L’idée n’est pas de vouloir éradiquer l’album, évidemment, mais simplement de mettre en œuvre de nouveaux moyens pour développer la carrière des artistes, histoire que chacun puisse se retrouver dans son schéma de carrière.

Outro

Il semblerait donc que fidèle à son origine, l’album soit pour beaucoup, redevenu un outil purement commercial. Il permet la plupart du temps aux artistes de proposer un enchaînement hasardeux de morceaux plus ou moins génériques, en misant sur un ou deux singles qui pourront être en playlist. Les radios et les plateformes de streaming appliquent à la lettre les procédés d’écoutes dénoncés par Salif, il y a 15 ans. Les derniers albums des poids lourds du rap américain sont là pour confirmer cette tendance (Drake, Migos, Future, Lil Baby…) : on envoie un condensé indigeste de morceaux, et on laisse deux ou trois hits porter le projet. En parallèle, la recrudescence des versions deluxes, ainsi que le caractère évolutif de certains albums sont pour l’instant, plus souvent utilisés à des fins commerciales plutôt qu’à des fins artistiques. Business model au détriment d’une vision artistique, c’est ce qui semble heurter la qualité de notre musique, où l’album perd progressivement son intérêt.

Alors non, l’impertinence de l’album dans la dynamique sur laquelle surfe l’industrie musicale n’est plus à prouver. Pour plein de rappeurs, il n’est pas le meilleur moyen de se mettre en valeur et de s’épanouir artistiquement. Pour autant, le rap n’est pas mort, la créativité et l’innovation proviennent très souvent de ceux qui n’ont que faire de l’idée de faire un album, ceux qui ont totalement abandonné cette perspective, qui conçoivent et diffusent leur musique de la manière la plus directe qu’il soit. Si pour certains, le « projet » n’est déjà plus qu’une manière de compiler des morceaux déjà sortis, la décennie dans laquelle nous venons d’entrer verra certainement ce phénomène s’accroître. On ne doute que très peu du fait que des rappeurs émergeront, se contenteront de sortir régulièrement des morceaux et des EP, sans jamais nous proposer un album bancal, parce que ni lui ni les auditeurs n’en ressentiront le besoin.

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